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Full text of "Grandes ombres sur le sentier de la vie"

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GRANDES OMBRES 



SUR LE 



SENTIER DE LA VIE 



GRANDES OMBRES 

7 

/ SUR' LE 

SENTIER DE LA VIE 

PAR I|>cfEUR DE D01NG AND SUFFERD^ 
traduit de l'anglais 

par 

M île RILLIET-DE CONSTANT 



Les ténèbres sont passées et la vraie 
lumière brille maintenant. 

(i Jean, Gh. II, v. 8.) 







NEUCHATEL 
Cl. LEIDECKER , ÉDITEUR 

12, rue de l'Hôpital. 



PARIS 

GRASSART, LIBRAIRE 

3, rue de la Paix. 



18G4: 



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Neuchâtei. — Tmp. F. Marolf. 



UN MOT D'EXPLICATION 



L'auteur de ces pages s'est proposé deux buts 
en les écrivant ; l'un de montrer la différence en- 
tre la lumière qui, émanant directement du soleil 
de justice, pénètre notre âme, et celle qui, quelque 
brillante et séduisante qu'elle soit, n'est que réflé- 
chie par les dons extérieurs de l'amour de Dieu, 
et qui par conséquent s'éteint immédiatement lors- 
qu'il retire ces même dons. La question que l'au- 
teur désire faire naître chez ses lecteurs est celle- 
ci : « Où est la source de lumière qui éclaire ma 
vie ? Est-elle dans ma jeunesse, ma fortune, mes 
amis, en un mot, tout ce que le cœur naturel peut 
désirer ? ou est-elle dans une communion intime 
avec mon Créateur ; est-Il pour moi ce qu'il y a de 
plus cher, de plus précieux. Si par sa volonté de 
grandes ombres se répandaient sur le sentier de 
ma vie, si autour de moi tout était plongé dans le 
deuil et dans la tristesse , aurais-je cependant la 
certitude que le soleil n'a pas disparu de mon ciel,- 
et que par la foi et l'amour je puis m'élever au-des- 
sus des nuages dans le séjour où tout est gloire et 
bonheur? 



— II — 

Ne pratiquons-nous pas depuis quelque temps 
un Christianisme pâle et terne comme le crépus- 
cule? Ce n'est ni le jour ni la nuit; on suit Christ 
mais de loin, on croit en Lui, mais d'une foi sans 
efficace et sans vie, qui ne procure ni joie, ni 
paix, et qui n'a pas pour résultat une confession 
franche et libre de son nom, ce nom qui est en 
salut à tout croyant. Ne sommes-nous pas les traî- 
nards qui suivent l'armée à grand'peine, plutôt 
que les soldats disciplinés qui combattent dans 
les batailles du grand Capitaine? 

C'est dans le désir de lutter contre cette fatale 
tendance que nous avons cherché à montrer qu'un 
cœur qui reconnaît vraiment le Seigneur pour sien, 
et qui lui appartient, goûte non-seulement un 
bonheur intérieur indépendant des circonstances 
qui l'entourent, mais encore qu'il doit se sentir 
pressé par un mobile tout nouveau, de montrer sa 
foi et son amour par ses œuvres, « la foi agis- 
sante par la charité ; » et qu'il ne tardera pas à 
offrir, aux âmes altérées qui l'entourent, la coupe 
d'eau vive. 

L'œuvre poursuivie dans la maison que nous 
avons appelée Mildred n'est point une peinture d'i- 
magination ; si l'histoire de Lucie Herbert est une 
fiction , tous les détails que nous avons donnés 
sur les jeunes ouvrières sont vrais. Des maisons 
pareilles à celle de Mildred existent aujourd'hui à 
Londres, et des femmes chrétiennes, bien élevées, 



— III — 

comme il faut, sont devenues les mères amies de 
cette classe de jeunes ouvrières et apprenties, si 
longtemps abandonnée à elle-même. Plus le nom- 
bre de ces demeures augmentera, plus les dangers 
auxquels les ouvrières à la journée sont exposées 
diminueront, et dans les villes petites ou grandes, 
on sait si ces dangers sont graves et nombreux. 
Pour une dame Burton, qui existe réellement, 
combien ne s'en trouve-t-il pas qui comprennent 
tout autrement leurs devoirs envers leurs em- 
ployées et qui ne pensent qu'au gain? 

Si quelqu'un, après avoir parcouru la vie de Lucie 
Herbert, se sentait pressé de se consacrer avec 
plus de dévouement au service du Seigneur, le 
vœu de l'auteur serait accompli. 

« Nous avons entre les mains le rapport publié 
sur une maison fondée exactement sur le modèle 
de Mildred, nous y avons retrouvé la plupart des 
faits consignés dans cet ouvrage, et nous avons vu 
que cette heureuse tentative a été abondamment 
bénie. » 

(Note du traducteur.) 



GKRAJSTDES OMBRES 



SUR LE 



SENTIER DE LA VIE 



CHAPITRE 1 er . 



Quels joyeux éclats de rire sur l'escalier du manoir 
d'Arden! Une troupe de petits neveux et de petites 
nièces se lance à la poursuite de tante Lucie , et la 
voix non moins gaie de la tante se mêle à celles des 
enfants , mais des accents plus graves rappellent à 
l'ordre les petits tapageurs. 

— Allons , allons , enfants , ne faites jamais courir 
votre tante dans l'escalier. Lucie, ma bien-aimée, 
quelle imprudence! 

Mais la tante incorrigible disperse les délinquants 
par une averse de bonbons, tout en lançant à son 



— 10 — 

frère un regard à la fois si malicieux et si suppliant, 
que la figure sérieuse de celui-ci s'illumine d'une 
expression de vive tendresse, et d'une voix si basse 
qu'évidemment il ne cherchait pas à être entendu: il 
murmure: « Que Dieu la bénisse! c'est ma Lucie 
d'autrefois. » 

Elle l'entendit cependant; elle était restée les 
mains appuyées sur la balustrade , sa taille légère et 
gracieuse mise en évidence par un rayon de soleil 
qui traversait à cet instant la grande fenêtre de l'es- 
calier; — elle l'entendit et s'éloigna lentement. Les 
voix des enfants s'éteignaient au loin , et la figure de 
Lucie n'exprima plus aucune gaieté; un profond sou- 
pir s'échappa de sa poitrine, mais elle éleva un re- 
gard plein de confiance à Celui qui est invisible, 
et dont elle sentait la présence : « Ah! se dit-elle, 
je ne voudrais plus être la Lucie d'autrefois ! » 

Elle atteint enfin le petit salon qui lui est spécia- 
ment destiné à Arden. Il nous semble que le tendre 
reproche de son frère n'est pas superflu; toute sa 
personne porte l'empreinte d'une grande fatigue , 
lorsqu'elle s'étend sur le canapé placé près de la fe- 
nêtre ouverte. 

Permettez-nous de faire rapidement le tour de cet 
appartement, peut-être nous dira-t-il quelque chose 
de celle qui l'occupe. Les fenêtres ouvrent sur le parc 
et sur le jardin où brillent les fleurs d'automne aux 
vives couleurs; l'aspect général en entrant donne une 
idée de bien-être et d'élégance , mais d'une élégance 
de bon goût; les seuls objets d'ornement sont des 
curiosités apportées des Indes. Dans un réduit près 
du canapé , on a placé des tableaux; un rideau les 



— 11 — 

cache et une petite armoire vitrée placée au-dessous 
est voilée de la même façon. 

Si le choix des livres qui remplissent les rayons de 
la bibliothèque a été fait par Lucie, il témoigne en 
faveur de ses goûts intellectuels ; sur sa table à écrire, 
tout près d'elle , sa Bible montre évidemment qu'elle 
ne se borne pas à la lire , mais qu'elle l'étudié. Tout 
ce que nous voyons autour de Lucie nous engage à 
faire une connaissance plus intime avec elle; aussi 
nous la laisserons se reposer tranquillement et nous 
nous reporterons à dix ans en arrière , aux jours où 
Lucie Anderson vivait jeune fille au manoir d'Arden. 

Dès l'âge de quatorze ans , elle était restée sous la 
tutelle de son frère , son aîné de plusieurs années, et 
dont elle était l'enfant chérie et bien-aimée. Edouard 
Anderson venait d'achever avec honneur sa carrière 
universitaire à Oxford , lorsque la mort de son père 
l'appela à occuper, bien plus tôt qu'il ne s'y atten- 
dait, la position de propriétaire et de maître du ma- 
noir d'Arden. Quelques amis le félicitèrent de ses 
richesses et de sa position indépendante; d'autres le 
plaignirent de porter si jeune le poids des soucis et 
de la responsabilité. Mais ils se trompaient égale- 
ment, car l'intention d'Edouard n'était pas plus de 
mener une vie de fêtes perpétuelles que de supporter 
à lui seul le fardeau qui lui incombait. Sa vie était 
comme un livre ouvert où chacun pouvait lire ; d'un 
caractère droit, simple, et n'hésitant jamais à confes- 
ser les principes qui le guidaient; cependant il était 
donné à un petit nombre de pénétrer au-delà de la 
barrière que sa réserve naturelle avait élevée autour 
de sa vie intime et secrète. Toutefois peu de cœurs 



— 12 .— 

répondaient mieux que le sien aux appels faits à sa 
sympathie, et plus d'une àme troublée et affligée se 
sentit pressée de lui confier ses peines et ses cha- 
grins, tandis que lui-même demeurait comme impé- 
nétrable aux yeux du vulgaire. 

Cependant cette réserve cédait devant sa sœur Lu- 
cie; elle était son idéal, sa poésie, et elle ne tarda 
pas à découvrir que son frère , l'appui et le soutien 
de ceux qui l'entouraient, était souvent malheureux 
de sa solitude. Un jour que par sa grâce et sa gentil- 
lesse elle était parvenue à dissiper ses sombres pen- 
sées, il l'appela « sa petite consolation. » Qu'elle en 
fut glorieuse, elle, la consolation d'Edouard! A dater 
de ce jour, elle sut trouver le chemin de ses secrètes 
pensées, et il lui parut tout naturel que son frère lui 
accordât sa confiance. 

Edouard avait installé auprès de sa sœur, en qua- 
lité d'institutrice, une personne distinguée; elle prit 
beaucoup de peine avec son élève, Lucie le recon- 
naissait. Elle estimait et considérait sa gouvernante, 
mais les rapports qui les unissaient tenaient à l'intel- 
ligence plutôt qu'au cœur; la calme et digne demoi- 
selle ne parut point apprécier les timides avances que 
la jeune fille hasarda une fois ou deux dans l'espé- 
rance de faire une connaissance plus intime. Aussi 
Lucie se tint pour avertie et tout retomba dans les 
relations ordinaires d'élève et d'institutrice. Il n'en 
était pas de même avec la bonne tante Clayton. Elle 
avait reçu comme un legs de sa sœur mourante ce 
petit enfant aux cheveux dorés, qui, lorsqu'on lui dit 
d'aimer sa tante et de lui obéir comme si elle eût 
été sa propre mère, leva sur elle ses yeux bleus au 



— 13 _ 

regard étonné et cependant confiant, et qui, tout 
aussitôt, essuya du bout de ses petits doigts les lar- 
mes qui coulaient une à une le long des joues de la 
bonne dame. Dès ce jour, tante Clayton vint prendre 
la direction de l'intérieur de la maison d'Arden; 
quelle âme excellente , et comme elle gâtait notre 
Lucie! Ceux qui connaissaient son amour de l'ordre 
appréciaient l'abnégation avec laquelle elle permettait 
à d'audacieux petits doigts de pénétrer dans le sanc- 
tuaire de son panier à ouvrage, et tout en essayant 
de démêler cette masse confuse, elle disait à voix 
basse : « Cela me donne un peu de peine, c'est vrai, 
mais l'enfant s'est bien amusée. » 

Peu à peu et à mesure que Lucie grandissait, tante 
Clayton finit par abandonner complètement à Edouard 
la direction intellectuelle et morale de sa nièce, ne 
se réservant que le département de sa santé; mais 
sur ce point elle était inexorable , et malheur à Lucie 
si elle avait les yeux cernés et les joues pâles; vite 
il fallait subir un interrogatoire dans le petit salon 
de sa tante, et si la jeune demoiselle paraissait impa- 
tiente et rebelle , tante Clayton usait pour dernier ar- 
gument de cette phrase, qui manquait rarement son 
effet: « Tu le sais, mon enfant, il faut que je prenne 
soin de toi pour l'amour de ta mère. » — « Chère 
petite tante, pardonnez-moi, j'avalerai la mer Noire 
tout entière, s'il le faut! mais je vous en conjure, 
ne me défendez pas ma promenade à cheval avec 
Edouard.» 

A dire le vrai, sa promenade quotidienne avec son 
frère était une des joies de la vie de notre petite 
amie. Edouard était alors sa propriété exclusive, et 



— 14 — 

il n'était jamais si causant que lorsqu'ils mettaient 
leurs chevaux au pas à l'entrée de quelque chemin 
ombreux, après un temps de galop sur les dunes; 
puis ces promenades étaient l'unique moyen dont 
disposait Lucie pour cultiver quelques connaissances 
au-delà de l'enceinte d'Arden. 

A une demi-lieue du parc, la vieille cathédrale de 
R... élevait sa tête vénérable, témoin fidèle et muet 
de temps qui ne reviendront plus. A l'ombre de cette 
cathédrale se trouvait une antique maison de briques 
rouges, tapissée de lierre et entourée d'un mur assez 
épais pour résister à une forte canonnade. Mais cette 
demeure n'avait rien de menaçant pour Lucie, c'é- 
tait celle de son amie particulière. Grâce Milner et 
Edouard s'arrangeaient souvent pour que la cure se 
trouvât sur leur passage au retour de la promenade. 
Naturellement, il n'était point admis à partager les 
conférences des deux amies, et comme le respectable 
doyen Milner n'était pas très amusant, Lucie avait 
pitié de lui et ne confiait pas à Grâce la dixième par- 
tie des secrets qu'elle avait à lui dire ; le facteur de 
la poste se chargeait du reste. 

Edouard plaisantait quelquefois sa petite sœur de 
la véhémence de son amitié pour Grâce, et cependant 
il l'encourageait volontiers. M lle Milner était d'un an 
plus âgée que Lucie, et un an à dix-sept ans, c'est 
beaucoup. Lucie se laissait facilement entraîner par 
son imagination; Grâce était pratique et énergique. 
La vie de Lucie avait été jusqu'ici des plus simples et 
des plus faciles, elle était l'enfant chérie de tout le 
monde ; celle de Grâce , au contraire , avait été 
semée de difficultés; l'atmosphère assez froid dans 



— 15 — 

lequel elle avait vécu avait eu pour effet de concen- 
trer à l'intérieur la sève qui chez d'autres se mani- 
feste au dehors ; mais en même temps son caractère 
naturellement souple et même un peu faible avait 
acquis une fermeté et une énergie qu'il n'aurait pas 
eu sans cette sévère discipline. 

Edouard et Lucie avaient quitté la cure par une 
belle soirée de juin ; ils marchaient depuis quelque 
temps plongés l'un et l'autre dans une profonde rê- 
verie, et seulement occupés à chasser les mouches 
qui tourmentaient leurs chevaux. Edouard désirait 
parler à Lucie de la fête annuelle qu'il donnait aux 
enfants de l'école, mais une expression plus sérieuse 
qu'à l'ordinaire , qu'il avait cru remarquer sur la 
figure de sa sœur, l'engagea plutôt à s'enquérir de ce 
qui la préoccupait, et ce n'était jamais difficile. 

— Qu'est-ce qu'il y a ma chère petite, peux-tu me 
le dire? 

— Non, pas tout; il s'agit de Grâce , elle a eu beau- 
coup de chagrins. Edouard: il me semble que si j'en 
avais eu autant, je n'aimerais pas Dieu du tout ! 

— Mais tu l'aimes! n'est-ce pas, Lucie? s'écria 
Edouard. 

— Oh ! oui ! au moins je le crois ! Il est si grand 
et si bon ! vois que ses œuvres sont belles ! « Quand 
je considère les cieux, l'œuvre de tes doigts que tu as 
agencés, je dis: Qu'est-ce de l'homme que tu te sou- 
viennes de lui?» (Ps. VIII, 4, 5.) 

C'était, il est vrai, une vue bien faite pour réveiller 
des sentiments d'adoration. Le soleil baissait à l'hori- 
zon dans un chariot mêlé d'or et d'ambre; ses der- 
niers rayons se répandaient en larges faisceaux de 



— 16 — 

lumière sur le vert d'émeraude de la campagne ; de 
légers nuages cotonneux les réfléchissaient à l'occi- 
dent en teinte de feu, tandis qu'au zénith, dans un 
ciel d'un bleu d'azur, s'élevait le chant de louange de 
l'alouette. 

— Que c'est beau! dit-elle en posant sa main sur 
le bras d'Edouard; qu'il est bon pour moi! Oh! oui, 
Edouard, je l'aime! Il t'a donné à moi, Il m'a donné 
ton affection, et c'est là la plus grande de mes béné- 
dictions; mais il y a d'autres choses qui me rendent 
très heureuse aussi; il serait étrange que je ne l'ai- 
masse pas. 

Edouard ne put s'empêcher de contempler avec 
admiration cette charmante figure, brillante d'en- 
thousiasme, mais il désirait savoir si sa sœur n'éprou- 
vait pas un sentiment plus profond encore que ceux 
qu'elle avait exprimés. 

— Tu as oublié le meilleur de ses dons, ma chère 
petite, lui dit-il en saisissant sa main: Il s'est donné 
lui-même pour nous. 

Le front de Lucie s'assombrit : 

— Grâce me l'a dit aussi, Edouard, mais quoique 
ce soit pour elle une réalité, je t'avoue que ce n'en 
est pas une pour moi encore. 

— Veux-tu que je te raconte quelque chose que je 
n'ai jamais dit à personne? 

Lucie fut bien heureuse de la confiance que lui 
témoignait son frère ! Arrivé chez eux , Edouard 
l'enleva dans ses bras et l'emmena dans son cabinet 
d'études, retraite particulière où Lucie elle-même 
n'entrait jamais sans sa permission. Il parlait à voix 
basse et elle crut qu'il préférait qu'elle ne le regar- 



— 17 — 

dât pas ; elle s'assit sur une petite chaise en appuyant 
sa tête sur lui. 11 passa avec tendresse la main sur les 
beaux cheveux de sa sœur et elle s'aperçut que cette 
main tremblait. 

— Lucie! Dieu m'avait fait une fois un don ma- 
gnifique; lorsque je sus qu'il m'était destiné, je 
me sentis presque trop heureux ; la vie m'apparut 
comme une fête continuelle. Dieu me paraissait si 
bon, chaque jour je lui rendais grâce pour ses bien- 
faits 

— Et puis. 

— Il me retira ce qu'il m'avait donné. 

— Elle est morte? 

— Non, mais elle ne m'aima plus. 

— Oh! Edouard! 

— Je découvris alors que je n'aimais Dieu qu'à 
cause du don qu'il m'avait fait et non pour lui-même : 
lorsqu'il me l'enleva , il ne me resta rien , mais rien 
du tout. Le monde était vide à mes yeux et rempli de 
ténèbres. Je me réjouis à présent que tu fusses trop 
jeune alors pour partager mes chagrins et me conso- 
ler ; je cherchai Dieu, parce que je ne pouvais supporter 
la solitude, et maintenant je puis dire : « Tu es plus 
beau qu'aucun des fils des hommes. » (Ps. XLV.) « Je 
n'ai pris plaisir sur la terre qu'en toi seul. » (Ps. 
LXXIII , 25.) 

Lucie leva les yeux ; la voix de son frère avait re- 
pris toute sa fermeté ; ses paroles avaient pénétré 
profondément dans le cœur de la jeune fille ; son dé- 
faut de vie spirituelle la frappa pour la première 
fois. Elle attira la tête d'Edouard au niveau de la 
sienne et murmura à son oreille : 

2 



— 18 — 

— Demande à Dieu qu'il devienne aussi mon tout. 

— N'importe à quel prix , Lucie? 
Elle trembla. 

— Mais il ne se pourrait pas qu'il t'enlevât à 
moi? 

— Non pas , si tu l'aimes mieux que moi. 

Nous verrons plus tard où, quand et comment Lucie 
apprit cette leçon de la vie. 

Lorsque M lle Lucie Anderson eut atteint sa dix- 
septième année , sa gouvernante la quitta ; la jeune 
demoiselle fut installée en qualité de maîlresse de 
maison et on lui donna une femme de chambre à elle 
seule. C'était une des idées patriarcales d'Edouard, 
que ses domestiques fussent autant que possible 
choisis parmi les paysans dépendants de ses terres , 
et plus d'une famille de ses fermiers avait des repré- 
sentants au manoir. Il avait depuis longtemps jeté les 
yeux sur la fille aînée de son charpentier pour la fu- 
ture femme de chambre de sa sœur. Jusque-là Phœbé 
Elton avait été un personnage trop important chez 
elle pour qu'on pût s'en passer; ses deux petites 
sœurs et un frère dépendaient entièrement de ses 
soins depuis la mort de leur mère. Cependant 
Edouard avait entendu dire que le charpentier son- 
geait à se remarier, et jugeant que le moment était 
venu de s'assurer Phœbé pour le service de Lucie, il 
se rendit en personne chez maître Elton pourtâter le 
terrain et savoir par lui-même à quoi s'en tenir. 

Le charpentier d'Arden n'était point un ouvrier or- 
dinaire, tant s'en faut , et les produits de son travail 
furent plus dune fois considérés d'un œil d'envie par 
ses confrères dans le métier. Edouard lui fournissait 



— 19 — 

souvent les idées, et entre son cerveau et les doigts 
de l'habile Elton, ce qui sortait de l'humble atelier 
n'aurait point déparé les magasins d'un grand fabri- 
cant. Le dernier ouvrage du menuisier était une 
table à écrire construite sur un modèle tout nou- 
veau , inventé par Edouard , exécuté par le fidèle 
ouvrier et destiné à orner l'ancienne salle d'études de 
Lucie, transformée aujourd'hui en boudoir. Le maître 
et le serviteur avaient passé plus d'une heure à ar- 
ranger, changer, inventer de nouveaux perfectionne- 
ments à cette table modèle , et ce n'avait été que 
lorsqu'ils purent la considérer comme parfaite, qu'El- 
ton avait eu la satisfaction de la placer lui-même 
dans le boudoir. Pendant le temps qu'avait duré cette 
construction, Lizzie, la prétendue d'Elton, avait lancé 
plus d'un mot piquant à son fiancé , trouvant un peu 
dur d'être négligée pour un morceau de bois. 

A moins qu'il ne se parlât à lui-même , Elton était 
plutôt taciturne . mais les actes ont leur éloquence et 
la table achevée , Elton pria son maître de lui céder 
quelques planches dont on ne se servait pas. La mau- 
vaise humeur de Lizzie se dissipa lorsque le char- 
pentier soumit à son admiration le plan d'une belle 
armoire de cuisine , qu'il lui promit de finir pour 
leur mariage ; elle reprit ses visites à l'atelier (visites 
qu'elle avait interrompues), satisfaite de quelques 
mots qu'elle pouvait attraper ici et là , entre le ciseau 
et le rabot. 

— Lizzie , voici notre maître ! s'écria un soir Elton 
levant les yeux au bruit que fit la porte du parc en 
retombant sur elle-même ; et Lizzie fit précisément 
ce que son adorateur souhaitait, elle battit prompte- 
ment en retraite. 



— 20 — 

Elton n'avait pas encore fait part de ses projets à 
son maître ; il se sentait pris d'un accès de timidité 
lorsqu'il y pensait, et surtout il ne se souciait pas de 
le faire en présence de Lizzie : « quoique certaine- 
ment, se répétait-il à lui-même, le maître ne puisse 
pas le trouver mauvais , car si c'est une bonne chose 
de se marier une fois, ce ne peut pas être mal de 
se marier une seconde. Notre jeune monsieur ne 
sait pas encore ce que c'est, il le saura un de 
ces jours, cela va sans dire; il n'a pas besoin d'une 
femme tant que M lle Lucie est avec lui, mais cela ne 
durera pas toujours; — il en viendra une masse au- 
tour d'elle; — c'est qu'elle est belle! et cependant je 
remarquais l'autre jour quand elle est venue ici et 
qu'elle a pris ma petite Suzanne sur ses genoux, 
elles se ressemblent comme deux pois. J'avais pres- 
que envie de le dire , mais je suis bien content de ne 
l'avoir pas fait, excepté à Phœbé. Elle a de singu- 
lières idées, Phœbé; je crois vraiment qu'elle s'ima- 
gine que la jolie figure de Suzanne causera son 
malheur; il faut espérer pour le mieux et, dans tous 
les cas, Lizzie sera une bonne mère pour elles. Mon- 
sieur est bien long à venir; Phœbé doit être en bas 
pour lui ouvrir. » 

Oui, certes, elle y était; elle venait de faire le 
dernier point à la robe de mousseline neuve de M IIe 
Lucie , et Suzanne , trop heureuse d'un prétexte pour 
rester auprès d'elle, lui présentait les épingles et 
ramassait les morceaux tombés. Ni l'une ni l'autre 
n'avaient entendu Edouard , aussi tressaillirent-elles 
lorsqu'il leur dit en entrant et en posant affectueuse- 
ment la main sur la tête de l'enfant : 



— 21 — 

— Bonsoir, Phœbé! N'appelez pas encore votre 
père, j'ai à vous parler auparavant. 

M. Anderson expliqua ce qui l'amenait; il apprit 
en même temps que le mariage était décidé et qu'on 
publiait les bans le dimanche suivant : 

— J'aurais bien voulu rester à la maison pour conti- 
nuer à élever les enfants, puisque ma mère me les avait 
confiés, ce furent ses dernières paroles : « Phœbé, 
tu ne viendras pas au ciel toute seule , tu amèneras 
les enfants avec toi. » — La voix de Phœbé lui man- 
qua, et sans un regard de sympathie et d'encourage- 
ment de son jeune maître, elle n'aurait pu continuer : 

— Mais mon père croit que sa femme aimera mieux 
être seule ici, et je ne voudrais pas rester à la mai- 
son pour y être une cause de trouble. Je vous re- 
mercie beaucoup , Monsieur, mon père sera bien 
reconnaissant; c'est un grand honneur pour moi que 
vous m'ayez choisie pour servir M lle Lucie. 

A ce moment-là, Elton entra pour s'informer si son 
jeune maître n'était pas venu. 

— Serviteur, Monsieur, est-ce que la table ne va 
pas bien? Monsieur; Mademoiselle n'a peut-être pas 
le coup pour l'ouvrir; — celui qui fait le secret le 
connaît. Et Elton se mit à rire en pensant à son habi- 
leté. 

— La table va très bien, elle est magnifique, et 
elle vous fait d'autant plus d'honneur que vous aviez 
bien autre chose en tête, eh! Elton I 

— Ah! Monsieur, j'aurais dû vous en parler il y a 
longtemps, mais ces sortes d'affaires n'ont pas l'air 
de vous intéresser beaucoup. Lizzie est une femme 
remarquable dans son genre; elle tient tout en ordre 
et propre autour d'elle. 



— 22 — 

— Et elle élèvera vos enfants dans la crainte de 
Dieu, Elton? Phœbé s'est efforcée de le faire jusqu'à 
présent. 

— C'est vrai, Monsieur, mais je dis souvent à 
Phœbé qu'elle est seulement trop soucieuse, elle est 
comme sa mère. Pour moi, je dis : ne vous tourmen- 
tez pas et tout ira bien en son temps. 

— Il me semble que ce n'est pas votre maxime 
lorsqu'il s'agit de votre ouvrage, Elton, vous n'auriez 
pas si bien réussi pour la table de M lle Lucie si vous 
l'aviez faite d'après ce principe. 

— Peut-être que non , Monsieur. — Et Elton 
commença à rire; mais il ne parla plus de ses pro- 
jets à son maître qui, de son côté, se borna à lui 
exprimer ses désirs relativement à Phœbé , désirs 
qui furent écoutés et acceptés avec plus de joie par 
le père que par la fille. Les conditions furent faciles 
à arranger et on convint que la nouvelle femme de 
chambre entrerait en charge immédiatement après le 
mariage de son père. 



CHAPITRE II. 



— Ma chère Grâce, dites-moi quel génie favori 
hante vos bosquets ? 

— Que voulez-vous dire , Arthur ? 

— Pas autre chose que ce que je vous dis. J'étais 
dans le pavillon , j'avais l'intention de n'en pas bou- 
ger, jusqu'à ce qu'il plût à Votre Seigneurie de m'ap- 
peler; je m'étais prudemment assuré qu'il n'y avait 
pas de scorpions autour de moi, oubliant que j'étais 
dans ma chère vieille Angleterre; j'avais ôté ma cra- 
vate , mis mes pieds sur une chaise , mon livre sur 
mes genoux, et... et... je m'étais endormi; ne vous 
moquez pas de moi, Grâce, c'est une habitude des 
Indes de dormir à midi. Au milieu de mon sommeil , 
j'entendis fredonner la plus jolie voix , et. . . 



— 24 — 

— Ah ! je sais , je sais , dit Grâce en riant ; pauvre 
petite Lucie ! vous êtes arrivé si inopinément hier au 
soir que je n'ai pas eu le temps de l'avertir. Nous li- 
sons souvent ensemble le matin dans le pavillon , elle 
y arrive ordinairement par le chemin vert. 

— Je regrette que vous ne me l'ayez pas dit ; que 
va-t-elle penser de moi? Elle sautillait si joliment, 
sa robe blanche l'enveloppait comme un nuage ; — 
j'étais à demi-réveillé , mais je n'ai pas bougé tant 
j'étais enchanté de ma vision ; lorsqu'elle est entrée 
dans le pavillon, quel saut elle a fait! que je suis fâ- 
ché de l'avoir effrayée ! Elle allait s'enfuir lorsque je 
suis parvenu à balbutier que j'étais votre cousin et 
que j'allais vous appeler. Mais ma cravate! — Oh! 
que va-t-elle penser de moi? Venez, venez vite et 
faites-lui mes excuses en bonne cousine que vous 
êtes. 

Arthur avait été infiniment plus troublé que Lucie; 
elle s'était établie dans le pavillon, son album à la 
main , la fleur quelle voulait copier devant elle sur 
la table , tout à côté de la malencontreuse cravate. 

Elle leva gaiement les yeux lorsqu'elle entendit un 
murmure de voix , et Grâce lui présenta , selon toutes 
les formes voulues, son cousin Arthur Herbert; grâce 
à la présentation précédente, la connaissance fut vite 
faite , et Arthur crut apercevoir un malicieux regard 
au coin de l'œil de Lucie , lorsqu'il parvint à mettre 
sa cravate dans sa poche. 

Il aurait été un peu décontenancé s'il lui avait en- 
tendu raconter son histoire le même soir à sa tante et 
à son frère; cependant quelques mots qu'elle ajouta, 
montrèrent qu'il ne lui avait pas fait une impression 



— 25 — 

défavorable , et elle avoua qu'au lieu de lire , Grâce 
el elle avaient passé la matinée à écouter les récits de 
sa vie militaire aux Indes. 

Une certaine inquiétude vint assombrir la physio- 
nomie placide de tante Clayton, et lorsque Lucie s'é- 
loigna en chantant de sa voix la plus joyeuse , la 
vieille dame posa sa main sur le bras d'Edouard, et 
d'un ton dans lequel la sagesse des sept sages pa- 
raissait concentrée, elle lui dit : 

— Vous irez demain à la cure , n'est-ce pas, 
Edouard ? Lucie est trop jeune pour choisir ses amis 
toute seule. 

Edouard sourit et promit tout ce qu'elle voulut. 
Les messieurs venaient de sortir lorsque Edouard 
se rendit à la cure le lendemain matin. 

— Mademoiselle est à la maison , Monsieur, ajouta 
le domestique en voyant l'air indécis d'Edouard. 

— Je vous remercie, mais dites-lui que si elle ne 
peut pas me recevoir j'attendrai le retour de ces 
messieurs. 

Grâce était dans ce qu'on appelait son laboratoire, 
et non sans raison, car elle y était entourée d'un 
nombre formidable de livres de comptes et de lettres 
non répondues, que l'arrivée d'Arthur avait laissés 
quelque peu sur l'arrière- plan. 

— M. Anderson ! M lle Lucie n'est-elle pas avec lui? 

— Non , Mademoiselle , il est seul ; — il est au 
salon. 

Grâce passa ses mains sur les bandeaux de che- 
veux noirs qui encadraient son front pur et élevé ; ce 
n'était pas nécessaire; ils étaient dans un ordre par- 



— 26 — 

fait. En traversant l'antichambre , elle vit sur la table 
les cartes d'Edouard pour son père et son cousin; 
son tact féminin lui fît comprendre le but de sa 
visite. 

Les gens réservés sont trop heureux qu'on leur 
évite la peine de s'expliquer, aussi Edouard fut en- 
chanté lorsque Grâce s'avança au-devant de lui en 
regrettant que son cousin fût absent à ce moment-là, 
et avec une légère allusion à la nouvelle connaissance 
que Lucie avait faite la veille, elle donna d'elle-même 
toutes les informations qu'Edouard désirait avoir. 

— L'arrivée d'Arthur a été tout-à-fait inattendue, 
dit-elle ; voici deux ans que nous l'avions presque 
perdu de vue , lorsque la mort de son frère aîné a 
obligé mon père à se mettre en correspondance avec 
ses tuteurs pour l'arrangement de ses propriétés. Il 
est aux Indes depuis cinq ans et c'est son premier 
semestre de congé ; il est venu pour voir ses affaires 
par lui-même. 

— Aime-t-il beaucoup les Indes? 

— Il n'a jamais eu en Angleterre un véritable 
chez lui; il était un peu extravagant et volontaire 
quand il est entré au service , mais il est bien diffé- 
rent à présent ; et les yeux de Grâce exprimèrent une 
véritable affection. 

— Vous ne m'en auriez pas dit autant si vous n'a- 
viez pas l'intention d'aller plus loin? dit Edouard d'un 
ton interrogatif et en souriant. 

— Si j'étais sûre qu'Arthur sût se faire voir tel 
qu'il est , peut-être vous laisserais-je le plaisir de 
la découverte, M. Anderson ; mais il est si vif, si tur- 
bulent même que vous auriez quelque peine à croire 



— 27 — 

à la profondeur de sentiments et à la force de carac- 
tère qui le distinguent. Ce qui a contribué à dévelop- 
per ces qualités chez lui, c'est qu'il fut immédiate- 
ment placé à un poste de confiance. Dans les jours 
les plus extravagants de sa vie passée, il s'était fait 
remarquer par un sentiment exquis de justice et 
d'honneur. Il ne tarda pas à découvrir, en arrivant 
aux Indes , que son prédécesseur s'était enrichi aux 
dépens de ses subordonnés ; Arthur mit son orgueil 
et sa joie à remédier à ces abus , et il goûta alors 
pour la première fois la douceur d'être aimé. Ses 
hommes auraient fait tout au monde pour leur jeune 
chef, et ce qu'il y avait de noble et de généreux chez 
lui s'épanouit largement sous cette influence bienfai- 
sante. Je le savais depuis longtemps, et des amis des 
Indes nous avaient parlé de la fermeté de ses prin- 
cipes et de la popularité dont il jouit là-bas , mais ce 
n'est que de hier au soir que j'ai découvert que le 
changement avait été. . . 

Grâce s'arrêta en rougissant, elle hésitait à enta- 
mer un sujet aussi intime avec un étranger; mais 
l'intérêt véritable avec lequel Edouard l'écoutait l'en- 
gagea à continuer : 

— Avait été — de la mort à la vie, M. Anderson. 
Arthur ne pourrait pas trouver mauvais que je vous 
parle du vieux Dinoo, continua Grâce ; c'est un Indou 
converti, dont le salaire avait été retenu injustement 
par le prédécesseur d'Arthur. Le pauvre homme se 
plaignait peu, mais Arthur découvrit bientôt la fraude 
dont il était victime et ne perdit pas de temps à lui 
faire rendre ce qui lui était dû, et je dois le dire, en 
grande partie aux dépens de sa propre bourse. Le 



— 28 — 

cœur de Dinoo débordait de reconnaissance, et dans sa 
simplicité il conclut que la religion du Sahib (maître) 
était l'unique mobile du bien qu'il faisait ; mais ses pa- 
roles étaient une langue inconnue pour Arthur, et doué 
d'une droiture peu commune mon cousin repoussa 
les éloges du pauvre homme ; mais il nous a dit que 
même alors il éprouvait comme un vague regret de 
ne pouvoir les accepter. Cependant Dinoo l'aimait de 
toutes les forces de son coeur, et chaque jour il de- 
mandait à Dieu « de parler à l'âme du Sahib. » Un 
jour, après bien des saluts et beaucoup d'excuses, l'In- 
dou pria son Sahib de lui lire une page déchirée d'une 
Bible en indoustani. Arthur ne savait pas que 'cétait 
une flèche lancée par la foi et la prière, et il lut en 
toute simplicité la traduction de ces belles paroles : 
« Dieu a tant aimé le monde , etc., etc. » Ce sont de 
bonnes paroles pour le Sahib et pour Dinoo , dit le 
vieux Indou , et il se retira pour demander avec fer- 
veur qu'elles atteignissent le but. Sa foi a été ré- 
compensée. Ce même soir Dinoo était seul dans sa 
hutte lorsqu'Arthur vint lui proposer de lire encore; 
avant de se séparer, ils s'agenouillèrent l'un à côté 
de l'autre , et Arthur reçut cette offre de salut qui lui 
avait été faite le même jour. Arthur a une telle affec- 
tion pour son vieux Dinoo , que d'en être éloigné as- 
sombrit un peu la joie qu'il a éprouvée en se retrou- 
vant en Angleterre. 

— Son congé sera-t-ii long? 

Mais avant que Grâce pût répondre , on entendit 
des voix sur la terrasse; le doyen et le jeune offi- 
cier entrèrent. Grâce remarqua le regard d'affectueux 
intérêt avec lequel Edouard considérait son cousin, 



— 29 — 

tandis que, de son côté , Arthur scrutait la physiono- 
mie de M. Anderson pour tâcher de lui découvrir 
une ressemblance avec sa sœur. Satisfait de ce côté, 
il rendit avec cordialité l'accueil que lui fit Edouard, 
et après quelques moments de conversation , la so- 
ciété se sépara. 

M. Anderson était un homme d'ordre , très métho- 
dique dans ses habitudes ; ses pensées mêmes étaient 
sous l'empire de cet esprit de méthode. Il était ac- 
coutumé à être maître de lui-même ; il fut donc assez 
décontenancé ce matin-là, en retournant chez lui, de 
sentir ses idées dans un état de confusion peu habi- 
tuel à son esprit clair et lucide ordinairement. Il 
avait fait cette visite afin de juger par lui-même la 
nouvelle connaissance de Lucie ; le résultat de son 
enquête était des plus satisfaisants; — mais il avait 
découvert en même temps que Grâce et Arthur étaient 
très bons amis aussi bien que cousins, et que le dé- 
nouement de leur liaison était facile à prévoir. Mais 
pourquoi cette découverte le troublait-elle autant? 
Certainement Lucie perdrait une amie précieuse; 
M lle Milner était une charmante personne; Edouard 
n'avait jamais compris jusqu'à ce moment tout ce que 
Lucie possédait dans une amitié pareille, mais il sa- 
vait aussi que quelque vif que fût son intérêt pour sa 
sœur, ce n'était pas tout pour lui dans le moment ac- 
tuel. Dès qu'il eut atteint cette conviction , il prit un 
parti et résolut de le mettre à exécution sans diffé- 
rer. Lucie jouirait de ce que cette nouvelle relation 
pourrait jeter d'intérêt et d'agrément dans sa vie si 
tranquille d'habitude , mais il l'avertirait de la posi- 
tion dans laquelle se trouvaient les deux cousins. 



— 30 — 

Quant à lui, il était tellement habitué à dompter ses 
sentiments qu'il ne se permettrait plus de penser à 
Grâce ; « après tout . dit-il , ce n'est que le germe 
d'une nouvelle affection , je peux bien l'étouffer. » 
Cependant il serait prudent et ne se joindraitpas aux 
plaisirs qu'il pourrait arranger pour sa sœur et ses 
amis. 

Ainsi fortifié, mais triste, Edouard chercha à se 
consoler par l'affection de Lucie; quand nous avons 
été sévères pour nous-mêmes , nous aimons assez 
qu'on nous en tienne compte et même qu'on nous 
encense un peu. Comme il fut tendre avec elle tout le 
reste du jour, et comme elle le lui rendit! elle refusa 
même, pour ne pas le quitter, d'aller se promener 
avec Grâce au bord de la rivière. 

Edouard exécuta fidèlement le plan qu'il avait 
formé ; il inventait chaque jour quelque nouvelle 
course pour faire connaître à Arthur Herbert les 
beautés du voisinage. Son bateau, ses chevaux; — il 
mit tout à la disposition des jeunes gens; mais Lucie 
échoua toutes les fois qu'elle le supplia de les accom- 
pagner. 

Et pendant ce temps, quelles confidences Arthur 
faisait-il à sa cousine? Ah! si Edouard avait pu en 
entendre une seule! La vision du papillon ne s'était 
jamais effacée de la pensée du jeune officier; Grâce 
pouvait-elle lui donner une seule petite espérance ? 
Que fallait-il faire? Fallait-il parler d'abord à M. An- 
derson et lui demander la permission de chercher à 
gagner l'affection de sa sœur? Mais il la lui refuserait 
peut-être. En attendant rien n'était plus charmant que 
de passer ses journées auprès d'elle ; les manières 
de Lucie étaient si franches et si naturelles, pouvait- 



— 31 — 

elle avoir quelque soupçon des sentiments qu'il avait 
pour elle? Grâce la connaissait si bien , quel conseil 
lui donnerait- elle? 

Grâce n'était pas sans inquiétude; il lui paraissait 
incompréhensible qu'Edouard laissât sa sœur seule 
dans de pareilles circonstances. « 11 croit sûrement 
qu'il me l'a confiée; » et ce sentiment lui faisait 
éprouver un certain plaisir; « mais comment puis-je 
empêcher une créature aussi séduisante que Lucie de 
se faire aimer d'un être comme Arthur; et si elle 
allait l'aimer aussi, quel coup pour M. Anderson ! se 
séparer de Lucie, ce serait déjà beaucoup pour lui, 
mais la laisser partir pour les Indes , impossible ! 
Un père et une mère peuvent seuls s'imposer un si 
grand sacrifice. » 

Cependant les trois amis passèrent encore une 
longue matinée dans le pavillon, et quoique Arthur 
eût apporté un livre, ils ne lurent pas, si ce n'est 
dans leurs propres cœurs; et pour la première fois, 
Lucie soupçonna qu'Edouard s'était trompé ; Arthur 
lui ayant demandé la permission de choisir la fleur 
qu'elle devait dessiner, il revint avec un bouquet de 
« ne m'oubliez pas. » Le dessin à peine achevé, il 
s'en empara et le mit dans son portefeuille en mur- 
murant quelques mots que Lucie ne put s'empêcher 
d'entendre et qui couvrirent ses joues d'une vive rou- 
geur. 

Le doyen Milner arriva à ce moment-là pour cher- 
cher sa fille , et il offrit de reconduire Lucie chez 
elle par le chemin vert; mais voyant qu'Arthur les 
accompagnait aussi, et trouvant l'escorte suffisante, 
li reprit le chemin de la cure suivi de Grâce; — et le 
capitaine Herbert mit à profit une si bonne occasion. 



— 32 — 

Pauvre petite Lucie ! — elle avait vécu jusque-là dans 
toute l'heureuse simplicité d'un enfant ; — que de- 
vînt-elle à l'ouïe d'un sentiment si nouveau et si 
véhément? Tante Clayton était dans le jardin , mais 
Lucie , la figure en feu, passa devant elle rapide 
comme l'éclair. Elle courut droit au cabinet d'E- 
douard, frappa à la hâte à la porte, s'élança dans ses 
bras et murmura à son oreille : « Oh! Edouard! tu 
t'étais trompé; Grâce et Arthur sont seulement cou- 
sins et amis ; mais il m'aime , moi; il vient de me le 
dire. » 

— Ma Lucie! et Edouard la serra tendrement dans 
ses bras , la fit asseoir sur le canapé et se mit à ge- 
noux devant elle : — laisse-moi réfléchir un instant, ma 
bien-aimée. Et il s'éleva dans son cœur comme une 
double note, l'une de joie, l'autre de chagrin; — 
l'une tout en haut, l'autre tout en bas ; — n'est-ce pas 
ce qui nous arrive souvent , à nous , si mystérieuse- 
ment organisés ? Edouard éprouva d'abord quelque 
indignation comme si Grâce et Arthur l'avaient 
trompé ; mais il se rappela que toute la faute retom- 
bait sur lui seul et sur l'erreur qu'il avait commise. 
Lucie avait donné ses affections , cela se voyait au 
premier coup d'œil , et il n'était pas assez égoïste 
pour l'empêcher d'épouser l'homme qui avait eu le 
bonheur de gagner son cœur. Mais les Indes! elles 
lui apparaissaient dans le lointain comme un sombre 
nuage. Toutes ces pensées traversèrent à la hâte ce 
cœur agité et troublé , mais il en fut une autre qui 
monta aussi et ne passa pas , et qui prit une place 
qu'il s'était efforcé jusque-là de lui refuser : « Grâce 
Milner est libre; elle peut être à moi! » 



— 33 — 

Lucie ne le perdait pas de vue. 

— Tu n'es pas fâché contre lui , n'est-ce pas , 
Edouard? lui dit-elle timidement. 

— Non, pas très fâché, répondit Edouard en sou- 
riant; mais il me semble qu'il aurait pu me mettre 
dans sa confidence. 

— Il avait compté venir cette après-midi même, 
pour t'en parler; — mais lorsque le doyen s'est éloi- 
gné et que nous sommes restés seuls, il n'a pas pu 
s'en empêcher ; il m'a tout dit. Il vient après moi , il 
me suit, mais je voulais te voir avant qu'il n'ar- 
rivât. 

— Ainsi vous n'avez rien décidé encore? 

— Oh ! non ! je ne savais pas ce que tu aimerais le 
mieux. 

— Sera-ce donc comme j'aimerais le mieux? 
Elle murmura très bas : 

— Si lu voulais dire : Oui. 

— Lucie, mon enfant chérie, il faut admettre tante 
Clayton dans notre conseil. 

— J'avais espéré que toi, tu le lui aurais dit, 
Edouard. 

Ce n'est pas nécessaire; — Arthur est auprès 
d'elle dans le jardin , — trop heureux de la trouver 
seule ; la bonne tante essaye en vain d'opposer ici et 
là quelques paroles de remontrance ; comment résis- 
ter au torrent d'éloquence qui s'échappe des lèvres 
d'Arthur? Elle avait d'ailleurs ses côtés faibles ; Ar- 
thur les connaissait déjà; rien ne lui échappait. Tante 
Clayton avait été une véritable mère pour Lucie , elle 
aimait qu'on se le rappelât , aussi Arthur lui remit 
entièrement le soin de ses intérêts. Il savait bien qu'il 

3 



— 34 — 

lui demandait beaucoup , mais il était seul au monde, 
ne pouvait-elle pas être une mère aussi pour lui? 
Lucie était très jeune sans aucun doute , mais grâce 
à l'excellente éducation qu'elle avait reçue, son carac- 
tère était complètement formé. Tante Clayton n'au- 
rait pas la cruauté de lui demander d'attendre. Bref, 
il finit par lui faire comprendre qu'il remettait sa 
cause entre ses mains pour la plaider auprès d'E- 
douard. Arthur avait dès longtemps gagné le cœur 
de tante Clayton , et d'ailleurs il était rare qu'on lui 
résistât lorsqu'une fois il voulait une chose. Son en- 
trevue avec Edouard fut d'une nature assez diffé- 
rente. Arthur ne s'attendait pas à la noble franchise, 
à l'absence de tout sentiment égoïste , à la vive sym- 
pathie et en même temps à une appréciation si juste 
et si calme des difficultés à prévoir dont Edouard fit 
preuve en cette occasion, et qui lui gagna aussitôt la 
première place dans l'estime de son futur beau- 
frère. Les yeux du jeune officier se remplirent de 
larmes, lorsque Edouard lui tendit la main en l'assu- 
rant qu'il ne mettrait aucune opposition à son bonheur. 
Avant que la soirée fût passée , Arthur et Lucie 
étaient agenouillés dans le cabinet d'études, et 
Edouard invoquait sur eux toutes les bénédictions de 
Celui sous la garde de qui il plaçait leur avenir. 

— Ah! certainement j'aime Dieu à présent , mur- 
mura Lucie lorsque, debout près de son frère, dans 
l'embrasure de la fenêtre , elle regardait Arthur s'é- 
loigner. Je puis dire : Ma coupe est remplie. 

— N'oublie pas d'ajouter, ma bien-aimée : L'Eter- 
nel est la part de mon héritage et de mon breuvage. 
(Ps. XVI , 5.) 



CHAPITRE III. 



D'un commun accord et pendant quelque temps , le 
sujet des Indes fut considéré comme nul et non 
avenu. Le congé d'Arthur durait jusqu'à la fin d'octo- 
bre ; il y avait donc trois mois de soleil avant que le 
nuage des Indes vînt obscurcir l'horizon. Nous au- 
rions dû dire qu'Edouard considéra comme son de- 
voir d'aller dès le lendemain matin annoncer à M lle 
Milner l'engagement d'Arthur et de Lucie, et qu'il 
la pria de demeurer autant que possible auprès de 
son amie, pendant le temps que celle-ci serait encore 
en Angleterre; il essaya d'ajouter quelques mots de 
reconnaissance sur ce que Lucie devait à son amitié , 
mais je ne sais comment cela se fit, ses paroles étaient 
à peu près inintelligibles. 



— 36 — 

Comme nous n'écrivons pas l'histoire d'Edouard , 
nous espérons que le lecteur comprendra de lui- 
même qu'il ne se crut plus obligé de s'abstenir des 
promenades et des matinées passées dans le pavil- 
lon; ses occupations si pressantes jadis devaient être 
d'une nature fort élastique, ou bien Edouard les né- 
gligeait de la plus triste manière. Grâce Milner crut 
d'abord qu'il ne voulait pas perdre une minute du 
temps que Lucie pouvait encore lui donner: puis 
lorsqu'il l'emmenait, elle, Grâce, pour laisser les deux 
fiancés ensemble, elle admirait son abnégation; elle 
admirait aussi sa conversation , son esprit si riche- 
ment cultivé ; elle se disait qu'elle apprenait plus 
dans une heure avec lui qu'en une matinée d'études ; 
elle pensait qu'il était de son devoir de ne pas laisser 
échapper une si bonne occasion, il était évident qu'une 
fois Lucie et Arthur partis , elle ne le verrait plus si 
souvent. 

Grâce était une personne très consciencieuse ; le 
mot de devoir était tout-puissant sur elle, et lorsque, 
quelques semaines plus tard , Edouard lui demanda 
si elle pourrait changer la vie qu'elle menait à la cure 
pour celle du manoir d'Arden , elle crut qu'il était de 
son devoir de répondre oui. Personne n'avait le 
moindre doute quant à sa réponse, pas même le très 
révérend doyen Milner; aussi, lorsque tout fut ar- 
rangé, on choisit un jour du mois d'octobre pour les 
deux mariages , choix qui fit faire un bond prodi- 
gieux à Arthur, tandis que la physionomie d'Edouard 
prit une expression calme, mais profondément heu- 
reuse. 

Depuis quelque temps, Grâce et Arthur avaient pris 



— 37 — 

1 habitude de déjeûner tous les matins à Arden ; 
Grâce avait essayé d'objecter ses devoirs de maî- 
tresse de maison, mais Arthur lui démontra qu'il était 
urgent qu'elle se mît au courant de l'organisation do- 
mestique d'Arden sous la direction de tante Clayton. 
Les déjeuners d'Arden étaient réellement char- 
mants. La placide figure de tante Clayton souriait 
avec complaisance derrière l'urne à thé, et les saillies 
d'Arthur égayaient çà et là les discours plus graves 
d'Edouard : l'arrivée des lettres jetait un nouvel inté- 
rêt dans la conversation, car maintenant tous les su- 
jets d'intérêts étaient mis en commun. 

— Voilà qui a un air bien officiel, dit Edouard, 
comme Arthur brisait le cachet d'une communication 
solennelle de son homme d'affaires; j'espère que vous 
n'avez pas maille à partir avec la loi. 

— Voulez-vous la lire à haute voix , Lucie , pour 
rassurer votre frère? dit Arthur. 

Il usait de tous les prétextes pour la faire lire à 
haute voix; il est sûr que c'était une musique très 
douce. Ecoutez plutôt : 

« Monsieur, 

« Nous avons l'honneur de vous informer que, se- 
lon votre désir, nous avons fait examiner votre pro- 
priété dite maison Mildred. Le bâtiment est excellent 
en lui-même et n'exige que fort peu de réparations, 
mais vous devez savoir que , par suite des construc- 
tions du square, on a établi une rangée de boutiques 
de l'autre côté de la maison. Dans ces circonstances, 
M. Edgecombe, votre tuteur, pense que la maison Mil- 
dred n'est plus convenable comme demeure de votre 



— 38 — 

famille. La façade représente un espace de cent 
pieds environ ; on pourrait la convertir en trois habi- 
tations de grandeur raisonnable pour des gens d'af- 
faires; la location de chacune vaudrait de 3,750 à 
4,500 fr. 

» En attendant vos ordres , nous avons l'honneur 
d'être vos obéissants serviteurs. 

« Clarke et Rookbt. 

« P.-S. En examinant le testament de feu M. Her- 
bert, notre opinion est que vous n'êtes point lié par 
lui, en tant qu'héritier légitime. » 

— Il y a toute une histoire là-dessous , dit Arthur. 
Un de mes ancêtres avait bâti la maison Mildred. 
d'un style tout seigneurial, dans un temps oùLondres 
était encore à une distance raisonnable; cette habita- 
tion était alors entourée de bosquets et de jardins. 
On a toujours eu dans la famille Herbert le respect 
et l'amour des vieilles choses ; aussi, malgré le cou- 
rant tout-puissant de la mode , Mildred est resté la 
demeure habituelle de la famille; elle appartenait de 
droit au fils aîné , à la condition de ne la vendre ni 
de la louer. Peu après la naissance de Frank, mon 
frère aîné , la santé de ma mère obligea mes parents 
à habiter le midi de l'Europe, et la maison fut laissée 
aux soins d'une femme de charge. Après la mort de 
nos parents , nos tuteurs étaient fortement d'avis de 
vendre Mildred, mais en le laissant à Frank, mon 
père avait insisté plus que jamais sur la condition 
qui y est attachée. Vous voyez que M. Edgecombe 
me presse de vendre , sous le prétexte que le testa- 
ment de mon père liait seulement Frank. Qu'en pen- 
sez-vous, Edouard? 



— 39 — 

— Je crois que je me considérerais comme tenu 
d'exécuter les désirs de mon père, quoique la loi ne 
puisse m'y contraindre, à moins que mes moyens ne 
me le permissent pas, répondit Edouard ; quand vous 
et Lucie vous reviendrez un respectable couple d'In- 
diens au visage cuivré, nous irons vous voir à Mil- 
dred , et vous pourrez , si vous le voulez , changer 
cet article dans votre testament. 

— Bravo! c'est un second Daniel, n'est-ce pas, 
Grâce? Je vais répondre à ces gens; Edgecombe me 
tiendra pour un fou , lui qui en toutes choses ne voit 
que l'argent. Croyez-vous que cela le mettrait en belle 
humeur si je lui offrais d'habiter une partie de la 
vieille maison? 

— Que diriez-vous si je vous demandais de me 
l'offrir à moi, Arthur? dit avec gaieté une voix qui 
partait de derrière l'urne à thé. Je pense à me fixer 
à Londres, et comme je ne cours point après la 
mode, Mildred me tente beaucoup. 

Chacun demeura stupéfait; tante Clayton, la chère 
tante, vivre ailleurs qu'à Arden? Impossible! Ne se- 
rait-ce pas pour Edouard et Grâce un devoir sacré 
d'embellir ses vieux jours? — il ne fallait pas penser 
à les quitter, et chacun de dire les choses les plus ten- 
dres, et la vieille dame de pleurer, de les bénir, de 
les appeler ses enfants , mais de déclarer en même 
temps que âa résolution était inébranlable. Elle et sa 
fidèle Tibbet avaient vieilli ensemble , il était temps 
de songer au repos, et elle renouvela si sérieusement 
sa demande à Arthur, qu'il se décida à courir à Lon- 
dres le même jour et à voir si , à l'aide de quelques 
réparations, on pourrait rendre une partie de la mai- 
son habitable pour la bonne tante. 



— 40 — 

Peu à peu cependant il fallut bien convenir que le 
temps passait cet été là comme les autres années , 
mais Lucie ne réalisa l'idée des Indes que lorsque 
son trousseau commença d'arriver à Arden; les pre- 
mières douzaines lui causèrent même un accès de 
pleurs , qu'elle se hâta de confesser à Arthur. 

On demanda naturellement à Phœbé si elle était 
disposée à accompagner sa maîtresse; quelques 
mois auparavant elle aurait eu de la peine à s'y déci- 
der, mais la manière dont Lizzie élevait les enfants 
différait tellement de la sienne , et ses observations 
étaient si mal reçues qu'elle sentit qu'elle n'avait plus 
d'autre moyen d'aider efficacement ses frères et ses 
sœurs qu'en priant pour eux. D'ailleurs, son affection 
pour sa jeune maîtresse était devenue une partie 
d'elle-même ; il était difficile de vivre habituellement 
auprès de Lucie et d'échapper à l'espèce de fascina- 
tion qu'elle exerçait autour d'elle. Mais un autre mo- 
tif encore, et ce n'était pas le moindre, tendait à faire 
pencher le plateau de la balance en faveur des Indes. 
Toute petite enfant, Phœbé avait éprouvé un vif inté- 
rêt pour : « les pauvres petits nègres, bien loin, bien 
loin; » et sa boîte de mission n'était jamais vide au 
bout de l'année. Certes , elle n'avait pas prévu qu'elle 
pourrait un jour planter ses tentes au milieu des 
païens ; mais aujourd'hui que la perspective s'en ou- 
vrait devant elle, le zèle de Phœbé s'enflammait à l'idée 
d'aller annoncer la bonne nouvelle de l'Evangile aux 
adorateurs de la pierre et du bois. Elle consentit donc 
à suivre sa jeune demoiselle au-delà des mers; son 
père n'y mit aucune opposition ; nous préférons croire 
que le fait que les gages de sa fille furent doublés à 



— 41 — 

cette occasion et que la promesse d'une pension si 
elle restait dix ans au service de sa maîtresse , n'eu- 
rent aucune influence sur lui. 

Septembre fut bientôt passé ; Edouard et Lucie 
commençaient à compter les jours et non plus les 
semaines qu'ils auraient à passer ensemble; Arthur 
était prêt à s'accuser de vol quand il voyait les yeux 
de la jeune fille suivre son frère, mais Lucie le ras- 
sura en lui disant qu'elle aurait bien plus de peine 
à se séparer de lui, et qu'elle se consolait en pen- 
sant que Grâce compensait et bien au-delà la perte 
qu'Edouard allait faire. Les deux mariages devaient 
être bénis le même jour dans la cathédrale. Nous n'ai- 
mons pas les adieux, aussi nous ne décrirons pas 
ceux qui eurent lieu avant le grand jour. Entre les 
riches et les pauvres qui venaient lui serrer la main , 
les yeux de la pauvre Lucie étaient rarement en état 
d'être vus. 

Arthur avait proposé qu'ils sanctifiassent les liens 
qui allaient les unir si étroitement en prenant la 
Sainte-Gène dans le cabinet d'Edouard, le dernier 
soir qu'ils devaient passer à Arden. Le doyen y avait 
consenti non sans quelque difficulté. 

Tante Clayton avait , dans ce dernier jour, fait tous 
ses efforts, pour l'amour de Lucie, pour ne pas s'é- 
branler; elle croyait que personne n'y avait fait 
attention, aussi lorsqu'Edouard vint l'embrasser, pen- 
dant qu'assise dans la fenêtre , elle tricotait en si- 
lence et qu'il lui dit : — Yous avez été si courageuse 
aujourd'hui, vous nous avez été d'un grand secours; 
— naturellement elle fondit en larmes, mais il lui fut 
doux d'avoir été comprise. 



— 42 — 

Le service de la communion leur fut à tous un ra- 
fraîchissement; les flots de l'Océan allaient les sépa- 
rer, il est vrai, mais ne tendaient-ils pas tous au 
même port, et que ce fût par l'orage ou par l'éclat 
d'un brillant soleil, n'étaient-ils pas sûrs de l'attein- 
dre , puisqu'ils avaient jeté l'ancre sur Celui qui est 
appelé le Rocher des siècles? Après le service, ils 
continuèrent à s'entretenir de Celui qui leur était 
plus cher que même les êtres bien-aimés qui les en- 
touraient , et du bonheur d'être tous recueillis en 
Lui. 

Lucie tout à coup retira sa main de celle d'Ar- 
thur et sortit de la chambre; voyant qu'elle ne reve- 
nait pas , Arthur voulait aller à sa recherche, mais 
Edouard réclama ce soir-là le privilège d'y aller lui- 
même. 

Il la trouva dans son boudoir à peu près démeu- 
blé, toutes ses possessions avaient été emballées et 
déjà expédiées. Elle était assise près de la fenêtre, 
la tête renversée en arrière , doucement éclairée par 
la lune. Elle l'entendit, mais ne bougea pas ; il la prit 
dans ses bras comme si elle eût été un enfant; elle 
essaya de parler, mais la voix lui manqua. 

— Je m'en suis allée, dit-elle avec agitation, parce 
que je ne pouvais plus rester: vous parlez tous de 
choses que je ne puis comprendre; — ai-je donc été 
une hypocrite toute ma vie? Edouard, je n'ai jamais 
su ce que c'était que le préférer à tout; toi, Edouard, 
tu m'as été plus cher que je ne puis le dire, et Ar- 
thur! — les joies de ma vie me sont toutes venues 
par vous. Je comprends maintenant , je réfléchissais 
l'amour des autres plutôt que je ne l'éprouvais moi- 



— 43 — 

même, et c'est pour cela que cet amour a été si froid 
(et Lucie frissonna), froid comme cette lune là-bas. 

— Tu crois à l'amour d'Arthur pour toi , ma chère 
petile, et tu t'es donnée à lui à cause de cet amour 
même. Ne peux-tu pas te confier complètement en 
Dieu quand II te dit : « Je t'ai aimée d'un amour 
éternel. » 

— J'essaierai , Edouard; prie pour moi! 

Il retint dans ses mains les mains de sa sœur et 
demanda : « que le Soleil de justice se levât sur elle, 
et que l'Eternel la gardât sous l'ombre de ses ailes. » 

— Oh! Edouard! que ferai-je sans toi? 

Elle essaya de dire à son frère une partie de l'ar- 
dente affection qu'elle éprouvait pour lui ; mais crai- 
gnant les conséquences d'une si grande agitation, il 
l'empêcha de continuer et l'engagea à se mettre au 
lit sans reparaître au salon. Il eut quelque peine à 
persuader Arthur qu'il valait mieux ne pas revoir 
Lucie avant le lendemain matin à la cathédrale. Ar- 
thur prit son mal en patience en songeant que c'était 
la dernière fois qu'on lui imposerait semblable péni- 
tence. 

Grâce Milner se leva avec l'aube; grâce à ses ha- 
bitudes d'ordre et d'arrangement, il ne lui restait rien 
à faire, et elle put consacrer cette heure paisible du 
matin à regarder en haut, en arrière , en avant , avec 
foi, reconnaissance et prière. L'affection d'Edouard 
avait déjà amené un changement remarquable chez 
Grâce; elle avait toujours été bonne, généreuse, rai- 
sonnable, prête à reconnaître les droits qu'on croyait 
avoir sur son temps , ses pensées, son énergie, mais 
elle était si peu accoutumée à ce qu'on s'occupât 



— 44 — 

d'elle, qu'elle n'attendait rien de personne et ne pré- 
tendait à rien ; son père recevait avec satisfaction les 
égards et les soins qui rendaient son intérieur agréa- 
ble et confortable; de temps à autre un éloge la ré- 
compensait de ses peines, mais il n'avait aucune 
sympathie à lui offrir pour ses chagrins ou ses joies, 
et les expressions d'affection n'existaient pas dans 
son vocabulaire, tl traitait sa fille ou un étranger 
avec la même courtoisie , la même urbanité. Il lui 
avait accordé sa bénédiction la veille au soir, mais 
seulement lorsqu'elle la lui avait demandée , et quoi- 
qu'il fût très content de son mariage, c'était plutôt en 
pensant à Grâce comme future maîtresse d'Arden, 
qu'en se disant qu'elle resterait toujours près de lui. 
On respirait un atmosphère quelque peu glacial au- 
tour du révérend doyen, et Grâce n'avait pas complè- 
tement échappé à cette influence. 

Une femme tendrement aimée est capable de tous 
les sacrifices personnels; — mais demandez-lui ces 
mêmes sacrifices sans lui donner en retour l'affection 
dont elle a besoin . vous changerez ce renoncement 
volontaire en corvée, et si, ce qui était le cas pour 
Grâce, des motifs d'un ordre plus élevé que les droits 
tout naturels de la famille soutiennent et alimentent 
son courage, cela n'empêchera pas que la vie journa- 
lière ne se présente à elle sous l'aspect rigide du de- 
voir plutôt qu'entourée de l'auréole d'un privilège et 
d'une grâce. Mais lorsque les richesses de l'affection 
si profonde et si sérieuse d'Edouard lui furent révélées, 
lorsqu'elle se vit comprise , chérie , appréciée , et 
qu'elle devint un objet de prédilection, ce fut pour elle 
ce que sont les premiers rayons du soleil de printemps 
pour la nature ; — toutes les sources de joie et de 



— 45 — 

bonheur de son être furent ouvertes , et elle aima dix 
fois plus qu'elle n'avait jamais aimé, parce qu'elle 
était aimée. Arthur répétait à chaque instant que 
c'était pour lui un vrai bonheur de voir qu'après 
tout, Grâce savait avoir un goût et une volonté à elle. 

Quant à lui, il ne fut pas question de demeurer 
tranquille un instant ce matin-là; il alla tourmenter 
sa cousine dans sa retraite, il troubla le calme du 
doyen en l'assurant qu'il ne serait jamais prêt, enfin 
malgré la défense il parut au manoir, mais seule- 
ment, disait-il, pour faire une visite à tante Clayton, 
et tante Clayton qui le gâtait, lui permit d'entrevoir 
Lucie lorsque, revêtue de sa toilette de noce, elle des- 
cendit l'escalier pour se rendre au salon. 

L'agitation d'Arthur était calmée cependant. Le 
service était commencé et lorsque les paroles qui 
comparent les relations du mari et de l'épouse à 
Christ et à l'Eglise furent prononcées, un sentiment 
de profonde responsabilité jeta une solennité toute 
nouvelle sur sa joie et son bonheur. Il y avait foule 
dans la cathédrale, mais pour les époux la présence 
de Celui qui est invisible créait autour d'eux une so- 
litude qui leur faisait oublier tout le reste. La céré- 
monie terminée, ils restèrent immobiles comme des 
enfants qui ont trouvé leur père et ne veulent plus 
s'en séparer. Edouard et Grâce sortirent les premiers, 
accompagnés de plus d'un : « Dieu les bénisse, » pro- 
noncés avec ferveur par ceux dont ils s'étaient mon- 
trés les fidèles amis et les bienfaiteurs. 

Mais le jeune officier et l'être charmant qui, pour 
l'amour de lui, consentait à quitter son pays, firent 
éprouver à la foule qui les regardait s'éloigner, un 



— 46 — 

sentiment d'une nature plus tendre. La physionomie 
d'Arthur exprimait un bonheur radieux mêlé de di- 
gnité, il semblait justifier pleinement l'expression de 
confiance sans bornes de deux jolis yeux bleus qui ne 
le quittaient du /égard que pour lancer ici et là un 
coup d'œil de reconnaissante affection aux amis qui 
l'entouraient. Lucie était l'orgueil et l'enfant chérie de 
ses voisins; — et chacun prétendait avoir prévu l'évé- 
nement qui s'accomplissait aujourd'hui, et c'était dire 
beaucoup en faveur d'Arthur, lorsque la communauté 
d'Arden avait décidé qu'il était l'homme qu'il fallait à 
M lle Lucie. 

Nous nous dispenserons, si vous le voulez bien, 
d'une description du déjeûner qui fut parfait comme 
tout ce qu'arrangeait tante Clayton. Après quel- 
ques moments passés au milieu de leurs amis et des 
paysans rassemblés dans le parc, Grâce et Lucie se 
retirèrent pour se préparer au pelit voyage qu'elles 
allaient faire chacune de leur côté, avant de se re- 
trouver pour la dernière fois à Southampton. Arthur 
avait reçu l'avis que le capitaine Halkins , com- 
mandant le Diomède, devait quitter l'Angleterre dans 
une semaine à partir de ce même jour. 



CHAPITRE IV. 



— Des lettres! l'écriture de Lucie! oh! venez, ve- 
nez vite Edouard! 

Quoique nous ne soyons pas invités, mon cher lec- 
teur, cependant rien ne nous empêchera d'en prendre 
notre part; le dernier souvenir que nous ait laissé 
Lucie, c'est lorsque debout sur le pont du Diomède, 
les yeux baignés de larmes, elle contemple pour la 
dernière fois son frère et sa sœur qui peu à peu dis- 
paraissent à ses regards ; pour l'amour d'Arthur elle 
fait un grand effort et ne se laisse pas aller à tout son 
chagrin. Elle est en mer depuis trois semaines, et 
Arthur vient de lui montrer la côte de Madère , où 
plutôt il lui fait croire qu'elle la voit, car une brume 



— 48 — 

épaisse la cache à ses regards; mais enfin elle sait 
que Madère est là, et la preuve qu'on avance la rem- 
plit de joie. 

« Le Diomède, en vue de Madère. 

« Ma bien chère Grâce. 
« On annonce un vaisseau en vue qui paraît retour- 
ner au pays, il faut préparer les dépêches. Notre 
cabine est d'une chaleur insupportable, et Arthur 
qui , comme vous le savez , sait se tirer d'affaire, 
m'a organisé une table à écrire sur le pont, où je 
ne suis menacée que de deux dangers : que mon 
papier s'envole dans la mer ou que l'encre ne saute 
sur ma lettre sans se soucier de passer par ma 
plume. Je suis bien reconnaissante que les pre- 
miers quinze jours soient passés ! Arthur est fier de 
moi à présent, je puis me promener sur le pont avec 
lui par un bon vent; il prétend, puisse-l-il dire vrai, 
que mes misères sont finies pour toute la traversée. 
Je me suis repentie plus d'une fois d'avoir refusé si 
obstinément à faire le voyage par terre, surtout pour 
Phœbé qui a cruellement souffert; je crois en vérité 
qu'elle aurait été reconnaissante si on l'avait avertie 
que nous allions faire naufrage. Entre vous et moi, 
Grâce, ce voyage m'a fait découvrir les admirables 
qualités d'Arthur comme garde-malade, j'avoue que 
je ne m'y attendais pas et la surprise a été d'autant 
plus agréable. Il a été , tout à la fois , garde , méde- 
cin, ministre , il savait le passage qui pouvait me 
faire du bien, et prier comme je le désirais. Je suis 
toujours étonnée de la bonté de Dieu pour moi; il me 
semblait à Arden que je ne pourrais pas vivre sans 



— 49 — 

Edouard, mais je sens maintenant la vérité de vos 
paroles, il y a un lien plus étroit encore. 

» Jusqu'à présent nous n'avons point arrangé notre 
vie à bord, le mal de mer et les soins ont absorbé tout 
notre temps; cependant j'ai pris deux leçons d'In- 
doustani; c'est une langue fort douce et jolie, Arthur 
est très patient. Dites au bon vieux charpentier que 
sa fille s'est mise à rapprendre aussi, nous pensons , 
qu'elle a raison. Phœbé a un vrai cœur missionnaire, 
elle prendra toute la peine possible pour parvenir à 
parler aux Indous; elle me stimule beaucoup car elle 
apprend vite, et il ne serait pas convenable de me 
laisser dépasser par elle. 

» Depuis que je suis mieux, Arthur fait mille projets 
pour que notre traversée soit un voyage missionnaires 
je vois qu'il acquiert une grande influence sur le ca- 
pitaine. Je n'ai pas peur que vous vous moquiez de 
moi lorsque je vous dirai qu'Arthur est le favori de 
tout le monde, surtout des jeunes aspirants, qui 
me font très bonne mine à cause de lui. Notre ca- 
pitaine est un homme comme il faut et instruit, 
mais timide et réservé, lorsqu'il s'agit de mettre ses 
principes au grand jour. Arthur était décidé à dé- 
couvrir ce qu'il était, désirant savoir jusqu'à quel 
point il pouvait compter sur sa coopération pour 
l'exécution de certains plans qu'il avait formés pour le 
bien de notre équipage. Le capitaine a paru un peu 
étonné, il avait l'air de dire: est-ce là le jeune officier 
qui met tout mon monde en gaieté; cependant il a 
compris les intentions d'Arthur qui a eu le bonheur 
de trouver en lui sinon un homme très courageux, au 
moins un homme qui a la crainte de Dieu. Il a con- 

4 



— 50 — 

senti, si notre chapelain est rétabli dimanche pro- 
chain, à ce que nous prenions la Cène à bord. Vous 
rappelez-vous la dernière fois, Grâce? mais ce sont 
des choses auxquelles je ne puis pas penser encore. 

» Je n'ai aucune aventure de voyage à vous raconter, 
si ce n'est que nous sommes entourés de poissons vo- 
lants, il en est tombé un sur le pont Vautre jour, il 
ressemble assez à un hareng avec deux longues na- 
geoires. 

« Arthur m'apporte une enveloppe avec l'adresse déjà 
écrite, pour m'avertir de me hâter, ce sera je crois 
toute la part qu'il prendra à cette missive, vous savez 
qu'il n'a pas le goût de l'écriture. Ne dirait-on pas 
que je n'ai aucun message pour Edouard! il faut donc 
que j'apprenne à renfermer nos rapports extérieurs 
dans les limites de la plume et du papier, c'est une 
leçon difficile à apprendre. 

» Votre sœur, 

Lucie. » 
Deux mois plus tard nos voyageurs ne se trouvaient 
plus qu'à quelques lieues de l'île de Ceylan ; les jeu- 
nes aspirants venaient ce répandre sur le pont et les 
balustrades du vaisseau de l'eau fortement impré- 
gnée de cannelle, dans l'espérance que Lucie croi- 
rait que le parfum venait en droite ligne de l'île aux 
épices; ils avaient réussi au gré de leurs désirs, et 
chacun de rire aux éclats , surtout Lucie , lorsque le 
capitaine Halkins survenant, sa physionomie inquiète 
et soucieuse, calma par enchantement la gaieté de 
ses jeunes officiers. Il pria Lucie de descendre immé- 
diatement dans sa cabine, et appela tout le monde sur 
le pont. Les officiers aussi bien que les matelots eu- 
rent l'air étonné, mais le capitaine avait raison, car 



— 51 — 

avant même que tous ses ordres eussent été exécu- 
tés, un violent coup de vent coucha le Diomède sur le 
côté; Arthur, qui se trouvait à ce moment-là auprès 
d'un malade, n'eut que le temps d'accourir et de pas- 
ser un bras robuste autour de sa petite femme qui 
s'était accrochée de toutes ses forces à la table du 
salon. 

Ce coup de vent n'était que le prélude d'un de ces 
terribles orages des tropiques qui, même au plus in- 
différent, parlent de la grandeur et de la puissance 
de Dieu, et lui fait comprendre plus que toute autre 
chose qu'il ne dépend que de sa volonté. Durant plu- 
sieurs heures on entendit les craquements du vais- 
seau, le sifflement aigu du vent dans les cordages, 
les bonds impétueux des vagues sur les flancs du bâ- 
timent, qui gémissait comme un être humain en proie 
à une lutte violente, et enfin, directement au-dessus 
de la tête, les éclats et le roulement d'un tonnerre 
incessant. 

Les lumières étaient éteintes et ce n'était qu'à la 
lueur des éclairs qu'Arthur pouvait distinguer la fi- 
gure pâle de Lucie, ses traits rigides, ses yeux dilatés 
par l'effroi; elle ne prononçait pas une parole et il ne 
s'apercevait d'un redoublement de terreur que lors- 
qu'elle serrait plus étroitement son bras. De temps en 
temps il essaya de murmurer à son oreille quelques 
mots de prière pour celle qui lui était plus chère que 
sa propre vie, pour lui même, pour l'équipage entier. 
Le tumulte de la tempête empêchait qu'on ne se réunit 
dans une prière commune, mais l'influence qu'Arthur 
avait su acquérir sur ses nombreux camarades de 
voyage, ne fut pas perdue à cette heure solennelle. 



— 52 — 

Enfin, les éléments en fureur se calmèrent, le vais- 
seau ne marcha plus entouré d'une mer de feu, le 
vent ne se fit plus entendre que comme les sanglots 
et les gémissements d'un enfant qui pleure ; on put 
discerner la voix de l'homme, et entre autre un fer- 
vent « Dieu soit loué, » prononcé par plus d'une bou- 
che naguère indifférente. 

L'ordre était rétabli dans la cabine, mais Lucie 
était silencieuse et pensive; elle avait vu la mort de 
près et elle avait eu peur. Il était certes bien naturel 
qu'elle eût peur d'une mort violente et subile, mais 
elle savait aussi que ee qu'elle redoutait par dessus 
tout, c'était ce qu'il y avait au delà de la mort; elle 
s'était sentie au milieu de la sombre vallée, sans pou- 
voir dire : « Je ne craindrai aucun mal, car tu es avec 
moi. » 

Cependant Lucie ne vivait pas sans prier et elle n'es- 
pérait en aucun autre Sauveur, si ce n'est en Christ, 
mais II n'était pas le premier dans ses affections, au 
contraire elle en avait d'aulres qui lui étaient plus 
précieuses, elle le suivait, mais de loin: dès lors il 
n'était pas étonnant qu'à l'heure du danger elle ne 
pût jouir de cette confiance calme , privilège de ceux 
qui s'appuient habituellement sur son cœur. Lucie 
avait le sentiment de ce qui lui manquait, mais elle 
n'avait jamais eu le courage d'ouvrir cette partie de 
son âme à son mari; lorsqu'il exprimait des senti- 
ments qu'elle ne partageait point, elle se bornait à 
garder le silence, trop sincère pour chercher à faire 
croire ce qui n'existait pas, mais elle éprouvait alors 
comme une secrète douleur; si Arthur avait pu le 
soupçonner, il aurait cherché à attirer toute sa con- 



— 53 — 

fiance, mais dans son humilité, il la croyait meilleure 
que lui. 

Une semaine plus tard la vigie annonçait la bonne 
nouvelle que la Pagode de Jaggernaut était en vue 
au Nord-Ouest, à dater de ce moment jusqu'à son en- 
trée dans le port de Calcutta, Lucie ne pensa plus 
qu'à contempler la scène toute nouvelle qui se pré- 
sentait à ses regards. 

Ce furent d'abord les petits bateaux montés par des 
natifs apportant du poisson et des fruits. Lucie était 
assez étonnée de n'être pas plus choquée de l'accou- 
trement ou plutôt de l'absence d'accoutrement des ba- 
teliers, qui ne portent guère qu'une large écharpe 
roulée autour du corps ; elle croyait voir d'élégantes 
statues de bronze antique. L'intérêt de Phœbé était 
excité au plus haut degré, la voilà donc au milieu des 
païens, de vrais païens, d'hommes qui se jettent 
sous le char de Jaggernaut, et qui se suspendent à 
des crochets de fer. 

Le lendemain Lucie fit remarquer à Arthur un petit 
bateau dirigé avec beaucoup d'habileté au milieu du 
courant. Arthur prit sa lunette, regarda, poussa un 
cri de joie : « Comment, cela ne se peut pas! mais 
oui sûrement! Vivat! — et il lança sa casquette en 
l'air en criant : « Oui, oui ; c'est lui! » 

— Qui, lui, Arthur? 

— Dinoo! mon peîit oiseau; Dinoo en personne, et 
mes domestiques. 

Ce fut une joyeuse surprise pour Arthur, car la sé- 
paration avait plutôt augmenté que diminué son affec- 
tion pour le vieillard. Il avait écrit qu'il arriverait par 
le Diomède, et Dinoo accompagné des autres dômes- 



— 54 — 

tiques, s'empressait d'accourir, malgré la distance, 
pour le revoir plus tôt; il apportait aussi des dépê- 
ches du Gouverneur général qui nommait Arthur à un 
poste nouveau et supérieur à celui qu'il avait occupé 
jusqu'alors. 

Arthur présenta Dinoo à sa femme qui ne put s'em- 
pêcher de rire de l'air de profonde admiration avec 
lequel le brave homme lui faisait de grands saluts en 
joignant les mains. Lucie avait quelque envie de faire 
des remontrances à Arthur sur ses nombreux do- 
mestiques ; un bateau rempli de serviteurs lui pa- 
raissait presque une extravagance , d'autant plus 
que son mari l'avait avertie qu'il serait obligé de com- 
pléter le nombre voulu à Gwalior, ville située à peu 
de distance de leur future résidence. Gomment ferait- 
elle pour diriger une pareille maison, elle qui n'avait 
jamais eu d'ordres à donner qu'à sa femme de chambre. 

Arthur calma son inquiétude en lui expliquant de 
quoi se compose la maison d'un Anglais dans la partie 
nord-ouest des Indes : « Voyez-vous cet individu à 
turban, Lucie, avec ce costume de drap foncé bordé 
d'or, c'est notre khansamah ou maître d'hôtel; c'est 
lui qui est à la tête de notre maison; je lui fournis 
une hutte, je lui paye environ deux cent cinquante 
francs par an et il se défraye de tout; les gens au- 
dessous de lui sont payés dans la même proportion 
et se nourrissent eux-mêmes. Il est musulman et il a 
la plus haute opinion de ses mérites, son nom est 
Abdullah. Il viendra vous saluer tous les matins cl 
vous demander vos ordres qui consisteront à lui dire 
combien de personnes vous aurez à dîner. Si vous 
préférez prendre soin vous-mêmes de certaines pro- 



— 55 — 

visions , qui dureront plus longtemps entre vos mains 
qu'entre les siennes, dès que vous aurez sorti ce que 
vous croirez convenable de lui remettre, votre beso- 
gne de ménage sera finie, il se charge du reste. 

— Mais n'y aura-t-il donc point de femmes chez 
nous? demanda Lucie assez étonnée. 

Arthur se mit à rire d'un air malicieux. 

— Nous aurons des ayahs, dans quelque temps, 
Lucie (ayahs bonnes), mais pour le moment Phœbé 
sera le seul représentant de l'espèce féminine, à 
moins que Motè n'exige une matranée; mais je crois 
que jusqu'ici il s'en est passé. 

— Qui est Motè, et qu'est-ce que c'est qu'une ma- 
tranée. 

— Voyez-vous cette figure si douce, un peu en ar- 
rière? là, ses yeux sont fixés sur moi dans ce mo- 
ment, c'est Motè; c'est mon grand ami, mon serviteur 
personnel, le sirdâr ou chef des porteurs ; les por- 
teurs ont pour office de tenir la maison propre. Les 
matranées sont des balayeuses, et cependant leur nom 
signifie princesse. 

— J'aime beaucoup la physionomie de Motè, il vous 
dévore des yeux, Arthur. 

— Je crois qu'il est peu de choses qu'il ne fît pas 
pour moi. Sa femme est une Indoue des plus dévotes, 
sans cela je crois qu'il aurait suivi la même religion 
que son Sahib; mais je ne voudrais à aucun prix en- 
courager des conversions qui n'auraient pas d'autres 
motifs que celui de me plaire. Voyez-vous à droite, 
Lucie, des palmiers! les premiers que vous ayez ja- 
mais vus; vous apercevez maintenant des villages, 



— 56 — 

ces terres basses sont des champs de riz, par der- 
rière ce sont des bananiers et des tamarins. Comme 
le courant est fort. Le Hooghly * ressemble plus à un 
bras de mer qu'à une rivière. 

Arthur avait jugé qu'il serait moins fatiguant pour 
sa femme de se rendre par eau à leur destination ; il 
comptait louer un bateau, le disposer comme une es- 
pèce de maison, jeter l'ancre tous les soirs, et pour- 
suivre leur route le matin. Dinoo applaudit d'autant 
plus à ce projet que le Sahib lui avait désigné une 
place importante dans l'équipage du bateau. 

Enfin le débarquement eut lieu, et Lucie se trouva 
transportée à terre dans une chaise à porteur élevée 
sur les épaules de deux Indiens qui plongeaient eux- 
mêmes jusqu'aux genoux dans la boue. Le capitaine 
Herbert ne passa que quelques jours à Calcutta, la 
ville des Palais, il désirait faire le voyage qui l'atten- 
dait pendant les jours de fraîcheur sur lesquels on 
pouvait encore compter; cependant il donna à Lucie 
une idée suffisante de cette ville si différente des 
autres ; il la conduisit même dans la ville Noire ou quar- 
tier des indigènes, qui excède en étendue la partie 
blanche, puisqu'elle occupe à peu près les trois quarts 
de la totalité; mais quel contraste entre ces rues étroi- 
tes, ces huttes de bambous et de boue, et les splendides 
constructions de la ville anglaise. Lucie était indignée 
de la manière dont on traitait la population de cou- 
leur. 

— Ne saurions-nous au moins être polis avec ceux 
qui annoncent une certaine aisance et une certaine 

1 Une des bouches du Gange. 



— 57 — 

éducation , et quant aux classes plus humbles , on 
les dirait faites pour être foulées aux pieds? Et 
Lucie prit l'engagement avec elle-même de conti- 
nuer son étude de l'indoustani, afin d'avoir au moins 
le lien d'une langue commune avec cette race mé- 
prisée. 



CHAPITRE V. 



Nous nous serions volontiers arrêtés avec nos jeu- 
nes voyageurs soit à Calcutta, soit pendant leur long 
voyage sur le Gange, mais cela nous aurait menés 
trop loin, et cependant ce fut alors que Lucie s'initia 
le mieux aux coutumes et aux habitudes du pays 
qu'elle devait habiter; elle eut le temps d'étudier la 
langue indoue et le caractère mahométan en vivant 
si près de ses domestiques et de l'équipage du ba- 
teau, elle commençait même à comprendre un peu le 
sujet des longues conversations entre Arthur et le 
vieux Dinoo. 

Lucie reçut plus d'une instruction profitable sur le 
Gange, le paganisme l'entourait de toutes parts, ce 



— 60 — 

n'était pas comme en Angleterre, chose toute simple 
et toute naturelle d'être chrétien ; la pureté de la foi 
qui lui avait été enseignée dans son enfance ressor- 
tait en contraste frappant à côté des superstitions 
dégradantes qui la scandalisaient à chaque instant! 
Tout ce qu'on lui avait dit du futur royaume de Christ : 
« Le temps où la justice régnera, où il sera fait droit 
aux affligés d'entre le peuple, où l'oppresseur sera 
froissé, les enfants du misérable délivrés, où le juste 
fleurira et où il y aura abondance de paix jusqu'à ce 
qu'il n'y ait plus de lune.» (Ps. LXXII.) Toutes .ces pro- 
messes, dis-je, lui apparaissaient comme une brillante 
lumière à l'horizon, et souvent elle s'entretenait avec 
Arthur de l'avenir et de ses espérances. Il est à crain- 
dre cependant que si elle eut scruté sévèrement ses 
plus secrètes pensées, elle aurait découvert que si 
elle s'arrêtait sans trop de peine sur ces sujets, 
c'est qu'ils étaient encore dans un vague lointain 
pour elle, mais si tout à coup ce cri eût retenti à 
ses oreilles : « Voici l'époux qui vient! » elle aurait eu 
peur. Lucie n'approfondissait rien encore, elle se bor- 
nait à jouir delà douce intimité qui régnait à cet 
égard entre elle et son mari, et se reposait dans la 
confiance où elle était que son état spirituel faisait de 
rapides progrès. 

Ce fut un vrai chagrin pour Arthur et sa femme de 
se séparer de leur embarcation à Allahabad pour 
continuer leur voyage par terre; le trajet en palan- 
quin était particulièrement désagréable à Lucie; l'es- 
pèce de gémissement dont les porteurs ont 1 habitude 
d'accompagner leur marche, lui donnait l'impression 
qu'ils succombaient sous le poids d'un fardeau insup- 
portable. 



— 61 — 

Arthur avait un ami en garnison à Gwalior, il se 
proposait d'y laisser Lucie quelques jours pendant 
qu'il irait préparer sa nouvelle demeure et la rendre 
aussi confortable que possible. 

Gwalior est une forteresse située sur un rocher qui 
s'élève presqu'abruptement au-dessus de la plaine; 
il n'est accessible que par des échelles, sauf d'un seul 
côté, qui, s'inclinant en pente plus douce, permet de le 
gravir autrement. Le cantonnement anglais est dans 
la plaine à quelque distance du rocher; ce fut là 
qu'Arthur conduisit sa femme , et l'accueil aimable 
et cordial des amis de son mari fit bien vite com- 
prendre à Lucie 'pourquoi en revenant des Indes 
on trouve la société en Angleterre froide et com- 
passée. 

Les voyageurs arrivèrent au budgalow (nom des 
maisons d'habitation à un seul étage aux Indes) du 
capitaine et de Madame S.... au moment du lever du 
soleil et comme leurs hôtes rentraient de leur pro- 
menade matinale; le déjeûner servi sous un tamarin, à 
l'ombre que projetait la maison, les attendait, et pen- 
dant le repas la connaissance fut vite faite de part et 
d'autre. 

Peu à peu la conversation se concentra sur les In- 
des, les affaires en général, et finalement sur la sépa- 
ration toujours plus grande qui s'opérait entre la na- 
tion conquérante et la race conquise. « Voyez nos 
jeunes cadets, dans nos régiments, disait le capitaine 
S...., voyez, comment la plupart d'entre eux estiment 
les natifs? selon eux ce sont des jouets vivants inven- 
tés pour leur plaisir, ou des boucs émissaires sur les- 
quels ils peuvent décharger leur mauvaise humeur. 



— 62 — 

Les officiers de grades inférieurs vivent entre eux 
et négligent totalement les officiers natifs; on ne 
sait rien de ce qui se passe dans un régiment indi- 
gène, et comment le saurait-on? puisque les officiers 
qui le commandent ignorent le plus souvent la lan- 
gue de leurs soldats. Lorsque le soldat Indou avait 
chaque jour la preuve de la supériorité intellec- 
tuelle et physique de l'officier anglais, tout allait 
bien, mais les choses ont changé et Dieu seul sait 
comment cela finira. Les dames auront un peu à ré- 
pondre de tout ce qui se passe, madame Herbert, 
ajouta le capitaine en se tournant vers Lucie. Dans 
le principe, lorsque les Anglais arrivèrent ici, ils 
n'avaient pas le choix, ou la société des indigènes, ou 
point; mais lorsque des femmes, des sœurs, des filles 
comme les nôtres s'offrent à partager notre exil , 
comme elles le font à présent, et rendent nos inté- 
rieurs de maisons agréables, il est évident que nous 
sommes devenus exclusifs et les indigènes ne sont 
plus que des nègres I Ne me regardez pas de cet 
air incrédule, Herbert, j'ai entendu des hommes 
en place se servir de cette expression , et parmi 
nos Anglais tout à fait subalternes il n'en ont pas 
d'autres. 

— J'ai été plus heureux que vous, S. ... dit Arthur, 
dans mon dernier cantonnement nous avions le bon- 
heur de posséder un bon magistrat , et avec l'aide de 
Dieu j'espère en devenir un moi-même. 

Le ton sérieux d'Arthur, l'expression de son regard 
ne furent pas perdus pour son ami. Ils se connaissaient 
depuis deux ans, et à cette époque, malgré toute son 
admiration pour ce « brave Herbert, » le capitaine S... 
savait ce qui lui manquait sous le rapport reîi- 



— 63 — 

gieux, et par amour pour lui, Arthur consentit plus 
d'une fois à écouter ce qu'il appelait un prêche. Mais 
là où la franc-maçonnerie chrétienne existe, un mot, 
un regard, suffisent pour établir une relation qui ne 
finira pas. 

— Tout ce qu'il sera possible de faire, vous le fe- 
rez, mon cher ami, mais il faut vous attendre à ne 
pas trouver le terrain des plus faciles; voulez-vous sa- 
voir dans quelle estime les Brahmines tiennent nos 
cours de justice, et il faut avouer qu'ils n'ont pas 
complètement tort? Ecoutez ce que lun d'eux disait à 
un de nos officiers : « Vos cours de justice sont ce que 
nous redoutons le plus, monsieur, nous sommes trop 
contents d'y échapper aussi vite que nous le pouvons. 
On dit rarement la vérité dans ces cours, monsieur, 
on ne pense qu'à ramasser le plus grand nombre pos- 
sible de témoins; chez nous monsieur, nous cherchons 
plutôt la qualité. Lorsque quelqu'un a commis un 
délit, on le fait comparaître devant les hommes les 
plus respectables de sa tribu; s'il nie l'accusation 
intentée contre lui, et qu'il refuse de restituer l'objet 
dérobé, on lui commande de se baigner, de mettre 
sa main sur l'arbre sacré, et de déclarer son inno- 
cence à haute voix. S'il refuse, on lui ordonne de 
rendre ce qu'il a pris, ou de faire telle réparation 
jugée convenable; s'il refuse encore, il est puni par 
la haine de tout le monde et sa vie devient insuppor- 
table, impossible même. Un homme n'oserait jamais 
poser sa main sur l'arbre sacré et nier la vérité; les 
dieux assis sur l'arbre savent tout, et le coupable re- 
doute leur vengeance ! Dans vos cours, les hommes 
ne disent pas la vérité; ils se parjurent de toutes les 



— 64 — 

manières possibles, sans honte et sans peur. Le cou- 
pable sait qu'il a autant de chances de salut que l'in- 
nocent. 

— Voilà une accusation bien grave S...., et si elle 
est fondée, il y a de quoi nous faire tomber à genoux 
mais non de nous désespérer. Les temps arrivent, 
mon ami, où un roi régnera en justice sur la terre 
entière, et jusqu'à ce moment vous et moi nous arbo- 
rerons ses couleurs et nous lui servirons de témoins 
au milieu des païens. Nous soutiendrons la bonne 
cause, et II sera pour nous. 

Lucie avait écouté avec avidité cette conversation, 
elle admirait la hardiesse avec laquelle son mari con- 
fessait ses opinions, et ne se sentait point disposée à 
augurer mal de l'avenir. Si les cours de justice avaient 
en général une si mauvaise réputation, celle d'Arthur 
en ressortirait plus brillante par le contraste ; elle le 
voyait déjà le point de ralliement de tout ce qui était 
juste et honorable dans le district. Nous ne raconte- 
rons pas ce que Lucie vit à Gwalior ni les connais- 
sances qu'elle y fît pendant son séjour ; nous la 
verrons plus tard retrouver ses amis dans des cir- 
constances bien différentes. Bientôt Arthur put venir 
la chercher et la conduire dans son bungalow, qu'il 
avait nommé Ardenpoor, nom moitié anglais , moitié 
indien. Lorsqu'elle y fut installée , elle en envoya une 
exacte description à son frère et à sa belle-sœur ; — 
elle ajoutait en finissant sa lettre : 

« Le charme de ce bungalow, à mon avis, est sur- 
tout dans le vérandah ou galerie qui entoure la mai- 
son de tous les côtés , et sur lequel les chambres 
ouvrent. Nous sommes maintenant en été , l'air que 



— 65 — 

nous respirons est brûlant : à chaque fenêtre est atta- 
chée une natte faite d'une plante parfumée ; un 
homme n'a d'autre occupation que de l'arroser cons- 
tamment, en sorte que l'air extérieur nous arrive 
frais et humide ; nous avons de plus des éventails 
oupunkahs dans toutes nos chambres. On les agite 
non-seulement pendant la journée , mais toute la 
nuit, sans cela nous ne pourrions pas dormir; les agi- 
tateurs de punkahs forment une race à part. Les 
domestiques vivent dans des huttes bâties çà et là 
dans l'enceinte de notre domaine, les autres dor- 
ment un peu partout, dans le vérandah ou les cor- 
ridors. 

» Nous nous levons à quatre heures, et nous nous 
promenons en voiture jusqu'à ce que le soleil nous 
avertisse de rentrer; vient le bain , puis le déjeûner, 
et Arthur va à ses affaires ; pour ma part, j'avoue que 
je me suis bornée jusqu'ici à végéter pendant les 
heures chaudes de la journée , maintenant je n'en 
puis plus et l'effort d'écrire , même à vous , dépasse 
mon courage. » 

Nous soupçonnons que Lucie emploie l'énergie qui 
lui reste à manier l'aiguille plutôt que la plume , au 
moins si nous devons en croire de charmants petits 
objets déposés, à mesure qu'ils sont terminés, dans 
une corbeille qu'Arthur appelle son reliquaire , et il 
nous semble qu'on apporte quelques changements 
dans la chambre à côté de la sienne. Quoiqu'il en 
soit, deux mois plus tard et au milieu de la saison 
des pluies , ce fut Arthur qui écrivit par le courrier 
d'Europe et non Lucie , mais sa lettre ne fut pas lon- 
gue ; en quelques lignes, respirant la joie et la recon- 

5 



— 66 — 

naissance , il annonçait à Edouard et à Grâce que sa 
Lucie était bien et qu'elle lui avait donné un fils. 

Venez la regarder avec nous , pendant que nous 
soulevons le moustiquaire qui l'entoure. Arthur est 
auprès d'elle , le cœur trop plein pour parler et con- 
templant alternativement la mère endormie et le petit 
trésor qui repose sur son bras. Les cheveux blonds 
et ondulés de Lucie sont dénoués , son attitude ex- 
prime le repos et la paix , sa main est dans celle de 
son mari; — elle sourit et ouvre les yeux, elle croit 
rêver encore ; mais non , c'est bien son fils qui est 
près d'elle et Arthur à côté de son lit ; — et elle , 
elle vit pour eux. Sa physionomie brille de bonheur 
et elle couvre de baisers le petit visage de son en- 
fant. 

— Ecoutez-le, Arthur! écoutez cette respiration si 
douce : — n'est-ce pas joli? Oh ! que Dieu est bon! 
Remerciez-le de ce qu'il nous a donné cet enfant; — 
notre enfant, Arthur ! A qui ressemble-t-il? à vous ou 
à moi ? 

— Pas à vous , certainement , répondit Arthur en 
comparant sa rose blanche à la petite figure rouge à 
côté d'elle. 

Il est assez rare que l'admiration dont les mères 
sont si prodigues pour leurs nouveaux-nés s'étendent 
aux pères; quelque disposés qu'ils soient à aimer 
sans réserve leurs enfants , ils ne font pas bon mar- 
ché de leur opinion personnelle , quant à la beauté 
de la petite créature. 

Mais le moment où Arthur, lui-même trouva son 
garçon le plus beau du monde arriva bien vite; il 



— 67 — 

avait le regard profond et pénétrant de son père , 
le front pur et la jolie bouche de sa mère. Comme 
elle l'aimait , comme elle était heureuse ! Avec son 
Arthur pour appui et son enfant à chérir, son temps 
était suffisamment rempli. Cette question ne lui reve- 
nait plus si souvent au cœur : « L'Eternel est-il ta 
portion? » Et cependant elle priait beaucoup pour 
son enfant et elle demandait pour lui ce qu'elle 
ne possédait pas encore : que le Seigneur fût son 
tout. 

La naissance du petit garçon fut une source de 
joie pour d'autres encore que pour Lucie ; quelques 
mois de séjour au milieu des païens avaient causé 
plus d'une amère déception à la pauvre Phœbé. Elle 
s'était figurée avec bonheur que les femmes et les 
enfants des domestiques établis à Ardenpoor seraient 
son champ de mission tout naturel , mais ce ne fut 
pas si facile qu'elle le croyait. Elle avait apporté la 
plus grande persévérance à apprendre l'indoustani, 
elle possédait même par cœur quelques parties des 
Ecritures , et avec toute la timidité d'une débutante, 
elle alla un soir tenter sa première expérience dans 
la cour, autour de laquelle les huttes des domestiques 
étaient construites. La comprirent-ils? — elle ne put 
le découvrir; — ils n'en avaient pas l'air et leur lan- 
gage était inintelligible à ses oreilles novices. La 
femme de Motè , Runie , lui parut fort mécontente et 
même en colère; Phœbé sut plus tard que, sans s'en 
douter, elle avait dépassé la ligne tracée à la chaux 
dont une femme indoue s'entoure toujours lorsqu'elle 
prépare sa nourriture, cette même nourriture est 



— 68 — 

alors considérée comme souillée et il faut la jeter 
loin. Runie lança dehors le riz qu'elle venait de pré- 
parer au moment où Motè rentrait pour prendre son 
repas du soir, et lui désigna Phœbé comme la cause 
de ce qui se passait. 

La pauvre Phœbé raconta ses difficultés à Dinoo, 
qui mieux que personne pouvait lui expliquer l'ex- 
cessive jalousie avec laquelle un Indou préserve sa 
caste de toute souillure , mais en même temps il lui 
donna peu d'espoir de succès. Phœbé essaya une 
seconde fois et s'attaqua à Abdullah , dont le dialecte 
était meilleur et plus facile à comprendre ; elle essaya 
de son mieux de réfuter les objections qu'il se plai- 
sait à entasser devant elle , — mais c'était pour elle 
une douleur profonde que le rire de dédain avec le- 
quel il accueillait le nom du Sauveur, et après quel- 
ques tentatives elle dut y renoncer. 

On comprend que les soins que Phœbé fut appelée à 
rendre au petit enfant furent un adoucissement à une 
déception qu'elle sentait avec amertume; il avait son 
Ayah ou bonne et son porteur, mais Lucie avait remis 
à sa fidèle femme de chambre ses pleins pouvoirs sur 
l'appartement de l'enfant. 

II était un autre être dévoué et aimant qui se mou- 
vait aussi dans l'auréole lumineuse qui entourait cette 
petite créature. Le dévouement sans bornes de Motè 
pour son maître et son admiration pour sa jeune maî- 
tresse se reportèrent avec usure sur leur fils; 
lorsque la mère et les bonnes ne pouvaient l'endor- 
mir, Motè arrivait , le promenait sous le vérandah en 
chantant des chants étranges qui ne manquaient ja- 



— 69 — 

mais leur effet ; c'était Moté qui se réveillait la nuit 
pour s'assurer que l'homme chargé d'agiter le pun- 
kah du petit garçon n'était pas endormi, et Motè qui 
entendit le premier le cri de l'Ayah , lorsqu'elle dé- 
couvrit un jour un scorpion sur le berceau , et ce fut 
lui qui eut soin de le dire à Arthur de façon que Lu- 
cie ne pût l'entendre. 



CHAPITRE VI. 



Nous sauterons à pieds joints par dessus les quatre 
années suivantes et nous reprendrons le fil de notre 
récit à la fin de 1856. Nous retrouvons notre ami Ar- 
thur occupé à démêler patiemment le vrai du faux au 
milieu des témoignages contradictoires qui l'assail- 
lent. Il est dans sa chambre de justice , entouré d'of- 
ficiers, de cipayes, d'employés indigènes , de crimi- 
nels auxquels il a fallu mettre les menottes. Arthur 
passe la main sur son front, d'un air de lassitude, 
car c'est là sa besogne de chaque jour depuis des se- 
maines et des mois ; — il n'a point de vacances , les 
causes se succèdent les unes aux autres , et partout 
d'ans son district il est accompagné des malédictions 



— 72 — 

des oppresseurs et des bénédictions des opprimés. 
Tant de fatigues sous ce climat brûlant ont ébranlé 
sa robuste constitution ; auprès de sa femme et de 
son enfant, il retrouve sa gaieté, son élasticité d'es- 
prit, son entrain d'autrefois, mais lorsqu'il est à ses 
affaires, on le dirait vieilli de dix ans , et Motè les 
mains jointes le supplie d'aller prendre quelques 
jours de repos dans les montagnes; mais saufune^ou 
deux excursions chez ses amis de Gwalior, Arthur est 
resté ferme à son poste. Il a un sentiment profond de 
sa responsabilité personnelle , il sait que l'influence 
qu'il a su acquérir par son caractère élevé et la fer- 
meté de ses principes lui donnent des avantages que 
son remplaçant n'aurait pas; il attend donc avec pa- 
tience, pour demander un congé, que les affaires 
soient moins pressantes. Mais ce n'est certes pas 
le cas maintenant; les mesures qu'un gouvernement 
de plus en plus impopulaire avait prises pendant 
l'année qui achevait de s'écouler, rendaient sa pré- 
sence et son autorité nécessaires, son nom ayant 
encore le pouvoir de contenir l'esprit de méconten- 
tement qui commençait à se manifester dans la 
contrée. 

Sans être superstitieux , Arthur avait une crainte 
secrète de l'année qui s'ouvrait devant lui , il ne pou- 
vait s'empêcher de prévoir les calamités qui, en effet, 
allaient fondre sur les Indes. Il savait que de toutes 
parts les Indous annonçaient que la domination- des 
Anglais devait cesser cette année-là ; il voyait surgir 
des éléments de désunion, et il savait que de là à un 
désastre la distance n'était pas grande ; les actes du 
gouvernement lui faisaient craindre que les autorités, 



— 73 — 

soit civiles, soit militaires , ne se fissent pas une idée 
juste de l'état des choses. 

En prévision des événements futurs et sentant sa 
santé décliner, Arthur était animé d'un désir presque 
fiévreux de mettre en sûreté les chers objets de son 
affection. Il savait, et Lucie aussi, qu'ils ne devaient 
pas espérer d'élever leur enfant dans le climat meur- 
trier des Indes , et ils s'étaient à peu près décidés à 
se séparer de* lui avant la saison chaude qui s'ap- 
prochait. Il y avait alors une joyeuse société d'enfants 
à Arden, et Lucie savait que Grâce serait une vérita- 
ble mère pour son petit Edouard ; mais d'avance elle 
ne pouvait arrêter ses pensées sur le moment du dé- 
part, personne ne savait ce que son enfant était pour 
elle. Elle s'était dit que l'influence qu'elle pouvait 
exercer sur l'enfance de son garçon devait se concen- 
trer sur quelques courtes années, et rien, si ce n'est 
son mari , ne la distraisait des soins qu'elle lui don- 
nait. Cela peut paraître étrange, mais la religion de 
Lucie était infiniment plus vraie et plus fervente pour 
son enfant que pour elle-même, et elle demandait son 
salut avec une ardeur qu'elle n'apportait pas à ce 
qui la concernait personnellement. 

Sa tendresse était trop vraie et d'une nature trop 
élevée pour lui permettre de gâter son petit garçon ; 
sa volonté faisait la loi, quoiqu'il en coûtât parfois un 
peu de lutte , car le caractère de l'enfant était forte- 
ment trempé , il mettait une extrême vivacité à tout 
ce qu'il faisait. De bonne heure Lucie lui avait donné 
l'habitude de considérer ses défauts et ses passions 
comme des ennemis qu'il fallait combattre, elle lui 
avait dit aussi que le Seigneur Jésus combattrait 



— 74 — 

avec lui. Cette idée ne déplaisait pas à ce jeune esprit 
plein d'énergie et tout disposé à la lutte. Souvent 
Lucie sentait une petite main se glisser dans la 
sienne : 

— Maman, mon mauvais esprit est bien fort , de- 
mandez à Jésus de m'aider. 

— Maman , dit-il une fois , j'ai prié Jésus aujour- 
d'hui et II m'a aidé. 

— Comment t'a -t-il aidé, Edda? 1 

— Il m'a aidé à ne pas murmurer. 

Lucie serra son enfant contre son cœur avec recon- 
naissance en lui demandant à quelle occasion il 
avait eu la tentation de murmurer. Phœbé expliqua 
qu'elle avait été obligée de le priver de sa promenade 
à cheval, de le forcer à marcher à côté d'elle , et 
qu'il avait supporté cette punition sans se plaindre, 
quoiqu'il y fût encouragé par les lamentations du 
porteur qui le suivait partout. 

L'affection de cet enfant pour sa mère était l'en- 
chantement perpétuel de sa vie. Lorsque son père 
était absent , il se considérait comme le protecteur 
naturel de sa mère ; elle lui avait dit un jour en riant 
et en lui montrant sa main gauche que c'était la main 
de papa, qu'elle la lui avait donnée et qu'il y avait 
placé cet anneau comme signe qu'elle lui appar- 
tenait. 

Edda écouta comme toujours avec la plus sérieuse 
attention , puis il grimpa sur les genoux de son 
père. 

— Qu'est-ce que c'est, Edda? 

1 Petit nom d'origine saxonne inventé par Lucie pour réunir 
ses deux noms de baptême. « Edouard Anderson. » 



— 75 — 

— Papa, voulez-vous me donner un anneau, que 
je mettrai à l'autre main de maman pour montrer 
qu'elle est à moi. 

Maman promit de lui donner cette main sans an- 
neau , et à partir de ce moment il la couvrit de ca- 
resses : 

— C'est ma main, n'est-ce pas, maman? l'autre est 
à papa. 

En attendant, Arthur faisait tous ses préparatifs 
pour envoyer Lucie et son enfant en Europe ; il avait 
été convenu qu'Edda partirait avec une sœur de 
madame S..., de Gwalior, mais Arthur sonda Lucie 
pour savoir si elle ne serait pas disposée à conduire 
elle-même Edda à Arden, et d'y rester quelque temps 
pour juger de l'effet que produirait le changement de 
climat sur l'enfant. 

— Sans vous, Arthur! vous laisser seul ici? 

— Oui , ma bien-aimée , c'est notre unique enfant ; 
vous le ferez pour moi. 

— Ne l'exigez pas , Arthur ! demandez-moi tout ce 
que vous voudrez , mais pas notre séparation; notre 
enfant m'est précieux, Dieu seul sait à quel point il 
l'est, et un rayon de tendresse vint illuminer sa char- 
mante figure; je l'aime trop pour ne pas consentir à 
tout pour son bien, mais, Arthur, mon affection pour 
vous est d'une toute autre nature; promettez-moi que 
nous ne nous séparerons pas. 

Que pouvait faire Arthur si ce n'est la prendre dans 
ses bras et lui accorder ce qu'elle demandait avec 
tant d'ardeur. Pouvait-il lui faire part de ses craintes 
relativement à l'état des Indes? Pouvait-il lui dire 
que sa santé devenait de plus en plus mauvaise et 



— 76 — 

qu'il lui manquerait peut-être bientôt? De semblables 
raisons pourraient-elles l'engager à le quitter, elle, 
Lucie? Cependant il murmura en la serrant contre 
son cœur : 

— Nous ne serons pas séparés pendant notre vie, 
mais nous pourrions l'être par la mort. 

On ne parla plus de départ, mais Arthur veilla avec 
plus de sollicitude que jamais aux événements qui se 
préparaient. Le gouvernement avait retiré des Indes 
une assez forte proportion de troupes européennes 
pour les envoyer en Perse , et il était plus nécessaire 
que jamais de s'assurer le bon vouloir des troupes 
indigènes ; ce fut le moment choisi par le gouverne- 
ment pour leur imposer l'usage des cartouches en- 
duites de graisse , abomination aussi grande pour le 
Musulman que pour l'Indou. 

— Yoilà qui va mettre le feu aux poudres , dit 
Arthur à Lucie, et il lui lut les dernières nouvelles de 
Calcutta en date du mois de janvier : 

« On a commis la double erreur d'enduire de 
graisse des cartouches à l'arsenal de Calcutta, d'après 
la recette anglaise qui se compose surtout de suif, et 
d'en distribuer aux troupes de natifs, tandis qu'on 
aurait dû les réserver spécialement pour les troupes 
européennes. On n'a pas daigné se rappeler qu'or- 
donner aux Cipayes de toucher de leurs lèvres un 
papier enduit de graisse animale, eux qui jamais ne 
touchent à aucune viande , c'est les rendre soupçon- 
neux, méfiants et les porter à la désobéissance. Il est 
bien connu qu'une fois quils auront déchiré ces car- 
touches, ils auront perdu leurs castes, personne ne 
voudra plus manger avec eux ; — le bruit de leur fu- 



— 77 — 

ture dégradation s'est déjà répandu avec la rapidité 
de l'éclair dans toutes les Indes. » 

— Le gouvernement a-t-il perdu la raison? s'écria 
Arthur; jeter un pareil brandon de discorde au mi- 
lieu d'éléments qui ne sont que trop disposés à pren- 
dre feu. N'apprendra-t-il jamais à connaître les gens 
à qui il a à faire , et comment les indigènes eux- 
mêmes envisagent les choses? Donnez quelque argent 
à un brahmine et il composera volontiers un ouvrage 
oùil réfutera lui-même les erreurs de sa religion, mais 
offrez-lui un verre d'eau que vous n'aurez touché 
qu'au moyen d'un bâton de cent pieds de long , il ne 
le boira pas, quand bien même vous lui donneriez 
pour cela cent pièces d'or; en secret, je suis con- 
vaincu qu'il fera bien des choses contraires à sa reli- 
gion, soit par intérêt, soit pour satisfaire ses passions, 
mais ostensiblement , jamais. Lucie, ma bien-aimée, 
attachons-nous plus fermement encore au Rocher des 
siècles; Dieuseul est juge, il élève l'un et abaisse l'au- 
tre. Nous sommes entre ses mains, par conséquent 
nous sommes en sûreté , mais je serais étonné qu'on 
pût éteindre facilement l'étincelle qui vient de s'al- 
lumer. 

Lucie n'oublia jamais la ferveur et la foi vivante 
avec laquelle son mari pria ce même soir, demandant 
la paix s'il entrait dans les voies de Dieu de la don- 
ner, mais demandant surtout la grâce de le glorifier 
dans toutes les circonstances où il pourrait lui plaire 
de les faire passer. Il fit une allusion au bonheur 
dont ils avaient joui et bénit Dieu de tous ses bien- 
faits; il termina en se mettant lui et ceux qui lui 
étaient chers entre les mains de son Père céleste. 



— 78 — 

Lucie ne put s'empêcher de pleurer en se jetant 
dans ses bras, son courage défaillait en présence des 
événements qui se préparaient; Arthur se reprochant 
amèrement de l'avoir alarmée, lui prodigua les expres- 
sions de la plus vive tendresse et chercha à la ras- 
surer. Aussi Lucie finit par oublier les craintes de 
l'avenir et ne songea plus qu'aux joies du présent. 

Arthur souffrit toute la nuit d'une violente douleur 
au cœur, mais rien ne put le dissuader de se rendre 
à son devoir le lendemain matin. 

— Grâce à vos soins , je suis beaucoup mieux , 
dit-il, et je ne suis pas assez malade pour me dispen- 
ser de mon service dans un moment où ma vigilance 
n'est pas de trop pour contrebalancer l'incroyable in- 
curie de mes chefs. 

Lucie inquiète pour son mari chargea Motè de ne 
pas le perdre de vue et de venir l'avertir s'il n'était 
pas bien. Le médecin le plus rapproché vivait à quel- 
ques milles de distance, elle lui dépêcha un messager 
pour le prier, si possible, de passer la journée à 
Ardenpoor. Arthur était à ses affaires depuis une 
heure environ , lorsqu'on le vit appuyer la main sur 
son cœur en poussant un gémissement étouffé ; il 
perdit connaissance au même instant et serait tombé 
sur la table si Motè ne se fût élancé pour le recevoir 
dans ses bras. 

— Courez dire àMem-Sahib 1 qu'il n'est qu'évanoui 
et que nous le rapportons; — oh! dites-le lui douce- 
ment, murmura le dévoué serviteur; qu'un seul d'en- 
tre vous y aille ! s'écria-t-il en voyant plusieurs per- 
sonnes courir à la fois du côté d'Ardenpoor. 

1 Maîtresse. 



— 79 — 

Le docteur était déjà auprès de Lucie , et d'après 
ce qu'elle lui raconta il jugea que les symptômes qui 
l'avaient alarmée n'avaient aucune importance; il 
avait à peu près réussi à la rassurer, lorsqu'il aper- 
çut une, deux, trois personnes qui s'approchaient en 
courant du bungalow. 

Le docteur sortit pour les recevoir en faisant signe 
à Lucie de rester. 

— Vous avez raison , chère madame , dit-il en ren- 
trant, il n'est pas bien ; on dit qu'il a eu un évanouis- 
sement et qu'on le ramène ; je vais aller à sa rencon- 
tre; vous, restez ici et préparez-moi les remèdes dont 
j'aurai besoin. 

Lucie obéit machinalement , puis mettant sa main 
glacée dans celle d'Edda, elle alla attendre sous le 
vérandah. 

L'enfant regarda sa mère, il ne l'avait jamais vue 
comme cela; il rougit jusqu'à la racine des che- 
veux : « Maman, répétait-il, «ïaman, parlez-moi ! » 

Elle ne l'osait pas, elle sentait qu'une seule parole 
lui enlèverait la fermeté qu'elle conservait à grand 
peine; c'était le moment d'agir et non pas de pleurer. 
« Arthur n'est qu'évanoui, évanoui, répétait-elle; » 
mais son cœur démentait ses paroles. 

Non , pauvre Lucie , ce n'est pas un évanouisse- 
ment, c'est la vie qui s'en va. Arthur n'avait pas re- 
pris connaissance , il avait respiré deux ou trois fois 
avec difficulté , puis tout fut fini , et lorsque les por- 
teurs du palanquin arrivèrent et virent que c'était 
sa dépouille qu'il fallait ramener chez lui, ils s'assi- 
rent et pleurèrent comme des enfants. 

Le docteur les rencontra hors de l'enceinte du bun- 



— 80 — 

galow, un cotip-d'œil jeté sur cette belle figure endor- 
mie de l'éternel sommeil lui suffit : « Pauvre enfant , 
s'écria-t-il , c'est affreux ! Que faut-il faire ? » 

Ah! il n'est pas nécessaire de rien dire, elle a 
tout compris, tout deviné. Elle pousse un cri déchi- 
rant et s'élance sur le palanquin. Les porteurs le 
déposent à terre et s'éloignent en sanglotant. Les do- 
mestiques accourent dans la galerie; Phœbé occupée 
ailleurs ne se doute de rien, jusqu'à ce que l'enfant, 
qui comprend à moitié ce qui se passe et qui ne sait 
pas si c'est papa ou maman qu'il faut secourir, court 
la chercher. 

Pauvre Phœbé ! quelle vue que celle qui se présente 
à ses regards ! le palanquin sur la pelouse, sa jeune 
maîtresse à genoux embrassant d'une étreinte pas- 
sionnée celui qui lui était plus cher que la vie. Motè 
est le seul qui ait osé s'approcher d'elle, et lors- 
qu'enfin elle lève la tête et le voit prosterné à ses 
côtés , cette sympathie* silencieuse est la première 
goutte de consolation qui tombe dans sa coupe de 
douleur. 

Elle n'avait pas pleuré ; le docteur redoutant pour 
elle ce chagrin sans larmes , se décida à ne pas la 
quitter. Lucie , sans force ni volonté , se borna à lui 
donner les noms de quelques familles , à Gwalior, à 
qui il fallait écrire, puis elle se laissa mettre au lit 
par Phœbé , et demanda à rester seule. Phœbé hési- 
tait , mais elle ne put résister au regard de supplica- 
tion que lui adressa sa maîtresse, et elle sortit. 

Dès que la porte se fut refermée, Lucie s'assit sur 
son lit , elle suffoquait : « Seule ! et pourquoi pas 
seule! murmura-t-elle. Je serai toujours seule à pré- 



— 81 — 

sent; — il y a une si grande solitude ici , continuâ- 
t-elle en posant sa main sur son cœur. » 

Elle se sentait entourée d'épaisses ténèbres, le 
soleil avait disparu de son ciel : « Oh! si je pouvais 
prier, » disait-elle, mais son cœur était comme pé- 
trifié. Elle comprenait tout maintenant, Arthur avait 
été son idole; Dieu ne veut pas que nous ayons 
des idoles, et il la lui avait ôtée. Pour un instant le 
nuage parut se soulever à l'horizon, elle entrevit son 
bien-aimé dans sa vraie patrie, elle se dit que son 
tour viendrait, bientôt peut-être. « Mais non , reprit- 
elle avec angoisse , c'est sa patrie , ce n'est pas la 
mienne ; je n'ai jamais été comme lui , je n'ai jamais 
eu une religion véritable , sans cela elle me console- 
rait à présent. » 

Le soir vint, mais n'apporta ni larmes ni sommeil ; 
Phœbé lui avait demandé avec instance la permission 
de passer la nuit dans sa chambre, Lucie n'avait pas 
voulu refuser, mais dès que la fidèle femme de 
chambre , fatiguée de cette triste journée , se fut en- 
dormie et qu'elle n'entendit plus aucun bruit , Lucie 
se leva et se glissa dans la chambre où elle savait 
qu'on l'avait déposé. 

Elle tomba à genoux au pied du lit et contempla 
ces traits déjà altérés par la mort , mais pour elle 
toujours chers et sacrés , et le cœur désolé et repen- 
tant , elle s'écria avec l'accent du désespoir : « Oh ! 
Dieu! aie pitié de moi qui suis un pécheur! » 

Etait-ce une réponse à son cri? mais elle sentit 
qu'il la reconduisait par la pensée à la dernière soi- 
rée passée à Arden, lorsqu'elle s'était réfugiée dans la 
solitude de son cabinet et qu'elle s'était sentie triste 

6 



— 82 — 

et isolée, quoique si richement entourée d'affection 
et de tendresse, parce qu'elle ne pouvait pas répon- 
dre à un amour plus grand que tous les autres. Elle 
crut sentir le bras protecteur d'Edouard l'entourer, 
et entendre sa voix tendre et sérieuse lui dire : 

— Ne peux-tu pas te confier en Lui lorsqu'il dit : 
« Je t'ai aimée d'un amour éternel. » Puis un autre 
souvenir lui revint à la mémoire , lorsqu'Edouard lui 
avait raconté l'histoire de ses espérances trompées 
et les bénédictions que ce chagrin avait amenées 
avec lui. 

— Oh! s'il en pouvait être ainsi pour moi ! dit-elle, 
et cette fois la prière de son cœur fut : « Oh ! Sei- 
gneur, révèle-toi h moi! » 

Lucie retourna doucement dans sa chambre; Phœbé 
s'était réveillée, mais devinant où elle était ne l'avait 
pas suivie; elle arrangea ses oreillers, la remit au lit 
et murmura à son oreille : « Chère dame, que le Sei- 
gneur vous donne le sommeil ! » 

Lucie se recoucha , elle s'empara de cette pensée 
que la sombre vallée par laquelle elle passait pour- 
rait être pour elle la porte de l'espérance ; c'était 
comme les rayons d'une étoile solitaire qu'elle aper- 
cevait de sa fenêtre et qui venait de percer les nuages ; 
elle la contemplait avec une sorte de fascination en 
répétant plusieurs fois : « Seigneur, révèle-toi à moi ! » 
Il eut pitié de son pauvre enfant fatigué, et Phœbé 
s'aperçut , à son inexprimable satisfaction , lorsque 
vint le matin, que sa maîtresse dormait. 



CHAPITRE VIL 



Ceux qui sont familiers avec la douleur ne se rap- 
pellent-ils pas l'angoisse pleine d'amertume avec la- 
quelle ils se sont réveillés pour la première fois 
après un nouveau chagrin, à mesure que le souvenir, 
les pensées, les sentiments sortent les uns après les 
autres du court engourdissement dans lequel ils sont 
tombés? On a dit avec raison : « Nous ne connaissons 
réellement toute l'étendue de notre épreuve que lors- 
qu'elle a passé la nuit avec nous. » 

Le lendemain matin , Lucie ouvrit les yeux sur son 
enfant assis, au pied de son lit, immobile et silen- 
cieux/sur les genoux de Phœbé; il gardait sa mère. 
Il avait demandé avec tant d'instance à être conduit 



— 84 — 

auprès de sa chère maman à lui, que Phœbé n'avait pu 
lui refuser, et elle eut raison pour la pauvre mère. 
Après le premier moment d'étonnement , les bras 
de son petit garçon passés autour de son cou, ses 
baisers répétés, la douce voix dont il lui disait : « Ma 
pauvre maman, ma bien-aimée maman, » finirent par 
ouvrir la source de ses larmes , et des torrents de 
pleurs soulagèrent son cœur oppressé. 

Le petit consolateur n'avait jamais vu pareille 
explosion de douleur; la tète de la mère reposait sur 
l'épaule de l'enfant. « Maman pleure, parce que papa 
est allé vers Jésus, disait-il en cherchant à expliquer 
la cause de ces larmes. Papa est très heureux d'être 
avec Jésus, continua-t-il avec un accent d'étonnement 
qu'elle n'oublia jamais ; pauvre maman! elle n'a plus 
personne pour prendre soin d'elle à présent , seule- 
ment Jésus ! Jésus l'aime beaucoup , — n'est-ce pas? 
Je vous en prie , maman , ne pleurez plus; je serai 
bientôt un homme, etje prendrai soin de vous comme 
le faisait papa. Je puis avoir vos deux mains à pré- 
sent, n'est-ce pas, maman? » Et les sanglots de Lucie 
redoublèrent lorsqu'Edda s'empara de sa main gau- 
che et que ses regards tombèrent sur le signe de cinq 
ans de bonheur. Mais son cœur s'était ouvert et les 
paroles d'Edda tombèrent comme un baume dans ses 
oreilles : « Jésus l'aime beaucoup. » Lucie cherchait 
le Seigneur comme elle ne l'avait jamais cherché, le 
psaume XLI lui était précieux comme exprimant l'état 
de son cœur, et son instante prière était toujours : 
« Oh ! Seigneur, révèle-toi à moi ! » 

Ses amis auraient voulu l'entourer ou l'attirer chez 
eux, mais elle préférait rester seule; la Bible d'Ar- 



— 85 — 

thur était sa compagne habituelle, ses notes et ses 
marques au crayon étaient comme autant de messa- 
ges qu'il lui avait laissés. Il avait l'habitude de réu- 
nir des passages deux par deux , lorsqu'il en avait 
éprouvé toute la vérité ; les deux suivants qu'elle 
trouva soulignés de la main de son mari, devinrent 
pour elle une ancre d'espérance : « Je ne te laisserai 
point aller que tu ne m'aies béni; » et : « Je n'ai 
point dit à la postérité de Jacob : Cherchez-moi en 
vain. » (Gen., XXXII, 26. Esaïe, XLV, 19.) 

Une fois cependant elle fut prête à se laisser aller 
au désespoir, cette pensée lui revenait constamment à 
l'esprit : « Vous suiviez vos idoles lorsque vous les 
aviez, et maintenant que vous offrez au Seigneur les 
restes flétris de votre cœur, les acceptera-t-il ? » Ce 
fut une heure de ténèbres qui passa , et elle entendit 
des accents lointains qui lui disaient : « Ne crains 
point, lève-toi , il t'appelle; le coup qui t'a frappée, 
c'est sa voix qui te dit : Viens, je veux régner le pre- 
mier sur ton cœur. » 

Elle obéit, elle rejeta loin d'elle les doutes, les hé- 
sitations, et pendant les longues veilles de la nuit 
elle trouva la paix et le pardon qui est en Jésus, elle 
put dire : « Je suis à lui , Il est à moi , Il est mort 
pour moi. » Le nouvel état de son âme eut une in- 
fluence heureuse sur sa santé , que la mort de son 
mari avait gravement altérée; elle semblait renaître 
à la vie, chacun en fit la remarque, même Edda qui 
lui dit : « Vous êtes heureuse à présent , n'est-ce 
pas? » Lucie lui répondit que Jésus la rendait heu- 
reuse : « Je l'aime beaucoup, puisqu'il vous rend 
heureuse, lui dit l'enfant. » 



— 86 — 

Lucie se sentait plus près de son mari qu'elle ne 
l'avait été au temps de son bonheur terrestre; elle ne 
formait réellement qu'un cœur et qu'une âme , qu'un 
tout avec lui à présent, ce qu'elle avait souvent désiré 
autrefois. 

Plus rien ne retenait Lucie aux Indes , mais elle 
désirait attendre avant son départ que sa santé se 
fût raffermie, qu'elle fût en état de supporter un si 
long voyage , et qu'Edouard eût répondu à la lettre 
que Phœbé lui avait écrite tout de suite après la 
mort de son maître. 

Le capitaine S... l'engagea, en attendant, à quitter 
Ardenpoor et à venir habiter un petit bungalow tout 
à côté du sien , à Gwalior ; Lucie y consentit malgré 
le chagrin qu'elle éprouvait à quitter sa maison, les 
souvenirs qu'elle y laissait, et surtout une place par- 
ticulièrement chère à son cœur dans le cimetière ; 
mais Lucie vivait maintenant par la foi, et lorsqu'elle 
alla s'y asseoir pour la dernière fois avec Edda , elle 
put lui parler du grand jour de la résurrection où 
le Seigneur viendra sur une nuée et où papa, ma- 
man et Edda seront réunis pour toujours avec lui. 

La plupart de ses domestiques voulurent l'accom- 
pagner; elle aurait mieux aimé congédier Abdullah, 
son caractère impérieux aurait exigé une main plus 
ferme que la sienne pour le diriger ; de plus , il 
était jaloux de la préférence du jeune Sahib pour 
Motè , mais puisqu'elle ne devait rester que peu de 
temps encore aux Indes, elle lui permit de la suivre. 

Pendant les deux mois qui suivirent, sa santé se 
fortifia , et elle en profita pour servir son maître 
bien-aimé au milieu des familles qui l'entouraient 



— 87 — 

dans le cantonnement de Gwalior; la touchante 
beauté de cette jeune femme en grand deuil lui ga- 
gna bien vite les cœurs de tous ceux qui l'appro- 
chaient. 

Cependant, le 10 mai, l'orage que les hommes 
prudents avaient prévu éclata sur les provinces du 
nord-ouest; la nouvelle des massacres de Meerut et 
de Delhi atteignit bientôt Gwalior et remplit les 
cœurs d'effroi et d'horreur. Les troupes cantonnées à 
Gwalior resteraient-elles fidèles? Telle était la ques- 
tion d'où dépendait le sort de tant d'êtres humains. 
Quelques corps détachés dans le voisinage s'étaient 
déjà mutinés , mais le noyau principal resté à Gwa- 
lior tenait ferme encore. Dès les premières nouvelles 
reçues de Meerut , le Maharajah de Gwalior 1 se hâta 
de mettre sa garde personnelle à la disposition du 
lieutenant gouverneur d'Agra. 

Lucie avait mis toute sa confiance en son Céleste 
Ami. « Il se peut, se disait-elle , qu'il veuille nous 
faire passer par un char de feu, moi et mon enfant; 
s'il en est ainsi , ce sera un passage rude , j'en con- 
viens, mais enfin un passage pour entrer dans l'éter- 
nel repos. » Elle demanda cependant que , s'il était 
possible , ils tombassent ou qu'ils restassent en- 
semble. 

On avait fait courir le bruit parmi les populations 
des campagnes qu'on avait mêlé de la poudre d'os à 
la farine qu'on vendait dans les bazars , pour que 
les Indous qui en mangeraient perdissent leur caste; 
il fut impossible de découvrir la source de cette ru- 

1 Prince Indien qui habitait près de Gwalior. 



— 88 — 

meur, mais le fait est qu'elle se répandit avec la rapidité 
de l'éclair et produisit une irritation extraordinaire. 
Le 27 mai, le Maharajah engagea les Anglais de Gwa- 
lior à envoyer leurs femmes et leurs enfants sous sa 
protection à la résidence ; il avait de fortes raisons de 
croire que le contingent indigène était à la veille de 
se mutiner; il savait que les hommes avaient juré sur 
les eaux du Gange et sur le Coran de rester fidèles 
les uns aux autres; dans la prévision des graves 
événements qui se préparaient, il conseilla aussi aux 
officiers de monter à cheval et de s'enfuir. 

Malheureusement les officiers supérieurs refusè- 
rent de croire au danger, et déclarèrent qu'ils comp- 
taient sur l'entière fidélité des troupes indigènes, 
par le fait, il n'y en avait pas d'autres à Gwalior. Les 
Cypayes parurent enchantés de cette généreuse con- 
fiance, et ils en exprimèrent hautement leur satisfac- 
tion. Le Maharajah , stupéfait d'une conduite si im- 
prudente, continua ses instances auprès des officiers, 
les engageant à se mettre sur leurs gardes , et leur 
donnant les assurances les plus positives que les 
troupes indigènes ne se considéraient plus comme 
étant au service du gouvernement britannique. 

Quinze jours plus tard, et les événements ne se 
chargèrent que trop de prouver la vérité de cette 
assertion. Le 14 de juin était un dimanche ; on de- 
vait, le matin de bonne heure, enterrer le petit gar- 
çon d'un capitaine en garnison à Gwalior, et Lucie 
avec plusieurs personnes , qui ne se doutaient guère 
que c'était la dernière fois qu'elles verraient lever le 
soleil, comptaient accompagner le convoi au cime- 
tière et de là se rendre à l'église , où Lucie devait 



— 89 — 

prendre la Cène. Tout alla bien dans la matinée ; les 
Cipayes regardèrent passer les Européens avec tous 
les signes d'un profond respect. Lucie fut très fati- 
guée après le service et Edda réclama comme son 
privilège de la soigner pendant que Phœbé serait 
absente. Il ne ressemblait jamais mieux à son père 
que lorsqu'il prenait soin de sa mère , et les petits 
airs d'homme qu'il se donnait à ces moments-là , fai- 
saient souvent pleurer Lucie ; après avoir fait tout ce 
que son cœur aimant pouvait lui suggérer, il vint 
s'asseoir sur un tabouret à côté de sa mère , prit sa 
main entre les siennes et la couvrit de baisers. 

Lucie regardait son enfant d'un œil presqu' avide; 
elle ne lui avait jamais parlé des dangers qu'ils cou- 
raient, elle savait qu'il était un agneau de la bergerie 
du Seigneur et qu'il était en sûreté entre ses bras ; 
mais son cœur tremblait en recevant ces marques 
d'une si tendre affection. Qui la remplacerait auprès 
de lui, si elle lui était enlevée? 

— Comme maman aime son Edda ! dit-elle , mais 
Jésus l'aime plus encore. Si maman s'en allait, Jésus 
prendrait soin de son petit agneau. 

— Mais vous ne voulez pas vous en aller et me 
laisser tout seul, n'est-ce pas, maman? 

— Si Jésus m'appelait, comme il a appelé papa? 

— Ah! il m'appellerait aussi; il y aura bien de la 
place au ciel pour un petit garçon comme moi. 

Lucie lui dit qu'il avait une place au ciel, que son 
nom y était écrit, et que Jésus l'y amènerait , mais à 
ce moment l'attention de l'enfant fut distraite , et elle 
ne renouvela pas la conversation. 

Dans l'après-midi, le capitaine S... v*nt l'avertir 



— 90 — 

qu'on avait mis le feu à un bungalow , mais il ne pa- 
rut pas y attacher beaucoup d'importance. 

Dans la soirée , il s'élança chez elle fort inquiet : 
« L'artillerie indigène vient de se mutiner : ils char- 
gent leurs canons ! Les trompettes sonnent l'alarme; 
on entend crier de toutes parts : aux armes ! aux 
armes ! les Feringhees (Européens) arrivent ! » Lucie 
n'était plus en sûreté chez elle, des bandes de Ci- 
payes couvraient déjà les chemins ; il fallait qu'elle 
se cachât avec Edda dans les longues herbes du jar- 
din, tandis qu'on préparerait sa voiture pour se ren- 
dre chez le Maharajah. 

Lucie rassembla immédiatement ses serviteurs et 
leur demanda avec calme si elle pouvait compter sur 
eux; lui seraient-ils fidèles jusqu'au bout? 

Tous le lui promirent, tous sauf Abdullah qui res- 
tait à part et détournait la tête. 

— Quittez-moi , Abdullah ! — je ne vous demande 
pas votre concours , et vous n'aurez sûrement pas le 
cœur de me faire du mal, ni à moi, ni aux miens. 

— La puissance des Anglais est finie , dit-il , et il 
s'éloigna d'un air sombre. 

Lucie* demanda avec instance qu'on préparât la 
voiture aussi vite que possible, et qu'on la lui ame- 
nât aune porte de derrière de la barrière d'enceinte, 
puis, suivie de Motè et de Phœbé, elle courut dans 
la chambre où son bel enfant dormait : « Tâchez de 
ne pas le réveiller, si cela est possible , Motè , mur- 
mura-t-elle; épargnez-lui des terreurs inutiles. » Et 
elle l'enveloppa d'un châle de couleur foncée pour le 
mieux cacher. 

Ils allèrent se blottir dans d'épais bosquets , tout 



— 9\ — 

près de la porte où ils attendaient la voiture ; on en- 
tendait des coups de fusil , on voyait les flammes 
s'élever des bungalows en feu, — mais c'était encore 
dans le lointain ; s'ils pouvaient arriver en sûreté 
chez le Maharajah , tout irait bien. L'enfant dort tou- 
jours, la mère, assise à terre, l'entoure de ses faibles 
bras ; son cœur plein de courage ne lui fait point 
défaut , mais ses forces physiques sont prêtes à l'a- 
bandonner. 

On entend un bruit de roues, mais en même temps, 
oh! horreur ! on entend aussi des cris de colère dans 
le bungalow; des coups de feu se succèdent, tandis 
que les serviteurs fidèles s'opposent à l'entrée des 
ennemis. Les fugitifs auront été trahis par Abdullah T 
car leur retraite est aussitôt découverte. 

L'amertume de la mort est passée pour Lucie, mais 
elle presse la main de Phœbé : « Hélas 1 c'est à cause 
de moi que vous en êtes réduite là ; courage , ma 
sœur, nous serons avec Christ , ce qui nous vaudra 
beaucoup mieux! » Puis elle penche la tête sur son 
Edda , remet son âme à Dieu , et lui demande que le 
passage de la mort à la vie éternelle soit court. 

Elle entend les accents de supplication de Motè à 
quelque distance . puis tout à coup un bras la saisit 
et la jette de côté, un autre bras s'empare de son 
enfant. 

— Ayez pitié! s'écria-t-elle en embrassant les ge- 
noux des brigands; tuez-moi, mais épargnez mon 
enfant! 

— Nous n'avons pas besoin de la Mem-Sahib , 
qu'elle s'en aille! mais il faut que la semence du 
tyran périsse ; le fils ne régnera pas à la place de son 
père ! 



— 92 — 

Elle n'entendit plus rien , un nuage passa devant 
ses yeux et elle tomba aux pieds de celui qui lui par- 
lait. Le cœur du soldat fut-il touché de pitié? nous 
ne le savons, mais il la prit dans ses bras et l'em- 
porta dans la voiture qui l'attendait à la porte, fit 
monter Phœbé après elle , et les renvoya sans leur 
faire de mal. 

— Chez le Maharajah! cria Phœbé, et le conduc- 
teur épouvanté fouetta ses chevaux et les mit au galop. 

Phœbé crut, nous allions presque dire espéra, que 
sa maîtresse ne vivait plus, mais l'air frais de la nuit 
la ranima; elle essaya de parler, les paroles expi- 
raient sur ses lèvres; enfin Phœbé parvint à en- 
tendre : 

— Dites-moi tout, je le supporterai. 

Hélas ! ily avait peu à dire. Motè avait suivi l'homme 
qui avait emporté Edda, peut-être serait-il parvenu à 
le sauver dans la maison où plusieurs domestiques 
dévoués étaient restés, mais on ne pouvait rien savoir 
avant le retour de Motè. 

Que serait devenue Lucie dans cette heure de té- 
nèbres sans son Dieu? Elle se rappela la cérémonie 
du matin , ces gages de son amour et de sa mort : 
« Dieu n'a pas épargné son Fils unique ! se dit-elle. » 

Elle trouva le Maharajah et ses troupes sous les 
armes ; des officiers , des employés , des femmes, des 
enfants venaient d'arriver, persuadés que tous ceux 
qui étaient restés dans les cantonnements devaient 
avoir péri; — on envoya des patrouilles à la recher- 
che des fugitifs, et deux hommes en particulier furent 
dépêchés avec mission de découvrir, si possible, ce 
qu'était devenu le petit garçon du capitaine Herbert. 



— 93 — 

Le Maharajah jugea bientôt , d'après l'attitude des 
rebelles , qu'il était impossible de continuer à proté- 
ger les Anglais à Gwalior; il fit en conséquence pré- 
parer des voitures, des palanquins et une escorte 
pour les diriger sur Agra, s'il le fallait. 

Lucie demanda qu'on la laissa en arrière ; mais ses 
amis, trop certains du sort de son enfant, ne voulu- 
rent pas y consentir, et pour la décider à ne pas 
attendre le retour de Moté, comme elle le désirait, ils 
l'assurèrent qu'il serait bien plus facile d'opérer la 
fuite d'Edda sans elle qu'avec elle. On avait entendu 
déjà tant de récits tous plus horribles les uns que les 
autres , que la douleur de Lucie n'était qu'une dou- 
leur ajoutée aux autres. 

Les fugitifs atteignirent Agra le 17 juin , après un 
voyage de trois jours et à travers mille périls, mais 
aussi après avoir reçu ici et là des témoignages de 
dévouement et de fidélité d'autant plus précieux que 
chaque jour ils devenaient plus rares. 

Lucie attendait avec une angoisse inexprimable 
l'arrivée de Motè : elle était parfaitement sûre de sa 
fidélité , elle savait que rien ne pourrait l'arrêter 
pour la suivre, quelles que fussent les nouvelles qu'il 
apporterait. Motè justifia sa confiance; il arriva à 
Agra le jour après elle, mais hélas! pour confirmer 
ses craintes les plus vives. Voyant que personnelle- 
ment elle n'avait rien à craindre, il s'était élancé à la 
poursuite du Cipaye qui s'était emparé du petit gar- 
çon, se flattant qu'il ne le perdrait pas de vue. Mais 
son espérance fut trompée ; supposant que peut-être 
le ravisseur éviterait d'entrer dans la maison , et sa- 
chant que les minutes étaient précieuses, il se mit à 



— 94 — 

chercher avec soin dans les jardins qui entouraient le 
bungalow; il s'aperçut qu'on le suivait tout douce- 
ment, et avant qu'il pût se retourner pour voir qui 
c'était, il reçut un coup de crosse de fusil; il chan- 
cela et tomba. Lorsqu'il reprit l'usage de ses sens, 
tout était silencieux autour de lui. Il se releva, mais il 
n'avait plus qu'un espoir bien vague de sauver l'en- 
fant; à une courte distance de la maison , il ramassa 
le châle dont on avait enveloppé Edda ; dévoré de 
chagrin , il continua sa recherche. On n'entendait 
plus aucune voix dans le bungalow; — les portes 
étaient ouvertes , mais les pillards s'étaient dirigés 
d'un autre côté. Lorsqu'il atteignit la porte d'entrée, 
il vit les traces évidentes d'une lutte, son pied glissa 
dans une mare de sang, et il fut près de tomber sur 
le corps du porteur de son jeune maître , qui était 
probablement mort en faisant une dernière tentative 
pour le sauver, car Motè trouva, à quelques pas de 
lui, la petite chemise d'Edda tachée de sang. Il com- 
mença à se lamenter à haute voix, puis se rappelant 
qu'on pourrait l'entendre, il se tut ; ce n'était pas qu'il 
craignît la mort, son cœur était déchiré, mais il vou- 
lait revenir auprès de sa maîtresse. 

Il chercha le corps d'Edda, mais en vain ; il pensait 
que le crime avait été commis à l'instigation de quel- 
qu'ennemi secret, à qui il avait fallu une preuve visi- 
ble qu'on avait effectué ses ordres ; Motè soupçonnait 
fortement Abdullah, mais sa hutte était vide et il n'a- 
vait pas de preuves positives contre lui. Runie, la 
femme de Motè, était absente aussi; ses enfants lui 
dirent qu'elle allait revenir, Motè savait que les indi- 
gènes n'avaient rien à craindre des révoltés. 



— 95 — 

Il s'était emparé à la hâte de quelques objets aux- 
quels il savait que sa maîtresse mettrait du prix , 
comme ayant appartenu à son mari et à son fils, une 
petite écritoire du capitaine, sa Bible, deux portraits 
dans des écrins, et il s'était enfui. 

Motè ne put articuler ce qui précède qu'à de longs 
intervalles , d'une voix brisée et entrecoupée par ses 
larmes et ses sanglots. 

Et comment supporta-t-elle ce coup qui achevait 
sa désolation , et qui la renvoyait dans son pays 
veuve et sans enfant. 

Elle le supporta en se serrant plus étroitement 
contre le bras qui la frappait et en s'y appuyant avec 
plus de force que jamais : « Quoiqu'il me tue, je me 
confierai en lui. Son amour est vérité ; je le sens dans 
le fond de mon cœur, je l'entends me dire : « C'est 
moi, n'ayez point de peur, répétait-elle. » 

On a remarqué que beaucoup des témoins de la 
révolte des Indes, en 1857, avaient eu l'impression 
que le voile entre le monde visible et l'invisible était 
arraché de devant leurs yeux ; la vie n'était plus pour 
eux qu'une étincelle prête à s'enflammer au moindre 
souffle d'air, et la douleur causée par la perte de 
leurs proches était adoucie par la perspective qu'ils 
allaient les suivre. 

Cette pensée et surtout sa foi vivante, un état de 
prière habituelle , maintinrent Lucie dans une paix 
véritable, mais elle sentait ses forces s'en aller à vue 
d'œil. Les symptômes fâcheux, qui s'étaient déclarés 
à la mort de son mari, reparurent avec plus d'inten- 
sité que jamais. Si même elle pouvait espérer de con- 
tinuer son voyage au milieu des périls et des dangers 



— 96 — 

qui l'entouraient, il lui semblait peu probable qu'elle 
pût atteindre l'Angleterre , et elle reconnut la misé- 
ricordieuse dispensation qui avait permis que son 
petit agneau fût recueilli, dans le sein de son Sauveur, 
par un messager bien rude à la vérité , plutôt que de 
le laisser orphelin parmi des étrangers. 

Elle aurait voulu savoir où reposait ce cher en- 
fant, elle aurait aimé avoir une boucle de ses beaux 
cheveux, qu'elle n'avait jamais pu se décider à cou- 
per, malgré la chaleur du climat , — mais elle s'ef- 
força de dire de tous les détails de son épreuve : 
« Tout va bien. » 

Elle n'avait plus de grands dangers à courir à 
Agra , et elle aurait voulu que Motè retournât chez 
lui, mais il implora la faveur de rester auprès d'elle 
jusqu'au moment où elle s'embarquerait pour l'An- 
gleterre, et Lucie elle-même fut contente de différer 
sa séparation d'avec un serviteur si fidèle et si 
dévoué. 



CHAPITRE VIII. 



C'était un des premiers beaux jours du printemps. 
Un monsieur et une dame, sur le quai de Southamp- 
ton, essayaient , au moyen d'une lunette, de décou- 
vrir la direction que prenait un vaisseau qu'on aper- 
cevait au large. Ils attendaient depuis plusieurs jours 
l'arrivée de la Victoire , de Calcutta. 

— J'ai presque peur de la revoir, Edouard; je le 
redoute autant que je le désire ; quelles épreuves que 
les siennes! que de coups pour l'accabler! — Son 
mari, son enfant, c'est tout pour une femme! Et 
Grâce s'appuya plus fortement sur le bras qui la sou- 
tenait. 

— A en juger par ses lettres, Grâce, notre chère 
Lucie peut dire avec vérité : « N'ayant rien et cepen- 

7 



— 98 — 

dant possédant toutes choses. » Voyez, voyez, c'est 
bien la Victoire, continua Edouard, voilà les petits 
bateaux! — elle se dirige droit sur la terre; — je 
vous amènerai Lucie à l'hôtel. — Et serrant la main 
de sa femme, il s'élança dans une des embarcations 
qui se détachaient du quai. 

Lucie était étendue sous une tente qu'on avait ar- 
rangée sur le pont; la plupart de ses compagnons de 
voyage avaient à regret pris congé d'elle, et le cœur 
reconnaissant des bénédictions qui l'avaient accom- 
pagnée pendant cette longue traversée, elle cher- 
chait à distinguer les objets à mesure qu'en s'appro- 
chant de la côte , ils devenaient plus distincts à ses 
yeux. 

— Il en est de même pour ma céleste patrie, pen- 
sait-elle ; j'ai navigué en vue de ses rivages, et ils me 
sont devenus familiers. 

Elle regardait machinalement un petit bateau qui 
dansait sur les vagues , mais lorsqu'il fut plus près, 
elle saisit le bras de Phœbé : « C'est M. Anderson ! 
dit-elle. » 

Elle s'était si souvent représenté sa première en- 
trevue avec Edouard , qu'elle se croyait tout à fait 
préparée, mais la surprise fut plus forte qu'elle n'a- 
vait compté , et elle se sentit trop faible pour la sup- 
porter. 

— Je le verrai dans ma cabine , dit-elle , et elle 
s'éloigna à pas chancelants. 

Et cependant quelle consolation , quel sentiment 
de bien-être , de repos , de se sentir si tendrement 
entourée de ses bras , et de l'entendre répéter : « Ma 
bien-aimée, — ma bien-aimée , aussi longtemps que 



— 99 — 

Dieu te conservera à moi ! » Elle n'avait rien éprouvé 
de pareil depuis la mort d'Arthur. 

Mais en la retrouvant si faible et si changée , 
Edouard eut la conviction qu'elle ne lui était rendue 
que pour peu de temps ; cette figure pâle et résignée 
appartenait déjà au monde des esprits, ce n'était plus 
sa fraîche et brillante Lucie; il retrouvait son front 
calme et pur, mais ses yeux étaient animés d'une 
expression de profonde paix qu'il ne lui avait jamais 
vue. Elle voulut parler, mais il ne le lui permit pas; 
elle le laissa faire . il lui était doux d'obéir. 

Lucie était si épuisée en arrivant à l'hôtel qu'elle 
n'eut que la force de murmurer ces mots à sa sœur : 

— Il ne me quitte jamais , ma chérie , et je suis 
heureuse ! 

Son frère et sa sœur jugèrent avec raison qu'il 
valait mieux la laisser seule avec Phœbé ; d'ailleurs 
Grâce ne put que pleurer toute la soirée , elle aurait 
été une garde-malade assez incapable. 

Le trajet à Arden s'accomplit facilement cepen- 
dant; Lucie fut tentée de se rebeller lorsqu'Edouard 
baissa les stores de la voiture, mais il insista, ne se 
souciant pas qu'on pût la voir, ni qu'elle-même vit 
rien qui l'ébranlât; il la porta de sa voiture dans sa 
chambre. 

Grâce s'était demandé avec inquiétude comment 
elle pourrait adoucir ce que la vue d'objets fami- 
liers aurait de pénible pour Lucie. La plupart de 
ses effets avaient élé envoyés à Calcutta avant la ré- 
volte . et dépêchés en Angleterre avant même qu'elle 
eût quitté Gwalior ; elle avait donc moins souffert que 
beaucoup d'autres du pillage des maisons. Edouard 



— 100 — 

et Grâce , après quelques hésitations , avaient décidé 
que Lucie préférerait occuper ses anciens apparte- 
ments ; ils les avaient arrangés avec tout le soin que 
peut y mettre la plus tendre affection , et y avaient 
disposé les trésors rapportés des Indes ; — seule- 
ment ils avaient caché sous un voile les souvenirs les 
plus intimes de son mari et de son fils , afin de les 
dérober à l'observation générale, et pour qu'elle-même 
ne les regardât que quand elle le voudrait. 

La soirée les trouva tous réunis ; il était une ques- 
tion que Lucie désirait faire , et cependant sa voix 
tremblait. 

— Grâce, dit-elle enfin, je n'entends point de pe- 
tites voix; où sont les enfants? 

— En visite chez leur grand-papa; — il les fait 
demander de temps en temps; — cela vous amuse- 
rait, Lucie, si vous voyiez les libertés qu'ils prennent 
avec lui, et comme mon père les tolère. 

Grâce s'était arrangée pour que les enfants fussent 
absents pendant les quinze premiers jours; quand 
elle regardait son petit Herbert, si fort et si robuste, 
sa petite sœur, jolie comme une fée , et son poupon 
aux joyeux éclats de rire , elle pensait qu'ils rappel- 
leraient à sa sœur le coup qui lui avait enlevé son 
unique fleur et la laissait sans enfant. 

Lucie la devina et supplia qu'on les fît revenir ; 
Grâce lui promit d'abréger leur absence. 

— Vos enfants seront mes plus chers objets d'af- 
fection , reprit Lucie , et je remercie Dieu de ce qu'il 
m'a laissé tant d'êtres à aimer. Mon Edda au ciel a 
ouvert mon cœur à tous les enfants. 

C'était la première fois qu'elle parlait de son fils ; 



— 101 — 

elle ne pouvait pas encore aborder les scènes qui 
s'étaient passées à Gwalior, mais elle donna à son 
frère et à sa sœur beaucoup de détails sur les temps 
qui les avaient précédés. 

Quelques jours plus tard, les enfants revinrent, et 
tante Lucie fut bientôt leur favorite à tous ; elle ai- 
mail à entendre à sa porte ces petites voix , deman- 
dant la permission d'entrer, mais elle n'était pas as- 
sez forte pour les garder longtemps auprès d'elle . et 
Edouard trouvait très vite que le moment était venu 
de les renvoyer. 

En la voyant si faible, sa santé si altérée, et sur- 
tout sa respiration difficile et gênée , Edouard eut 
le sentiment que sa sœur ne vivrait pas longtemps , 
mais peu à peu ces symptômes qui l'avaient effrayé 
disparurent, et il se reprit à espérer et à entrevoir 
son rétablissement. Il était assez naturel que cette 
perspective fit peu de plaisir à Lucie, toutefois elle 
consentit à une consultation de médecins et promit 
qu'elle essaierait de les croire, et d'agir d'après leurs 
conseils. 

Le résultat de leur examen fut qu'il n'y avait au- 
cun danger immédiat, et qu'un repos complet, soit 
de corps , soit d'esprit , était absolument nécessaire. 

— Chassez loin de vous les pensées tristes, les su- 
jets de découragement; avec de la prudence et quel- 
ques prescriptions que je vais vous faire, vous avez 
encore bien des années devant vous, lui dit son mé- 
decin en la quittant. 

— Bien des années devant moi ! répéta Lucie, lors- 
qu'il eut fermé la porte et qu'il fut allé répéter ces 
paroles consolantes à ceux qui les apprécieraient 



— 102 — 

mieux qu'elle. Est-ce là ce qui doit me guérir du dé- 
couragement? 

Et la pauvre femme fut en proie à la plus amère 
douleur qu'elle eût encore éprouvée depuis son veu- 
vage. L'ennemi vit ses avantages et sut en profiter. 
Elle avait toujours dit pour ce qui concernait sa vie 
temporelle : « Que ta volonté soit faite! » et elle 
croyait l'avoir dit en toute sincérité, mais c'était en 
faisant une espèce de réserve tacite que la volonté de 
Dieu serait de la reprendre à lui. Elle l'avait béni de 
lui conserver la vie , tant que son enfant vivait, et 
même pendant sa détention à Agra l'existence ne lui 
avait pas été à charge ; elle avait partagé avec beau- 
coup de femmes anglaises les soins à donner aux 
malades et aux blessés , et ses paroles de paix et d'a- 
mour, qui avaient chez elle la saveur delà vérité et de 
l'expérience, faisaient l'effet d'une rosée rafraîchis- 
sante. Il lui était doux de s'employer à une œuvre 
pareille , et lorsqu'on la priait de s'arrêter, de ne pas 
s'épuiser, elle répondait : « Qu'elle avait été appelée 
à la onzième heure , et qu'elle avait peu de temps à 
employer au service de son Maître. » 

Lorsqu'enfin elle put se mettre en route pour l'An- 
gleterre , et qu'elle éprouva, non-seulement qu'elle 
avait des forces pour accomplir son voyage, mais 
qu'il lui faisait du bien , elle rendit grâce à Dieu de 
ce qu'il lui permettait de revoir ce qui lui restait de 
plus cher sur la terre. Elle ne mourrait pas en pays 
étranger, elle finirait ses jours à Arden, elle pourrait 
dire elle-même à Edouard les grandes et merveilleu- 
ses choses que Dieu lui avait accordées. 

Jusque-là les voies de Dieu lui avaient paru bonnes, 



— 103 — 

mais à présent ses idées se troublaient ; elle avait 
espéré qu'elle n'avait qu'à mourir, et II lui ordonnait 
de vivre. 

Un sage cherchait à expliquer à un petit enfant ce 
que c'était qu'une croix. Il prit deux morceaux de 
bois de longueurs inégales : « Vois , dit-il , le plus 
long, c'est la volonté de Dieu, le plus court, c'est la 
tienne ; mets ton morceau de bois au bout du plus 
long, et tu n'auras point de croix; mets-le en travers, 
et tu en auras une. » 

La volonté de Lucie, dans le moment actuel, était 
comme posée en travers sur celle de Dieu. «Pourquoi 
vivre? pourquoi ne pas aller auprès de mes bien- 
aimés? Si j'étais plus forte, j'irais aux Indes comme 
missionnaire, ce serait différent; mais ici je n'ai 
rien à faire. Edouard et Grâce sont excellents , mais 
ils n'ont pas besoin de moi : ils ont leurs enfants et 
se suffisent à eux-mêmes. Oh ! pourquoi ne puis-je 
pas m'en aller ? » Le doute et le murmure se glis- 
saient peu à peu dans son cœur, sans qu'elle en eût 
conscience , l'ennemi du Seigneur venait prendre la 
place qu'elle avait jusqu'ici réservée à son Maître. 

Ce moment fut sombre et désolé, mais il ne dura 
pas. « Si un homme pèche, il a un avocat auprès du 
Père. » En réponse à son intercession, Lucie Her- 
bert répandit sa douleur devant le Seigneur, et reçut 
en retour des manifestations de son amour qui la 
remplirent de honte , mais qui , en même temps , 
calmèrent son incrédulité craintive. Que de repro- 
ches elle se fit pour avoir douté un moment! « Eh! 
quoi ! j'aurais pu vivre pour mon mari , pour mon 



— 104 — 

enfant et je ne le pourrais pas pour Celui qui est mort 
pourmoi,etje ne me confierais pas en lui? Nem'a-t-Il 
pas supportée dans un temps où mon cœur ne son- 
geait qu'à ses idoles? et me plaindrais-je lorsqu'il me 
demande de vivre quelques années encore, et de me 
contenter de l'avoir pour ma portion, Lui, lors même 
qu'il ne me donnerait rien à faire? Ne sera-ce pas 
quelque chose si je puis montrer à d'autres qu'il est 
mon tout? Jésus , pardonne-moi ! aime-moi et bénis- 
moi encore! » 

La victoire fut complète, et lorsqu'Edouard revint 
auprès d'elle en lui disant que , s'il lui était impossi- 
ble, quant à lui, de ne pas se réjouir, il comprenait 
bien que pour elle la vie était une épreuve et non 
une joie, Lucie sourit doucement et lui répondit : 
« Tant que je serai ici, sa volonté sera la mienne, 
c'est à Lui à fixer le moment de mon repos. » 

Lorsque vint l'automne , la prédiction des méde- 
cins se trouva pleinement réalisée , et la santé de 
Lucie à peu près rétablie; il est probable que la dis- 
position paisible de son esprit y contribua beau- 
coup. 

La bonne tante Clayton s'affaiblissait sensiblement 
depuis un an ; elle ne sortait plus guère de sa cham- 
bre, aussi tant que Lucie avait été malade, elles ne 
s'étaient pas vues. Ce fut un beau jour pour la vieille 
dame celui où son enfant chérie vint la voir, et où elle 
posa encore une fois sa main tremblante sur la tête 
de Lucie en la bénissant. 

— Arthur m'a donné un abri dans ma vieillesse, 
dit-elle enfin , ne sachant trop si elle pouvait parler 
de lui. 



— 105 — 

Rien n'était plus doux à Lucie , tout comme aussi 
de se trouver dans la maison Mildred , au milieu des 
arrangements qu'il avait pris pour en rendre l'habi- 
tation aussi agréable que possible à sa vieille tante ; 
• — elle y vivait dans une si grande paix , que sa so- 
ciété fut précieuse et bienfaisante à sa nièce. Lucie 
se décida à passer les mois les plus froids de l'hiver 
auprès d'elle. Lucie était de retour à Arden depuis 
quelque temps , et songeait à faire arranger pour 
son usage une autre partie de la maison, et à s'y 
fixer pendant la vie de sa tante, lorsqu'elle reçut une 
lettre de la femme de chambre de M me Glayton , qui 
lui annonçait que sa maîtresse était malade , mais 
sans dire que son état fût alarmant. Edouard partit 
aussitôt , promettant de revenir chercher Lucie si 
cela était nécessaire ; il n'en eut pas le temps, tante 
Clayton s'affaiblit si promptement qu'en peu d'heures 
tout fut fini. Elle mourut en paix, laissant sa béné- 
diction à chacun d'eux , et surtout à sa précieuse en- 
fant, comme elle appelait Lucie. 

Nous sommes arrivés au moment où nous avons 
commencé notre histoire. Il y avait environ trois mois 
q'ie tante Clayton était morte , et on se demandait ce 
qu'il fallait faire de Mildred. Arthur avait laissé toute 
sa fortune à sa femme , et elle avait reçu , le matin 
même, une lettre de son homme d'affaires, la priant 
de lui donner des ordres à cet égard. Vendre ou 
lomr? telle était la question. 

Lpcie , mue par un sentiment d'affection et de res- 
pectpour la demeure héréditaire de la famille Her- 
bert \ n'aimait ni l'une ni l'autre de ces alternatives; 
mais quoique sa fortune fût plus que suffisante, elle 



— 106 — 

sentait qu'il aurait été déraisonnable de ne pas tirer 
parti d'une propriété aussi importante que celle-là. 
Elle finit par autoriser ses agents à mettre la maison 
en location, sauf l'aile droite qu'Arthur avait ar- 
rangée et meublée; elle ne voulait pas s'en défaire. 

— Nous ne serons pas fâchés à l'occasion d'avoir 
une habitation à Londres , et si nous venions à nous 
quereller, Edouard , ajouta-t-elle avec gaieté, j'irais 
y demeurer toute seule. Elle envoya ses ordres en 
conséquence à son homme d'affaires. 

Phœbé n'était pas une femme de chambre ordi- 
naire pour sa maîtresse; ensemble elles avaient lutté 
et supporté les épreuves et les tempêtes de la vie; il 
était certains sujets dont M me Herbert pouvait s'en- 
tretenir avec plus de liberté avec cette humble amie 
qu'avec même ses proches parents. 

Le soir, pendant que Phœbé l'aidait à se déshabil- 
ler, il n'échappa pas à Lucie que sa fidèle suivante 
était préoccupée , et bientôt elle la mit sur la voie de 
lui ouvrir son cœur. 

— Vous rappelez-vous, Fanny Lambert , Madame? 
Son père occupait autrefois le bureau de poste ; elle 
était encore enfant lorsque nous avons quitté l'Angla- 
terre. 

— Je me la rappelle fort bien , Phœbé ; elle avait 
un air doux et tout à fait comme il faut ; j'espère qu'il 
ne lui est rien arrivé de fâcheux? 

— J'ai été chez mon père aujourd'hui ; je suis tou- 
jours inquiète de Suzanne, ma belle-mère ne sait pas 
s'y prendre avec elle; Suzanne est vive, et elle i dé- 
claré qu'elle ne resterait pas à la maison pour / être 
grondée du matin au soir, à présent qu'elle -*st en 



— 107 — 

état de gagner sa vie ; — elle est réellement bonne 
couturière, c'est moi qui lui ai enseigné à travailler, 
ajouta Phœbé avec quelque orgueil. Mais elle en sait 
plus long que sa maîtresse à présent , elle a entendu 
parler des grands ateliers de couturières de Lon- 
dres , elle dit qu'elle veut y aller, et qu'elle est sûre 
de faire son chemin dans le monde. Mais la pauvre 
enfant n'a aucune idée de ce que c'est que de vivre à 
Londres, et ce n'est pas étonnant. Ce qu'on m'a ra- 
conté aujourd'hui de Fanny Lambert me fait trem- 
bler pour Suzanne ; — elle est plutôt mon enfant que 
ma sœur. Et les yeux de Phœbé se remplirent de 
larmes. 

— Racontez-moi ce qui est arrivé à Fanny, Phœbé. 

— Il paraît, Madame, qu'elle n'était pas heureuse 
chez elle; elle a trouvé à se placer dans un grand 
magasin d'un des quartiers les plus fréquentés de 
Londres ; elle vendait surtout des gants et des arti- 
cles de mode. Elle ne se plaignait pas de l'ouvrage, 
mais elle se sentait isolée, abandonnée au milieu de 
gens qui ne faisaient aucune attention à elle. Le di- 
manche surtout, elle ne savait que devenir; ses maî- 
tres l'engageaient à passer la journée dehors plutôt 
que de rester à la maison. Bref, un jour, un mon- 
sieur qui passait devant le magasin, la vit; il entra 
et demanda à acheter une paire do gants. Il avait de 
si bonnes manières que Fanny fut enchantée de le 
servir; elle a de jolies mains douces et blanches 
comme des mains de dame; elle portait une petite 
bague avec une pierre bleue, qui lui venait de sa 
mère. « Vous avez là une jolie bague, lui dit ce mon- 
sieur, puis-je vous demander si c'est un souvenir? » 



— 108 — 

La pauvre fille qui avait le cœur gros , parce qu'on 
l'avait rudoyée peu de moments auparavant , lui ré- 
pondit que personne ne se souciait assez d'elle pour 
lui donner des souvenirs. 

— Vous êtes comme moi, dit-il , je suis seul au 
monde et personne ne se soucie de moi ; mais quant 
à vous, ce n'est plus vrai, car je veux prendre soin 
de vous, pauvre enfant! Voulez-vous me permettre 
de venir vous chercher demain pour aller à l'église? 

Fanny jugea qu'il n'y avait aucun mal dans celte 
proposition; s'il lui avait demandé d'aller se prome- 
ner, elle aurait refusé , mais pour l'église , elle ac- 
cepta. Il était si bon pour elle , si respectueux! il la 
traitait comme si elle eût été sa sœur. 

Le samedi suivant , il revint ; il acheta encore des 
gants , mais cette fois elle pensa bien que ce n'était 
qu'un prétexte pour lui parler, et en effet, il lui de- 
manda la permission de revenir la chercher le lende- 
main malin. Enfin, ils devinrent de très bons amis et 
ils finirent par passer leurs dimanches ensemble; le 
soir il la ramenait en omnibus après le dernier ser- 
vice , parce que , dans la maison où Fanny était em- 
ployée, passé onze heures, on n'ouvre plus les por- 
tes ; tant pis pour celles qui arrivent trop tard. Un 
soir, il y a environ trois mois, Fanny fut très inquiète; 
ils avaient manqué l'omnibus , ils ne trouvèrent point 
de fiacre , ils furent obligés d'aller à pied ; le trajet 
était long, ils eurent beau courir, ils arrivèrent à la 
maison à onze heures dix minutes. Elle sonna, frappa, 
mais personne ne répondit ; elle est sûre cependant 
qu'on a dû l'entendre , on voyait encore des lu- 
mières aux fenêtres. Son compagnon se désolait, 



— • 109 — 

disait que c'était sa faute, et lui demandait ce qu'elle 
allait devenir. 

— Il faut que j'aille me loger quelque part , dit- 
elle , je ne puis pas rester dehors toute la nuit. 

Il lui dit alors qu'il habitait un hôtel très tran- 
quille et respectable , et qu'elle pourrait y avoir une 
chambre. Mais , Madame, et Phœbé fondit en larmes, 
depuis lors Fanny n'a plus pu marcher la tête haute. 
Il lui a donné une promesse de mariage par écrit, il 
venait la voir tous les jours et lui faisait beaucoup de 
présents. Fanny assure qu'il était très sincère; — la 
semaine dernière, il fut deux jours sans venir; elle 
commençait à s'inquiéter, lorsque quelqu'un dans le 
magasin ayant pris le journal, lut ce qui suit : « En 
chassant avec ses amis, M. *** a été tué par la dé- 
charge involontaire de son fusil. » Fanny tomba 
comme morte, car c'était lui; maintenant sa répu- 
tation est perdue, la famille de ce monsieur n'a 
aucune pitié d'elle, quoique toutes ses lettres témoi- 
gnent qu'il avait réellement l'intention de l'épouser. 
Que va-t-elle devenir? 

— Quelle triste histoire, Phœbé! Suzanne la sait- 
elle? 

— Oh ! oui , Madame ; ma belle-mère lui répète à 
chaque instant qu'il lui en arrivera autant si elle va 
à Londres, et je sais qu'elle y courra de grands dan- 
gers; c'est un malheur pour une pauvre fille d'être 
aussi jolie que Suzanne; son sourire est comme le 
soleil de mai. 

— Quel projet a-t-elle? que compte-t elle faire? 

' — Ou lui a parlé d'un grand magasin de soierie, 
auquel est joint un atelier de couturière; on dit 



— 110 — 

bien que c'est une maison respectable , mais les ap- 
prenties n'y logent pas ; il n'y a pas de place. 

— Où est ce magasin? 

— En face de Mildred . Madame ; je crains que 
Suzanne n'ait de la peine à se loger dans le voisi- 
nage, ce serait trop cher, et le dimanche, que de- 
viendra-t-elle? elle qui est accoutumée à la vie de la 
campagne ; elle le passera à se promener dans les 
jardins publics. Mais à quoi est-ce que je pense? 
Chère Madame, vous paraissez si fatiguée, vous êtes 
toute pâle ; je vous ai retenue trop longtemps ; que 
dirait M. Anderson? 

— Merci, ma bonne Phœbé, mais je ne suis cepen- 
dant pas si faible que je ne puisse supporter un peu 
de fatigue; je crois entrevoir un moyen de vous ôter 
toute inquiétude à propos de Suzanne , mais il faut 
que j'en parle à mon frère. 



CHAPITRE IX. 



Phœbé se serait fait des reproches bien plus sévè- 
res encore , si elle avait prévu que sa maîtresse pas- 
serait la plus grande partie de la nuit sans dormir; 
ce n'était pas que Lucie fût embarrassée au sujet de 
Suzanne Elton; — elle savait qu'elle pourrait facile- 
ment la loger chez la vieille concierge de Mildred , 
M me Holt, et que la jeune fille aurait là un refuge as- 
suré pour ses dimanches. Non , mais elle tournait et 
retournait dans son esprit un plan d'une étendue bien 
plus vaste encore. L'histoire de Phœbé lui avait rap- 
pelé beaucoup de choses dont elle avait entendu par- 
ler l'hiver précédent à Londres , surtout en ce qui 



— 112 — 

concernait l'état d'abandon et d'isolement des jeunes 
apprenties et ouvrières dans cette grande ville. Elle 
se souvint entr autres d'une jeune orpheline qui tra- 
vaillait depuis plusieurs années chez une couturière 
en renom. Une des règles de cet atelier était de ne 
pas permettre aux jeunes filles qui y étaient em- 
ployées de rester à la maison le dimanche; on sup- 
posait , il est vrai , qu'elles avaient des amis à voir, 
mais la pauvre enfant n'en avait point; aussi elle 
passait tous ses dimanches assise sur un banc , dans 
un jardin public, avec un morceau de pain pour toute 
nourriture; un jour de pluie, elle s'y enrhuma, et 
peu de temps après elle mourait d'une maladie de 
poitrine. 

— Faut-il donc qu'un pareil état de choses conti- 
nue? disait Lucie; pauvres filles, sans amis, sans pa- 
rents, sans demeures, sans personne qui s'occupe 
d'elles, qui leur adresse une parole d'amitié! Et moi, 
je possède une grande maison inhabitée, une fortune 
plus que suffisante, et personne n'a besoin de moi! 
Est-ce là la tâche que Dieu m'a préparée? Vivre à 
Mildred, dans l'appartement que mon cher Arthur avait 
arrangé ; ouvrant le reste de sa maison à celles qui 
n'en ont point; rendant leurs dimanches heureux; 
leur faisant savoir qu'une amie, dans ce vaste Lon- 
dres, est prête à les conseiller et à les guider. Est-ce 
pour cette œuvre que ma vie a été épargnée? 

Lucie passa une grande partie de la nuit en prières, 
et plus elle répétait : « Seigneur, que veux-tu que je 
fasse? » plus elle entendait distinctement ces paroles : 
« Pais mes brebis ! » 

— Que je voudrais que le jour vînt ! Je m'impa- 



— 113 — 

tiente de savoir ce qu'Edouard et Grâce diront; j'ai 
peur quils ne me trouvent bien extravagante. 

Elle rêva, — car elle finit par s'endormir cepen- 
dant, — elle rêva qu'elle tenait le gouvernail d'un 
grand bateau, sur une mer en tourmente; elle était 
seule, et la vue des places vides qui l'entouraient lui 
serrait douloureusement le cœur. Elle vint à passer 
devant un vaisseau naufragé : des hommes, des 
femmes se débattaient contre la mort, et s'accro- 
chaient à tout ce qu'ils trouvaient pour se sauver; ils 
tournèrent des yeux avides de son côté, et entourè- 
rent bientôt son bateau; elle attendit jusqu'à ce qu'il 
fût tout à fait rempli , mais elle se demandait com- 
ment elle ferait pour ramener tant de gens à terre , 
lorsqu'une brise céleste vint enfler ses voiles et la 
poussa doucement sur des rivages lointains. 

Elle écrivit dès le lendemain, de bonne heure, à 
son agent, pour lui donner l'ordre d'arrêter immé- 
diatement toute annonce de location, et, après beau- 
coup de réflexions et de prières, elle fît part de ses 
plans et de ses idées à son frère et à sa sœur. 

Au premier moment, comme il était naturel de le 
penser, ils eurent de la peine à accepter ce projet; 
Lucie ajoutait beaucoup au charme de leur vie inté- 
rieure, et s'ils conservaient l'espoir de la revoir à 
Arden pour une partie de l'été, ils sentaient bien 
qu'ils la perdraient pendant tout l'hiver; mais ils se 
gardèrent bien de traiter son projet de chimérique , 
et d'en parler légèrement. Edouard avait depuis 
longtemps la secrète conviction que le Seigneur avait 
fait passer sa sœur par de si sérieuses dispensations 
pour lui confier une œuvre spéciale à faire dans son 

8 



— 114 — 

champ, et il lui parut que celle qu'elle désirait entre- 
prendre convenait particulièrement à un cœur ai- 
mant et richement doué de sympathie comme le sien, 
autant de biens inappréciables pour la classe déjeu- 
nes fiRes abandonnées et isolées , dont elle désirait 
s'occuper. 

Il lui demanda cependant d'agir avec prudence, et 
de ne rien décider, de ne rien annoncer, qu'elle n'eût 
pris tous les renseignements possibles sur les diffi- 
cultés dont les jeunes ouvrières sont entourées, soit 
auprès d'elles-mêmes , soit auprès de ceux qui les 
emploient. Edouard convint que Mildred était admi- 
rablement situé pour l'exécution de ce projet, en- 
touré de magasins, au centre des rues où se trouvent 
les premiers établissements de travail de la grande 
ville. 

C'était une entreprise formidable que de réunir 
toutes les informations qui lui étaient nécessaires ; 
elle comprit qu'elle atteindrait mieux son but en par- 
lant elle-même aux chefs des principales maisons 
de Londres ; elle ne pouvait guère s'attendre, il est 
vrai, à ce qu'ils s'accusassent eux-mêmes, et qu'ils 
avouassent un mal qui, jusqu'à un certain point, est 
leur faute. Quelques-uns la reçurent d'abord assez 
froidement , mais Lucie avait tant de tact et de dou- 
ceur dans la manière dont elle s'exprimait, elle mon- 
trait un désir si vrai d'entrer dans les difficultés des 
maîtres aussi bien que des employés, que peu d'en- 
tr'eux lui résistèrent, et que presque tous finirent par 
lui donner leur confiance et lui promettre leur coopé- 
ration. 

Ce fut un rafraîchissement pour son cœur de ren- 



— 115 — 

contrer ici et là, dans le cours de ses recherches, un 
frère ou une sœur en Christ, qui saluèrent avec 
bonheur la perspective d'être aidés et encouragés 
dans leurs efforts pour servir leur Maître . au milieu 
de la mondanité qui les entourait. Deux sœurs , qui 
dirigeaient un établissement fort à la mode , lui ra- 
contèrent avec abandon les difficultés de leur posi- 
tion. « Dans le plus fort de la saison des fêtes et des 
réunions, lui dirent-elles, nos jeunes filles travaillent 
jusqu'à onze heures; alors nous les envoyons cou- 
cher et nous travaillons nous-mêmes toute la nuit. 
Mais si vous saviez comme il est difficile de conser- 
ver une communion intime avec Dieu en vivant dans 
un pareil tourbillon. » — « Quelquefois, dit l'une 
d'elles, je vais dans ma chambre pour prier un ins- 
tant, mais aussitôt on m'appelle, et je n'ai que le 
temps de dire : «Oh Dieu, aide-moi! » — Mais cela 
m'encourage pour un instant. » 

Le cœur de Lucie lui faisait défaut à la vue de 
tant de mondanité, de frivolité, d'indifférence chez 
les uns, d'esclavage et de crime chez les autres; 
elle ne comptait pas réformer l'état delà société, elle 
espérait seulement , avec le secours dune sagesse 
supérieure à la sienne, miliger et diminuer un peu 
la masse de maux qui paraissent être le lot inévitable 
d'une partie de la société. 

Elle fut tout de suite frappée des avantages que les 
jeunes filles, qui viennent chercher de l'occupation à 
Londres , trouveraient dans un établissement comme 
celui qu'elle se proposait de fonder à Mildred , où 
elles seraient reçues et logées jusqu'à ce qu'elles 
pussent obtenir de l'ouvrage. Elle regagnait sa voi- 



— 116 — 

ture en quittant un grand magasin de modes, situé 
dans une rue très populeuse, lorsqu'elle aperçut une 
jolie jeune fille à l'air modeste, qui lui demanda timi- 
dement son chemin , ajoutant quelle était étrangère. 
« N'avez-vous pas d'amis à Londres, pauvre enfant? » 
Xa voix douce et l'air de bonté et de compassion de 
Lucie furent plus que la jeune fille n'en pouvait sup- 
porter; elle était fatiguée et désolée, elle fondit en 
larmes. Lucie l'emmena et n'eut pas de peine à gagner 
sa confiance. 

Cette enfant avait quitté son village depuis quatre 
jours: c'était la première fois qu'elle voyait Londres, 
mais elle avait été apprentie couturière dans une ville 
de province; elle s'était décidée à venir à Londres 
pour se perfectionner dans son état, tout en gagnant 
sa vie. Le courage avait été près de lui manquer à 
la vue de cette innombrable quantité de rues et de 
places; elle avait une sœur qui était depuis quel- 
ques mois chez une marchande de modes, et sur qui 
reposait toutes ses espérances ; elle lui indiquerait où 
elle pourrait se loger, trouver de l'ouvrage. « Et si 
Dieu me conserve la santé , disait-elle , j'ai bon cou- 
rage, je ferai mon chemin, et je finirai bien par aider 
mes parents et mes sœurs. » Elle arriva à la maison 
où sa sœur travaillait, et la fit demander, mais la 
jeune voyageuse fut glacée par la manière dont ses 
caresses furent reçues. 

— Qu'est-ce qui t'amène ici ? pourquoi es-tu venue ? 
d'où viens-tu? 

— De chez nous, je suis venue pour gagner ma vie. 
Qu'as-tu, Jeanne? Tuas l'air tout effrayée; qu'ai-je 
fait de mal? 



— 117 — 

— Nous sommes très occupées, Emma, je ne peux 
pas rester avec toi. Que je suis fâchée que tu sois 
venue ici? Ma maîtresse serait très mécontente si elle 
savait pourquoi on m'a appelée, et que j'ai une sœur 
ici; je lui ai dit que je n'avais point d'amis à Lon- 
dres. 

— Mais ne peux-tu pas lui dire que je suis venue 
chercher une place? 

— Oh ! non ! Il ne faut pas revenir, cela ne servi- 
rait à rien ; je ne pourrais pas te voir, nous sommes 
trop occupées ; tu pourrais m'occasionner des diffi- 
cultés. 

— Mais il faut bien que je revienne , Jeanne , pour 
chercher ma lettre ; on doit m'adresser ici une lettre 
de chez nous. 

— Je dirai à la domestique de te la remettre, mais 
ne me fais plus demander. 

— Puisque tu as si peur de ta maîtresse , Jeanne , 
je lui écrirai moi-même pour en obtenir la permis- 
sion de venir te voir; il faut cependant que tu saches 
€e qui m'arrive. 

Là-dessus les deux sœurs se séparèrent, les yeux 
de la plus jeune remplis de larmes. Etait-ce bien là 
sa sœur Jeanne si aimante autrefois? Elle se disait, 
pour se consoler, qu'au fond elle n'était réellement 
pas changée, mais qu'elle était sous l'empire de la 
terreur que lui causaient ses maîtresses ; il fallait 
qu'elles fussent de méchantes femmes, puisqu'on 
avait si peur de les offenser en témoignant quelqu'af- 
feclion à une sœur. 

La pauvre Emma se sentait bien seule dans ce 
grand Londres. Que faire? où aller? « Je vais avant 



— 118 — 

tout acheter un plan de la ville , pensa-t-elle ; de 
cette manière personne ne pourra me tromper. » 
Elle fit son emplelte chez le premier libraire qu'elle 
rencontra sur son chemin, puis elle reprit sa course 
pour tâcher de se trouver un logement. Elle loua 
une chambre dans une rue qui lui parut de res- 
pectable apparence, mais le prix en était élevé, 
et elle n'avait pas assez d'argent pour y rester 
plus de quelques jours; elle étudia son plan avec 
soin, et partit pour opérer ses premières recherches 
d'occupation. Mais quelles tristes recherches ! Ici on 
lui faisait quelques questions, là on la renvoyait sans 
vouloir même l'entendre. Elle s'adressa à un bureau 
de placements, mais elle y trouva plus de cinquante 
personnes dans la même position qu'elle. 

Pendant tout ce premier jour et les deux suivants, 
elle poursuivit ses investigations. L'air timide, em- 
barrassé,, un peu vague, avec lequel elle parcou- 
rait les rues, lui attira plus d'un propos désagréa- 
ble, plus d'une phrase dans le genre de celles-ci: 
« N'êtes-vous pas fatiguée de vous promener seule? 
Ne voulez-vous pas nous permettre de vous accom- 
pagner? » etc., etc. Au moment où Emma rencontra 
M mc Herbert, elle avait été obsédée de demandes 
pareilles , de la part de gens à qui leur éducation et 
leur rang devraient inspirer de meilleurs sentiments; 
aussi la bienveillance et les paroles affectueuses de 
la jeune dame allèrent droit au cœur de la pauvre 
enfant. 

Suzanne Elton était déjà établie à Mildred, et Lucie 
eut bientôt pris ses arrangements avec M me Holt, sa 
concierge, pour y loger Emma Travers jusqu'à ce 



— 119 — 

qu'elle eût de l'ouvrage. L'ardente reconnaissance de 
la jeune fille pour sa bienfaitrice fut comme un doux 
avant-coureur de l'œuvre d'amour que Lucie voulait 
entreprendre. Elle en avait vu assez pour s'assurer 
que si son plan requérait beaucoup de temps et d'é- 
nergie pour être amené à bien, cependant il attein- 
drait plusieurs buts d'une haute importance : 

Elle procurerait une demeure respectable aux jeu- 
nes étrangères qui viennent chercher des places à 
Londres , en attendant qu'elles fussent pourvues- 
Elle offrirait une retraite assurée aux jeunes ouvriè" 
res renvoyées tout à coup pour des fautes légères, et 
qui auraient couru le danger de vivre seules dans 
quelque mauvais logement, en attendant de retrouver 
une autre place. 

Elle fournirait des logements aux ouvrières occu- 
pées à la journée; des soins aux malades que, faute 
de place et de temps, on renvoie immédiatement chez 
leurs parents ou, le plus souvent, dans quelque triste 
hôpital. 

Et enfin, ce serait une maison ouverte le diman- 
che à toutes celles qui voudraient profiter des avan- 
tages qu'elles y trouveraient, et où on leur distribue- 
rait libéralement la nourriture du corps et celle de 
l'âme. 

Lucie espérait que la bonne influence dont ses jeu- 
nes pensionnaires seraient entourées aurait un tel 
effet sur elles , que peu à peu les chefs d'ateliers et 
de magasins finiraient par comprendre que, d'être 
pensionnaire de la maison Mildred, serait en soi-même 
une recommandation suffisante auprès d'eux; Lucie 
pourrait même procurer des ouvrières fournissant 



— 120 — 

des garanties bien plus sûres que la plupart des bu- 
reaux de placements ordinaires, où on s'adresse sou- 
vent comme à un marché d'esclaves; on y choisit 
celles qui se distinguent le plus par leurs avantages 
extérieurs , pour les placer dans la parlie la plus en 
vue ôes établissements. 

Plus Lucie envisageait son projet sous ses diffé- 
rents côtés et dans tous ses détails, plus il prenait à 
ses yeux une forme arrêtée, et il lui semblait, non- 
seulement désirable, mais même nécessaire de 
l'exécuter. 

Telles étaient ses réflexions la veille du jour où 
elle devait retourner à Arden , pour communiquer à 
Edouard le résultat de son enq;iête, et arrêter avec lui 
les détails de son entreprise. Elle se reposait dans le 
joli petit salon de tante Clayton, et le bien-être qui 
l'entourait, lui fit reporter naturellement ses pensées 
sur son bien-aimé Arthur; — peu à peu elle se re- 
trouva auprès de son tombeau éloigné, et un sanglot 
s'échappa du profond de son cœur en se rappelant 
la dernière soirée qu'elle y avait passée ; elle revit le 
regard brillant de son enfant lorsqu'elle lui avait 
parlé de la nuée sur laquelle Jésus reviendrait : « Il 
ramènera ton cher papa avec lui, dit-elle; — et 
maintenant j'ai deux tombeaux là-bas, pensait-elle, 
mais l'un d'eux m'est inconnu. » Elle pleura abon- 
damment et sans chercher à se contenir, mais ce n'é- 
taient pas des larmes de rébellion qu'elle versait, et 
le céleste consolateur était tout près d'elle pour lui 
murmurer : « Ne te vaux-je pas mieux que dix fils? » 
Une grande ombre s'était répandue sur le chemin de 
sa vie, mais elle avait appris à détacher ses regards 






— 121 — 

des objets qui l'entouraient pour s'élever à la vérita- 
ble source de lumière. Elle voyait le nuage qui avait 
obscurci son existence , mais il était entouré de 
gloire, et elle savait que le soleil était plus haut. 

La nuit était venue, mais Phœbé n'osait pas la dé- 
ranger ; les volets n'étaient pas fermés , les maga- 
sins en face de ses fenêtres étaient brillamment 
éclairés par le gaz; Lucie pouvait distinguer l'atelier 
où Suzanne travaillait, elle voyait toutes ces jeunes 
figures occupées de leur ouvrage. Ses sentiments ma- 
ternels se réveillèrent avec force : « Je suis sans en- 
fants , s'écria-t-elle , et au fond, ce sont des orphe- 
lines; ceux qui les emploient ne pensent qu'au gain; 
je leur laisserai le libre emploi des mains de leurs 
ouvrières, mais je prendrai soin des têtes de ces 
enfants. » 

Il était des moments, il est vrai, où l'œuvre que 
Lucie entreprenait lui apparaissait sous un aspect 
presque effrayant; elle était essentiellement femme 
et dépendante, sauf la terrible année qu'elle avait 
passée à Gwalior et à Agra, elle n'avait jamais vécu 
seule, et elle redoutait la responsabilité qu'elle assu- 
mait sur elle. Ce que son entreprise pouvait avoir de 
singulier et d'anormal Fêtait peut-être moins pour elle 
que pour d'autres: elle était partie si jeune pour les 
Indes, qu'elle n'avait pas eu le temps de former beau- 
coup de relations d'amitié, sous ce rapport elle était 
lîbre. mais elle sentait profondément sa séparatioi; 
d Arden et l'isolement comparatif où elle allait se 
trouver; elle n'offrait pas au Seigneur un sacrifice 
qui ne lui coulât rien; l'amour qui remplissait son ? 
cœur n'était plus ce sentiment vague, mal défini 



— 122 — 

qu'elle avait éprouvé dans le temps de son bonheur; 
il était devenu le mobile de toute sa vie et le véritable 
amour se réjouit dans le sacrifice. 

Madame Herbert retourna à Arden, et la famille se 
réunit en conclave solennel dans le cabinet d'Edouard» 
on pesa avec soin le pour et le contre, et le résultat 
définitif fut une approbation complète et sans arrière- 
pensée, du plan exposé par Lucie : « Cependant, se 
hâta d'ajouter Edouard, j'y ferai une seule réserve : 
c'est que tu ne dépasseras pas tes forces ; tu nous ap- 
partiens, plus encore qu'à tes protégées, ne l'oublies 
pas, — et il passa tendrement la main sur la tête de 
sa sœur appuyée contre lui. 

— Je crois, mon cher Edouard, que nous apparte- 
nons avant tout au Seigneur; dit Lucie; ne le crois- 
tu pas? mais je lâcherai chaque malin de découvrir 
ce qu'il veut que je fasse; Il n'est pas un maître 
sévère. 

Quant à l'organisation, aux détails, à l'ensemble de 
l'entreprise, Edouard était l'homme qu'il fallait pour 
cela, et avouons entre nous que c'était au con- 
traire le côté faible de Lucie. Elle se représentait une 
demeure quelque peu idéale; le bien-être dont elle 
entourerait ses malades, les objets d'intérêt qu'elle 
inventerait pour les bien portants; mais elle n'avait 
jamais songé à calculer comment elle ferait concorder 
la partie spirituelle et morale de son œuvre, avec les 
exigences de la vie positive et matérielle. 

Le premier point posé par Edouard la fit tres- 
saillir : « Lucie ! il faudra que tes pensionnaires te 
paient quelque chose. » 

— Me payer, moi! et pourquoi faire, je te prie? 



— 123 — 

la maison de Miklred ne m'a jamais rapporté un sou, 
et certainement je ne commencerai pas à en tirer un 
loyer lorsque je veux la consacrer à une œuvre 
d'amour? Pourquoi me payeraient-elles? 

— Pour cette raison-ci, ma chère Lucie; Dieu t'a 
accordé un cœur généreux et d'abondants moyens de 
le satisfaire; mais il y a beaucoup de gens dans ce 
monde qui ont du temps, de la force, de la charité 
qu'ils pourraient consacrer à une œuvre comme celle- 
ci, mais qui manquent d'argent pour la faire. Je te con- 
sidère comme pionnier; si tu réussis, d'autres pour- 
ront suivre tes traces, mais il faut que ce soit possible, 
et pour cela il vaut mieux, autant que faire se pourra, 
que l'œuvre se soutienne par elle-même; je crois que 
tu dois exiger de tes jeunes pensionnaires ce que 
devaient coûter les arrangements que Suzanne Elton 
avait compté prendre pour elle-même, avant que tu la 
reçusses chez toi. Lucie parut convaincue, mais cette 
conviction ne la réjouissait pas, lorsque tout à coup 
lidée lui vint de convertir les payements en un fonds 
de secours pour les malades et celles qui ne pourraient 
pas travailler; Edouard ne mit heureusement pas son 
veto contre ce projet-là. 

Il la laissa d'ailleurs entièrement libre d'arranger 
ses Dimanches comme elle l'entendrait ; ce jour-là, 
ses pensionnaires seraient considérées comme ses 
invitées, et elle comptait ne pas limiter son hospi- 
talité aux habitantes ordinaires de sa maison. L'an- 
cien salon de gala de Mildred mesurait quarante 
pieds de long, et elle projetait déjà d'aller dans les 
jardins publics et les promenades chercher les pau- 
vres abandonnées, de fournir un asile et uneinstruc- 



— 124 — 

tion chrétienne à toutes celles qui voudraient en 
profiter. 

Les sympathies de la femme de charge de Mildred, 
madame Holt, avaient été si chaudement réveillées 
par les deux jeunes filles confiées à ses soins, qu'il 
ne fut pas difficile de ramener à tenter l'expérience 
sur une échelle plus vaste. Elle était scrupuleusement 
fidèle, et fort intelligente, mais son énergie s'était en- 
dormie tandis qu'elle occupait le poste de concierge 
d'une maison inhabitée et ne faisait pas autre chose. 
Elle avait dit en confidence à la femme de chambre 
de tante Clayton, qui jouissait de sa pension, de sa 
liberté et de ses vieux jours dans l'antique demeure , 
que madame Herbert était une charmante jeune 
dame, et qu'il était impossible de lui rien refuser 
lorsqu'elle disait de son ton si doux : « Croyez-vous 
que vous pourriez m'arranger cela? » Cependant la 
mère de son mari lui avait souvent parié des Her- 
bert, et comme la rue était souvent encombrée des 
voitures qui amenaient des hôtes aux fêtes de Mildred, 
elle espérait bien qu'on ne dirait pas que sa jeune 
maîtresse prenait des locataires. 



CHAPITRE X. 



Nous sommes au 12 octobre, le soleil s'est levé 
dans un ciel sans nuages; ses rayons pénétrent obli- 
quement dans l'antique Cathédrale, par une fenêtre 
au levant, et tombent chargés des brillantes couleurs 
des^ vitraux peints, sur trois figures agenouillées de- 
vant la table de communion, comme elles s'y étaient 
agenouillées huit ans auparavant. La main d'Edouard 
est comme alors dans la main de sa femme, de son 
autre bras il entoure sa sœur-veuve. Il a répandu son 
cœur en une ardente prière de louanges, de soumis- 



— 126 — 

sion et de confiance, et en s'approchant de Celui qui 
est invisible, le voile de séparation qui dérobe à leurs 
regards ceux qui sont déjà auprès de Lui, devient 
presque transparent 

Fortifiée par ce saint exercice, Lucie a pu prendre 
sa part des réjouissances de la journée; le lendemain 
elle va s'établir à Mildred, mais elle n'aurait pas 
voulu quitter Arden avant le 12. Edouard l'accom- 
pagna à Londres et resta auprès d'elle pour la pre- 
mière journée. 

Quoique tous les changements et les réparations 
eussent été ordonnés et combinés par elle-même, 
Lucie fut agréablement surprise de la transformation 
qu'avait subie l'ancienne résidence baronniale, d'as- 
pect si sombre et si triste à l'ordinaire. On avait con- 
verti les grandes salles de la maison en une quantité 
de petites chambres à coucher, tendues de papier aux 
couleurs claires et gaies, les unes à un, les autres à 
deux lits, accompagnées de ces quelques meubles qui 
donnent à la plus modeste chambre un certain air de 
chez soi, parce qu'on voit qu'une aimable pensée s'est 
occupée de vous et de votre votre bien-être ; ainsi cha- 
cune avait sa petite étagère pour les livres, et sur 
chaque étagère on avait posé une Bible. On avait dis- 
posé une grande salle pour les malades et une autre 
garnie de tables, de bancs et de chaises devait servir 
de classe ou de salle de réunion. Lucie trembla bien 
un peu à l'idée d'adresser la parole à une assemblée 
aussi nombreuse que celle qu'elle aimait à se repré- 
senter remplissant cette salle. 

La chambre à manger située au midi était entourée 
d'une galerie, qu'on avait depuis convertie en serre, 



— 127 — 

Lucie l'avait fait restaurer, elle avait foi aux fleurs ; 
elle voulait que chaque habitante de sa maison pût 
choisir une fleur qui deviendrait sa propriété par- 
ticulière; elle n'eut pas à se repentir de cet ar- 
rangement ni à se plaindre que ses fleurs fussent 
négligées. 

— Tu diras à Grâce que j'ai un laboratoire, dit 
Lucie à son frère, en ouvrant la porte d'une petite 
pièce qui communiquait à son appartement et à celui 
de ses jeunes filles ; voici où je recevrai les demandes 
d'admission et où je ferai toutes mes affaires. 

Quelle chambre bénie ne devint-elle pas? combien 
de pauvres filles isolées et abandonnées y entrèrent 
le cœur désolé et en sortirent consolées et encoura- 
gées, sûres désormais de posséder une amie pleine 
de sympathie et de bonté ; une amie dont l'intérêt 
était si vrai et si spontané qu'il était impossible d'en 
douter; une amie toujours prête à écouter leurs cha- 
grins, leurs peines, et qui témoignait avec chaleur 
la sollicitude la plus vive pour les intérêts les plus 
élevés de leur âme? 

— Mon enfant, aimez-vous votre Sauveur? deman- 
dait ordinairement Lucie dès la première entrevue; 
et si on lui répondait franchement: non, elle se hâtait 
d'ajouter : Oh ! je prierai pour vous, je n'aurai point 
de paix que vous n'aimiez votre Sauveur. 

Elle manquait rarement, dès la première entrevue, 
de gagner la confiance de ses jeunes filles, et souvent 
elle avait la douceur de leur entendre dire? 

— Je crois que Dieu a entendu mes prières; je lui 
ai demandé longtemps de me donner une amie sur 
cette terre, quelqu'un qui priât avec moi et qui m'en- 



— 128 — 

seignât, et voilà qu'il vous a donnée à moi. — Puis-je 
venir Dimanche? disait une autre; je travaille dans 
la même maison que Suzanne EUon ; elle nous a ra- 
conté ce que vous leur aviez dit Dimanche passé ; j'ai- 
merais bien venir aussi. J'ai quitté ma mère il y a trois 
mois, elle m'avait fait promettre de ne pas employer 
mes Dimanches à m'amuser, de ne jamais aller au 
théâtre ni au bal; j'ai tenu ma promesse, mais je 
m'ennuie toute seule, mes camarades y vont toutes. 

Dès le premier mois, Lucie admit une vingtaine de 
jeunes filles chez elle; mais c'était une population 
flottante; souvent telle ouvrière qui avait demandé 
à être reçue à Mildred pendant qu'elle cherchait de 
l'ouvrage, n'y restait qu'une semaine, elle quiltait 
lorsque ses patrons pouvaient la loger. Lucie reçut 
plusieurs ouvrières et apprenties, placées chez elles 
par la libéralité de certains chefs d'ateliers et de ma- 
gasins, qui ne demandaient pas mieux que de dimi- 
nuer le nombre, toujours trop grand, de personnes qui 
encombraient le petit espace dont ils pouvaient dis- 
poser pour la nuit; ils étaient trop heureux de pro- 
fiter des ressources que Lueie leur offrait. 

Ce fut ainsi que Marie Fenton arriva à Mildred, elle 
était brodeuse dans un grand atelier situé dans une 
rue voisine. Il est probable que les soins que ses chefs 
prenaient d'elle n'étaient pas complètement désinté- 
ressés; elle avait tant de goût et d'habileté dans son 
travail, quelle avait souvent des commandes pour la 
famille Royale ; il aurait été difficile de la remplacer, 
mais sa maigreur et son excessive pâleur finirent par 
frapper la personne qui l'employait et on l'envoya à 
Mildred dans l'espoir que l'air plus pur qu'on y res- 
pirait la rétablirait. 



— 129 — 

L'expression de souffrance et de résignation em- 
preinte sur cette jeune figure avait particulièrement 
frappé Lucie; elle donna à Marie quelques conseils 
sur sa santé, mais celle-ci les repoussa avec douceur. 
Une seule fois on la vit sourire, ce fut pendant la 
première semaine de son séjour, lorsque Lucie lui dit 
qu'elle pouvait choisir une fleur qui serait toute à elle, 
Marie demanda une rose thé qui commençait à s'é- 
panouir, et à mesure que la fleur aux teintes délicates 
sortait de son entourage de feuilles vertes, Lucie 
pensait qu'elle était l'emblème de celle qui l'avait 
choisie. 

La jeune fille était silencieuse et réservée, mais 
ses yeux suivaient attentivement madame Herbert, 
comme si elle eût regretté de n'avoir pas le courage 
de lui donner une confiance sollicitée avec tant d'af- 
fection. 

Marie avait pris, avec reconnaissance, sa place au- 
tour de la table où madame Herbert réunissait le Di- 
manche toutes celles des jeunes filles de sa maison, 
des magasins ou des ateliers avoisinants, qui dési- 
raient assister à sa classe Biblique. Christ, son œuvre 
de rédemption et d'amour, avait été jusqu'ici son su- 
jet de prédilection. Les Dimanches précédents elle 
avait parlé de Lui comme de notre Expiation, notre 
Seigneur, notre Berger, notre Juge; ce Dimanche-ci 
elle en parla comme de notre Ami : — elle demanda 
à celles qui l'écoutaient, ce qu'elles envisageaient 
comme des preuves d'affection? — S'il se présentait 
quelqu'un, dit-elle, qui écoutât volontiers le récit de 
vos tribulations, qui fût prêt à faire de grands sacri- 
fices pour vous aider, dont le cœur fût affligé de ce 

9 



— 130 — 

qui vous afflige, qui vous réprimandât avec fidélité, et 
vous donnât de sages conseils, dont l'amour ne chan- 
geât jamais, qui vous en fournît la preuve par des 
dons précieux et par des moments d'entretiens qui 
vous fortifieraient, vous consoleraient, vous encoura- 
geraient à regarder au temps où vous seriez réunies à 
lui pour ne plus jamais le quitter, un pareil ami ne vous 
satisferait-il pas? dites-le moi. Les épreuves et les con- 
trariétés de la vie de chaque jour vous paraîtraient peu 
de chose si vous aviez un ami comme celui-là pour ap- 
pui. Voulez-vous croire que le Seigneur Jésus désire 
être cet ami pour vous, pour chacune de vous? je sais 
qu'il peut l'être; je le sais par expérience. » — Madame 
Herbert s'arrêta; les yeux de Marie étaient fixés sur 
elle avec une expression qui la fit tressaillir. 

Lorsque la classe fut terminée, Marie resta un mo- 
ment comme indécise; Lucie espérait qu'elle allait 
parler, mais sa réserve l'emporta, et madame Her- 
bert se borna à lui dire en passant devant elle : 
« Puisse-t-ii être votre ami, chère enfant ! » 

Phœbé prenait le plus vif intérêt à ce qui con- 
cernait les jeunes filles de Mildred, elle racontait ce 
même soir à sa maîtresse que sa sœur et Marie Fenton 
commençaient à se lier assez intimement, lorsqu'on 
entendit un coup donné à la hâte à la porte, et Su- 
zanne pâle comme la mort vint les avertir que Marie 
paraissait dans un état extraordinaire ; on craignait 
qu'elle n'eût le délire ou ne devînt folle. Elle avait 
quitté sa chambre et elle était venue s'établir dans 
celle de Suzanne et d'Emma Travers ; elles avaient 
voulu reconduire Marie chez elle, mais elle leur avait 
dit qu'il y avait des portes secrètes dans sa chambre 
et qu'elle n'y resterait pas. 



— 131 — 

Lucie se rendit immédiatement auprès de Marie; 
en entrant dans le corridor elle entendit un éclat 
de rire qui la fit frissonner; elle s'avança d'un pas 
ferme, mais sa physionomie exprimait une profonde 
pilié. 

— Pauvre enfant! pauvre Marie! vous avez besoin 
d'une amie; je serai cette amie, venez avec moi. Elle 
savait bien qu'une allusion à la leçon de l'après-midi 
aurait une bonne influence. Marie lui obéit tranquil- 
lement lorsqu'elle la conduisit dans la pièce destinée 
aux malades. 

— Ecoutez-moi, Marie! si vous vous tenez tran- 
quille, je resterai auprès de vous, je vous soignerai; 
mais si vous vous agitez, je vous quitterai. » 

Phœbé voulut essayer de s'opposer à sa maîtresse, 
lorsque celle-ci déclara qu'elle veillerait Marie une 
partie de la nuit, et qu'elle ne permettrait à personne 
de rester avec elle. Lucie avait remarqué que sa pré- 
sence répandait une sorte de calme magique sur la 
jeune fille, tandis que si une autre personne l'ap- 
prochait, elle retombait dans un état de vive agi- 
tation. 

Phœbé se retira, mais à l'insu de sa maîtresse 
elle passa la nuit dans le corridor, près de l'infir- 
merie. 

Lucie avait appris à soigner les malades aux Indes 
lorsqu'elle vivait éloignée des secours de la médecine; 
elle jugea bien vite que sa jeune protégée était sous 
l'empire d'une grande détresse d'esprit plutôt que 
d'une véritable maladie corporelle, et à mesure 
que d'une main légère et compatissante, elle bai- 
gnait d'eau froide le front brûlant de Marie, elle 
eut la douceur de voir son regard perdre ce qu'il 



— 132 — 

avait d'égaré ; ses mains, qui serraient convulsivement 
les draps de son lit, finirent par rester immobiles dans 
celles de Lucie, et peu à peu la jeune fille s'endormit. 
Son sommeil fut d'abord agité et interrompu, et sans 
s'en douter elle murmura des mots entrecoupés qui 
révélèrent le véritable état de son cœur. 

— N'ont-elles pas dit M. Cecil? non, non, je ne 
veux pas le voir; je ne le dois pas. Qui lui fera ma 
commission ? vous me direz, n'est-ce pas; vous me 
direz si cela lui a fait quelque chose, lorsque je serai 
partie; — mais il ne faut pas qu'il sache où je suis. 
Vous pourrez lui donner ma rose, c'est ce que je pos- 
sède de plus joli, vous lui direz aussi que j'ai un Ami à 
présent; et quel Ami! — à ce qu'ils me disent, » — 
et sa figure pâle s'éclaira d'un sourire qui remplit de 
larmes les yeux de Lucie. 

Enfin Marie dormit d'un sommeil si paisible, son 
pouls indiqua un calme si profond, que madame 
Herbert s'étendit sur un canapé à côté d'elle pour le 
reste de la nuit. Mais elle n'était pas de force à veiller, 
et le chagrin de Phœbé le lendemain matin en voyant 
ses traits fatigués et étirés, la fit consentir à se re- 
tirer pendant quelques heures dans sa chambre, 
après avoir écrit un billet au chef de l'établisse- 
ment où travaillait Marie, pour expliquer son ab- 
sence. 

Lorsqu'elle retourna à l'infirmerie le lendemain, 
elle fut un peu fâchée contre la jeune fille qu'elle 
trouva assise dans son lit, sa rose-thé devant elle, oc- 
cupée à composer un dessin d'une grâce exquise. 

— Vous avez tort, Marie! j'ai écrit ce matin pour 
avertir vos patrons que vous ne travailleriez pas de 
tout le jour, 



— 133 — 

— Je le sais, chère madame! mais ils m'ont fait 
demander si je ne pourrais pas dessiner ce modèle; 
c'est une enveloppe de livre pour une de nos jeunes 
princesses. Tl faut que je le fasse; — et d'ailleurs 
cela ne me fait pas de mal, cela m'empêche de 
penser. » 

Lucie la regarda un moment en admirant la rapidité 
et la sûreté avec laquelle elle exécutait son dessin ; 
puis^elle lui dit avec douceur: 

— Ne vaudrait-il pas mieux confier les pensées 
qui vous troublent à votre meilleur Ami, Marie? 

Marie rassembla son courage et murmura : 

— Puis-je vous les dire à vous, — et elle raconta 
l'histoire que nous donnons ici en abrégé. 

Marie descendait par sa mère de ces réfugiés fran- 
çais qui avaient cherché un asile en Angleterre lors 
de la révocation de l'Edit de Nantes. Sa famille avait 
été pendant plusieurs générations employée dans le 
commerce des soieries; son père en particulier s'é- 
tait acquis une réputation et avait gagné de l'argent, 
par l'habileté avec laquelle il dessinait les broderies 
sur la soie. A sa mort, sa veuve s'engagea comme 
femme de charge dans une famille riche, vivant à la 
campagne; elle eut la permission d'emmener avec elle 
ses trois enfants dont Marie était la plus jeune, et de 
les établir dans la loge du portier. La petite fille 
avait hérité du talent de son père pour le dessin, et 
n'était jamais plus heureuse que lorsqu'elle moisson- 
nait les fougères et les fleurs des champs dont le parc 
était rempli. Un jour qu'elle s'était aventurée dans un 
endroit marécageux, séduite par l'apparence d'un 
groupe de droséra, elle sentit le terrain lui manquer 



— 134 — 

sous les pieds et ne savait trop comment se tirer 
d'affaire; lorsque Cecil, le second des fils de M. Ayl- 
mer, qui lui aussi était à la recherche de plantes rares 
pour son herbier, arriva à propos pour la sortir de ce 
mauvais pas. 

Les deux enfants étaient à peu près du même âge, 
ils partageaient les mêmes goûts, et bientôt, comme 
il arrive souvent à la campagne, ils mirent en com- 
mun leurs promenades, leurs recherches et leurs 
découvertes; mais avec le temps, Cecil alla au 
collège et Marie n'eut plus qu'un souvenir recon- 
naissant de son jeune ami et protecteur. 

Lorsque Marie fut d'âge à gagner sa vie, elle choi- 
sit sans hésiter l'état de brodeuse ; elle avait si bien 
observé la nature que sa mémoire ne lui offrait 
que de belles et gracieuses images, et rien ne lui 
plaisait mieux que d'employer son temps à les fixer 
par la broderie. 

Sa mère n'avait rien épargné pour la faire instruire 
dans l'état qu'elle avait choisi; et d'ailleurs Marie 
n'avait pas besoin qu'on la stimulât; plus elle réus- 
sissait, plus elle devenait difficile pour elle-même; 
elle voulait que tout ce qui sortait de ses doigts fût 
un vrai chef-d'œuvre en son genre. Mais elle n'avait 
auprès d'elle aucune amie au cœur maternel pour re- 
marquer que les joues rondes et fraîches qu'elle 
avait apportées de la campagne, pâlissaient à vue 
d'œil, qu'elle maigrissait, et ne touchait presque plus 
à la nourriture qu'on plaçait devant elle. 

Un soir, Marie se sentit si fatiguée, les yeux lui fai- 
saient si mal, après avoir brodé avec une application 
soutenue, qu'elle demanda la permission de sortir un 
instant à l'air frais du soir. 



— 135 — 

Elle venait de tourner le coin de la rue qu'elle ha- 
bitait, lorsqu'une main amie saisit la sienne, et une 
voix qui lui était familière, s'écria : 

— Marie ! vous alliez donc passer tout droit sans 
me rien dire; je suis sûr que vous ne m'avez pas 
oublié ! 

La voix de Cecil lui rappela les doux souvenirs du 
chez soi, et comme il était une ancienne connais- 
sance, elle consentit volontiers à ce qu'il l'accompa- 
gnât à la promenade. 11 répondit à toutes les ques- 
tions qu'elle lui adressa sur ses anciens, amis sur la 
campagne, mais bientôt il ramena la conversation 
sur elle-même : « Elle paraissait malade, elle était 
si changée; il en était désolé: il avait découvert 
l'endroit où elle demeurait de la façon la plus inat- 
tendue. Il avait vu un dessin de feuilles de drosera 
chez son marchand de papier, il l'avait tout de 
suite reconnu et deviné le nom de l'artiste; c'était 
la plante qu'il avait cueillie pour elle au milieu du 
marais plusieurs années auparavant; comment avait- 
elle pu la dessiner de souvenir si longtemps après; 
et cependant lui non plus, n'avait rien oublié de ce 
qui avait rapport à elle. 

Il lui raconta qu'il était venu à Londres étudier le 
droit, et que si elle voulait lui faire un grand plaisir, 
elle lui permettrait de l'accompagner quelquefois à 
la promenade. 

Marie revint à la maison joyeuse et comme transfor- 
mée; aussi eut-on soin dorénavant de l'envoyer régu- 
lièrement prendre l'air toutes les fois qu'elle s'était 
trop fatiguée à l'ouvrage; il est probable que Cecil 
faisait le gust à peu près tous les soirs dans l'espoir 



— 136 — 

de la rencontrer, car dès qu'elle sortait, elle était sûre 
de le trouver dans la rue où ils s'étaient revus pour 
la première fois. Il y aurait eu de l'affectation de la 
part de la jeune fille à paraître ignorer la nature des 
sentiments de Cecii pour elle; les regards du jeune 
homme exprimaient l'affection la plus profonde, mais 
aussi la plus respectueuse; et le cœur de Marie, 
qui jusqu'ici ne s'était guère soucié que de réussir 
dans la vocation de son choix, commençait à s'ouvrir 
aux plus tendres sentiments. 

Cecii lui parlait souvent de la demeure qu'ils habi- 
teraient ensemble, il faudrait alors qu'elle dessinât 
autre chose que des broderies ; il ne souffrirait pas 
chez lui d'autres dessins que les siens. 

Enfin le masque tomba, il avait assez bien éludé 
les questions qu'elle lui adressait pour savoir com- 
ment il avait pu obtenir le consentement de son père 
à un mariage si fort au-dessous de lui, mais quand 
il découvrit qu'elle allait passer un mois de congé 
chez sa mère, et que non-seulement elle n'avait pas 
la moindre idée de rien lui cacher, mais au contraire, 
qu'elle se préparait à recevoir les félicitations de 
toute la famille ; — il se hâta de lui dire : 

« — Marie; voyez-vous; je ne puis pas vous épou- 
ser; mais je ne me marierai jamais avec personne 
d'autre; croyez-moi, passons-nous de cette formalité 
à laquelle le monde attache une si grande valeur, et 
soyons heureux. » 

Marie jeta les yeux autour d'elle, avec une espé- 
rance vague, qu'une autre voix que celle de Cecii 
avait prononcé ces mots si cruels, mais personne n'é- 
tait près d'elle : personne que lui, et le regard désolé 



— 137 — 

qu'elle lui jeta en le quittant, le hanta jusqu'à la fin 
de sa vie. 

Voilà toute l'histoire de la pauvre Marie; elle pa- 
raissait si heureuse de pouvoir la confier à une vé- 
ritable amie que madame Herbert la laissa parler 
sans l'arrêter. 

— Je n'aurais pas pu raconter cela à ma mère, ajoula- 
t-elle, elle n'aurait jamais voulu revoir M. Cecil; mais 
il me semblait que j'étais dans une nuit profonde! 
rien ne me faisait plus ni peine, ni plaisir; j'ai es- 
sayé de travailler comme autrefois, mais je n'avais 
plus le même cœur à l'ouvrage, quoique je le fisse 
aussi bien que possible. Je n'osais pas désirer la 
mort, je ne savais pas ce qui viendrait après. Je 
n'avais jamais beaucoup pensé à Dieu, ni au ciel, 
quoique j'aimasse tant les belles choses qu'il a faites: 
— voilà un beau cadeau, ajouta-t-elle en considérant 
sa rose ; — c'est comme un écho de vos bonnes pa- 
roles, madame. Jusqu'à Dimanche passé, jç n'avais 
aucune espérance dans le cœur, mais lorsque vous 
avez parlé d'un Céleste Ami, j'ai dit : « Oh! s'il voulait 
être un Ami pour moi! » 

Lucie trouvait des consolations pour la pauvre af- 
fligée, dans le trésor de ses expériences personnelles. 
Ne lui avait-Il pas été ce qu'elle aimait le mieux, pour 
combler lui-même le vide qu'il avait fait; et Lucie pou- 
vait dire maintenant avec vérité que tout allait mieux 
pour elle qu'autrefois. 

— C'est sa voix que vous entendez, chère enfant, 
dit-elle; Il va dans les déserts à la recherche de sa 
brebis jusqu'à ce qu'il l'ait trouvée; Il vous a trouvée 
à présent, confiez-vous en Lui ; II vous chargera sur 



— 138 — 

ses épaules et vous emmènera dans le bercail où 
yous ne manquerez de rien. Marie, Il vous aime, et 
son amour ne trompe jamais. 

Puis, par quelques paroles brûlantes de foi, Lucie 
agenouillée à côté du lit de sa protégée, la recom- 
manda aux soins du Bon Berger. 

— Je ne puis pas vous remercier, dit Marie en sai- 
sissant la main qui lui était tendue avec bonté , et la 
pressant avec ferveur contre ses lèvres: jamais je ne 
pourrai vous dire à quel point vous m'avez consolée, 
quel poids vous m'avez ôté du cœur. Oh ! il me semble 
que j'entrevois l'espérance maintenant que j'ai un 
Ami. Ah! que je ne l'afflige pas, c'est là le vœu que 
je forme ! s'écria-t-elle à demi-effrayée, car je suis 
bien faible et bien misérable. 

Lucie lui chanta à voix basse les paroles sui- 
vantes : 

Supporterions-nous les uns des autres 
Ce que chaque jour il supporte de nous? 
Cependant ce glorieux Ami, ce frère, 
Nous aime quoique nous le traitions si mal, 
Quoique pour le bien nous lui rendions le mal, 
Il nous appelle toujours ses frères. 

Puis elle engagea la pauvre enfant fatiguée à s'en- 
dormir, et elle la quitta. 

Elle rencontra Phœbé qui venait la chercher, un 
peu fâchée de ce qu'après la veille de la nuit, elle se 
se fatiguait encore le jour, et de ce qu'elle n'avait pas 
touché au déjeûner qui l'attendait depuis une heure 
dans sa chambre; mais le regard de Lucie arrêta les 
remontrances que la fidèle Phœbé allait lui adresser ; 
ses beaux yeux bleus n'avaient pas brillé de tant de 



— 139 — 

joie, depuis qu'ils avaient contemplé Edda jouant 
avec son père sous le grand figuier du bungalow. 

Oui, nous pouvons en appeler à ceux qui ont eu le 
privilège d'être l'instrument qui a conduit un pécheur 
à Celui qui s'appelle l'Ami des pécheurs; est-t-il une 
joie pareille à celle-là? une joie humble et cependant 
triomphante, généreuse et cependant personnelle. 
Christ est glorifié, une âme est sauvée, les anges se 
réjouissent, une note a été frappée sur la terre, elle 
résonne dans le ciel, et vibrera jusque dans l'éternité. 



CHAPITRE XI. 



— Passez par ici, M me Overton; et l'élégante maî- 
tresse de Marie Fenton fit entrer dans l'atelier une 
personne d'un âge déjà avancé et dont la figure ridée 
portait les traces de la souffrance et de la pauvreté. 

— Voici la robe, reprit madame Fraser, en prenant 
des mains de Marie la pièce de mousseline sur laquelle 
elle brodait rapidement un charmant dessin de roses 
et de muguets ; M lle Fenton, indiquez-lui où il faudra 
placer les fleurs. 

La pauvre femme ouvrit ses cartons, et l'œil exercé 
de Marie fut enchanté du naturel et de la grâce avec 
laquelle ses fleurs favorites étaient exécutées. 

— Qu'elles sont belles ! dit-elle ; mais un regard si- 
gnificatif de sa maîtresse Parrêta. Depuis Salomon 



— 142 — 

jusqu'à nos jours, il a été admis que celui qui achète 
dit : « Cela ne vaut rien, cela ne vaut rien. » 

— Vous voyez ce qu'il nous faut. Une guirlande de 
roses et de muguets pour la coiffure ; la tunique rele- 
vée de place en place par des bouquets imitant le 
dessin de la robe. Je vous donnerai trente francs 
pour le tout, mais il faut que je les aie mardi sans 
faute. 

— Je ne pourrais pas les faire à ce prix, madame, 
il faut des fleurs très-fines pour assortir à un tra- 
vail comme celui-ci, dit la pauvre femme en jetant un 
regard amical à Marie, vous me donnez si peu de 
temps, madame, qu'il faudra que je me fasse aider. 
Les fournitures nécessaires à mon ouvrage coûteront 
près de trente francs ; — j'y perdrai, je vous assure, 
j'y perdrai, et Dieu sait que je ne le puis pas ; dit M me 
Overton avec un soupir; je ne puis pas demander 
moins de quarante-cinq francs. Dans ma jeunesse on 
n'y regardait pas de si près pour une parure de bal ! 

— Oh ! comme vous voudrez. Je sais où en trouver 
pour le prix que je vous offre. 

— Je regrette d'avoir fait cette longue route inutile- 
ment, dit la pauvre femme, en replaçant avec soin sa 
fragile marchandise dans ses cartons. 

Mais M me Fraser entendait trop bien ses intérêts 
pour renoncer si facilement à une habile ouvrière ; 
elle savait fort bien que ses fleurs étaient de première 
qualité et qu'elle ferait une excellente affaire en les 
payant au prix demandé, mais elle avait marchandé 
dans l'espoir d'augmenter ses profits ; après un mo- 
ment de discussion elle finit par accorder à M me Over- 
ton le prix que celle-ci demandait , et l'ouvrière 
s'éloigna. 



— 143 — 

La pensée de Marie était préoccupée du contraste 
entre la fraîcheur du travail et la figure fanée et fati- 
guée de l'ouvrière. 

— J'irai la voir, se dit-elle, si quelqu'un veut bien 
m'accompagner; — depuis qu'elle avait vu Cecil pour 
la dernière fois, elle n'avait pas osé sortir seule, de 
peur de le rencontrer. 

Dès que M me Fraser eut quitté l'atelier de couture, 
les langues se délièrent et ne la ménagèrent pas. 
« Pauvre femme ! n'est-il pas honteux de profiter 
d'une position comme la sienne ; elle travaille aussi 
bien à présent qu'il y a quelques années; mais les 
temps sont changés pour elle, — c'est la première 
fois qu'elle vient ici, il n'est pas probable qu'elle ait 
envie de revenir ; marchander des fleurs comme les 
siennes, — c'est dégoûtant ! 

— Racontez-moi son histoire, dit Marie, sans lever 
les yeux de dessus son ouvrage ; c'était une règle de 
l'établissement de M me Fraser, que la conversation ne 
devait pas nuire au travail ; (et, il faut convenir qu'en 
elle-même, cette règle était bonne.) Marie était de 
celles qui l'observaient avec conscience. 

— Vous n'avez jamais entendu parler du magasin 
Overton, ah ! c'est vrai, vous êtes trop jeune, répon- 
dit M lle Tracy, chef d'atelier ou première ouvrière, en 
rabattant une boucle de cheveux destinée à cacher 
quelques fils argentés; c'était magnifique, et sans cer- 
taines dames qui roulent carosse, M me Overton, ou 
plutôt M lle Overton, car elle n'a jamais été mariée, 
pourrait se promener dans sa voiture aujourd'hui. Le 
commerce des fleurs était tout autre chose alors, les 
dames de la cour et toute la noblesse le patronnaient 



— 144 — 

plus qu'à présent. Après avoir travaillé longtemps 
avec le plus grand succès comme première ouvrière, 
M 1Ie Overton s'établit pour son compte; elle réussit 
très-bien, en tant que les commandes ne se faisaient 
pas attendre, elle avait plus d'ouvrage que de temps 
pour l'exécuter ; mais on ne la payait pas régulière- 
ment, ses plus fortes partiques lui firent entièrement 
défaut dans un moment où elle avait elle-même de 
grands paiements à faire, elle ne put satisfaire à ses 
engagements, grâce aux belles dames qui ne la payaient 
pas; la justice dut s'en mêler, et la pauvre femme, 
qui avait toujours été très-honorable, fut désespérée; 
elle perdit la tête et tomba gravement malade ; elle 
se vit obligée de liquider ses affaires ; dès lors 
elle aurait pu se remonter, mais elle a été malade 
plus de dix ans, ce qui a achevé de la réduire à un 
état voisin de la misère, et maintenant, elle travaille 
encore, mais je la crois bien bas, à en juger par l'en- 
droit où elle demeure, — pauvre créature ! — et la 
petite demoiselle secoua la tête. 

— Travaillez , mesdemoiselles ; travaillez et par- 
lez , ou travaillez et taisez-vous ; si le contraire ne 
vous est pas possible, s'écria-t-elle en voyant tous les 
regards se diriger sur elle ! — D'ailleurs elle n'est pas 
la seule que de mauvaises pratiques ont ruinée ; le 
crédit peut beaucoup pour soutenir une maison, mais 
il ne peut pas tout, et il ne dure pas toujours ; une de 
nos plus grandes couturières a fait faillite, parce que 
les dames qui l'employaient ne la payaient pas régu- 
lièrement, et quelques-unes même pas du tout. 

C'était un samedi soir, l'établissement de M me Fra- 
ser n'était cependant pas sans posséder certains avan- 



— 145 — 

tages; le travail cessait à sept heures le samedi; à la 
grande satisfaction de ces jeunes yeux, fatigués d'une 
application continuelle. Les ouvrières arrangeaient 
leurs ouvrages, mettaient tout en ordre, lorsque M me 
Fraser entra. 

— M lle Fenton, je suis fâchée de vous retenir ce soir, 
mais je suis sûre que vous me ferez le plaisir de des- 
siner ce modèle sur ce tablier de moire. M me P. a 
changé d'avis, et ne veut pas de la dentelle noire dont 
nous étions convenues; elle désire qu'on le brode 
pour assortir à la robe ; je ne vous l'aurais pas de- 
mandé ce soir, s'il ne fallait pas qu'il fût rendu lundi 
matin à onze heures pour le déjeuner. 

Marie rougit vivement, ce même jour elle s'était re- 
proché son manque de courage ; elle n'osait pas en- 
core parler à ses compagnes des nouvelles espérances 
qui consolaient et fortifiaient son cœur blessé et dé- 
couragé. On avait bien remarqué qu'il s'était fait un 
changement chez elle, mais personne ne s'en plaignait, 
on aimait à lui voir une expression plus heureuse, et 
la grande faveur dont elle jouissait auprès de sa mai- 
tresse n'indisposait pas contre elle , depuis qu'elle 
était devenue plus humble et plus complaisante dans 
ses rapports avec ses camarades. M me Fraser s'applau- 
dissait chaque jour de l'excellente idée qu'elle avait eue 
de la mettre en pension à Mildred ; ce n'était pas la 
même personne qu'un mois auparavant ; M me Herbert 
lui avait fait un bien étonnant, et elle travaillait mieux 
que jamais. 

Marie se décida courageusement cependant et ré- 
pondit avec douceur mais avec fermeté : « Je suis 
sûre, madame, que vous me connaissez assez, pour 

10 



— 146 — 

savoir que je dessinerais volontiers ce tablier, mais il 
ne peut être prêt lundi matin qu'à la condition d'y 
travailler tout le jour demain. 

— Et qu'est-ce que cela vous fait, je vous prie ? je 
ne vous demande pas de le broder, vous. 

Les yeux de Marie se remplirent de larmes, elle 
aimait sincèrement sa maîtresse, et n'en avait jamais 
reçu un reproche un peu vif, mais elle répondit : 

— Ce n'est pas le temps que me prendrait le dessin, 
ni l'ouvrage que je redoute, non, je vous assure; je le 
ferais en entier moi-même, si ce n'était pas dimanche, 
mais ce serait aussi mal pour quelqu'un d'autre que 
pour moi. Je ne peux pas exécuter un dessin qu'il fau- 
dra broder le dimanche. 

Ce langage était tout nouveau dans l'atelier de 
M me Fraser; elle paraissait très-fâchée, mais c'était 
après tout une femme comme il faut quant aux sen- 
timents; elle répondit seulement: 

— M me Herbert veut-elle faire de vous une métho- 
diste, Marie Fenton ? s'il en est ainsi, plus vite je vous 
retirerai de chez elle, mieux cela vaudra, rien ne se- 
rait plus nuisible à votre avancement ; mais une autre 
fois je saurai qu'il ne faut pas m'adresser à vous lors- 
que j'aurai un service à demander. 

Marie leva des yeux suppliants sur sa maîtresse; 
celle-ci fort offensée quitta la chambre sans ajouter 
une parole. Marie jeta un regard timide autour d'elle, 
mais ne rencontra aucune sympathie sur les physio- 
nomies de ses camarades. M Ile Tracy se crut obligée de 
prendre le parti de M me Fraser: 

— Quelle ingratitude ! dit-elle à demi-voix en se- 
couant la jupe d'une robe ; une chose demandée avec 



— 147 — 

tant de bonté ; comme une faveur ! Que de maîtresses 
qui auraient tout simplement donné leurs ordres à 
une ouvrière, sans permettre qu'elle répliquât; — 
quant à moi, je ne vois pas trop comment je pourrai 
faire observer la discipline dans l'atelier, si nos jeunes 
filles ont la permission de refuser l'ouvrage sous pré- 
texte que ceci est bien et cela mal. 

Une autre ouvrière qui occupait la troisième place 
dans l'atelier, et que les succès de Marie avaient 
souvent dépitée, ne manqua pas de faire aussi des 
observations désobligeantes : 

— Ah ! nous allons voir la favorite sous un nouvel 
aspect, dit-elle; quel bonheur pour nous d'avoir ses 
bons conseils à notre portée ! Cependant j'aurais 
mieux attendu d'elle, je l'avoue. Pauvre M me Fraser! 
peut-être voudra-t-elle bien se contenter de mes hum- 
bles services pour ce dessin? 

La conscience de Marie ne lui reprochait rien, elle 
savait qu'elle avait eu le désir de bien faire, et qu'elle 
l'avait essayé ; mais comment se faisait-il que tout le 
monde se tournât contre elle ? Le cœur gros, elle re- 
prit le chemin de Mildred et demanda à parler à M me 
Herbert. 

Elle raconta son histoire non sans verser quelques 
larmes, et Lucie l'écouta avec reconnaissance; elle 
se réjouissait de ce que la semence était tombée dans 
une bonne terre, et de ce qu'elle avait été reçue 
non seulement avec joie, mais encore l'avait aidée à 
supporter la tentation et des reproches injustes. Son 
approbation consola et calma Marie, mais elle ne pou- 
vait oublier le mécontentement de M me Fraser , et 
surtout son accusation d'ingratitude : « Elle a été si 



— 148 — 

bonne pour moi, j'aurais fait tout au monde pour l'o- 
bliger, sauf cela. Je crains d'ailleurs que mon refus 
ne la dérange réellement beaucoup. 

— Nous devons obéir à notre Maître, dans la mau- 
vaise comme dans la bonne réputation, mon enfant ; 
lui dit Lucie, mais je crois que dans cette affaire ci, 
je pourrai vous aider. Je connais M me P... et je sais 
qu'elle tient trop à la sanctification du dimanche pour 
elle-même, pour n'y pas tenir aussi pour les autres ; 
il faut qu'elle ait ordonné ce tablier sans y penser ; je 
vais aller la voir immédiatement, et je suis presque 
sûre que je pourrai vous renvoyer chez M me Fraser 
avec une réponse satisfaisante. 

M me Herbert avait raison ; rien n'était plus loin de 
la pensée de M me P... que d'exiger qu'on travaillât 
pour elle le dimanche ; ses ordres avaient été singu- 
lièrement modifiés en passant par la bouche de sa 
femme de chambre; et à la requête de M me Herbert 
elle se hâta d'écrire à M me Fraser, lui demandant 
de vouloir bien l'avertir lorsqu'à l'avenir quelqu'or- 
dre venant de chez elle serait cause que ses ouvrières 
devraient travailler le dimanche. 

Marie un peu tremblante retourna chez sa maî- 
tresse, qu'elle trouva occupée à préparer le tablier 
pour le donner à broder à l'ouvrière dont nous avons 
parlé, et qui avait promis de le faire. Elle fut très- 
étonnée de la démarche de M me Herbert, et encore 
plus du billet de M me P.... 

— Il faut que chacun vive, dit-elle ; qu'est-ce que je 
deviendrais, si je refusais de travailler quelque jour 
que ce soit; mais enfin si ces dames consentent à at- 
tendre, j'en suis enchantée et fort soulagée; » — elle 



— 149 — 

mit de côté le dessin et l'étoffe ; « cependant, Marie, 
par intérêt pour vous, je vous engage à vous mettre 
en garde contre ces notions exagérées ; vous ne réus- 
sirez jamais, voyez-vous ; il faut prendre le monde 
comme il est, parce qu'enfin, dit- elle en répétant 
sa maxime favorite : il faut que chacun vive. » 

— C'est vrai, répondit Marie timidement; mais vous 
savez que nous devons mourir aussi ! Et même pour 
cette vie, c'est une bonne chose que d'être en paix 
avec Dieu. Je n'ai su ce que c'était que tout derniè- 
rement , lorsque j'ai appris ce que mon Sauveur avait 
fait pour moi, et que la grande affaire de ma vie, de- 
vait être de lui plaire. 

M me Fraser ne répondit pas, mais elle n'avait pas 
l'air de trouver mauvais que Marie lui parlât ; elle lui 
permit d'achever le dessin du tablier, dont la jeune 
fille s'était emparée, puisqu'on ne devait pas y tra- 
vailler le dimanche. Marie se sépara de sa maîtresse 
dans les meilleurs termes, et l'ouvrière qui devait la 
remplacer ne fut pas plus étonnée en recevant un 
billet de M me Fraser, qui l'avertissait qu'on n'avait 
pas besoin d'elle, que l'atelier tout entier ne le fut le 
lundi matin en voyant M lle Fenton réinstallée dans 
les bonnes grâces de la maîtresse. 

En s'entretenant le dimanche suivant avec son amie 
Hélène Mather, de ce qui s'était passé pendant la se- 
maine, Marie découvrit que sa position n'avait rien 
d'extraordinaire; les difficultés que son amie avait à 
surmonter étaient plus grandes encore. 

Hélène était première ouvrière dans une maison 
dont un homme seul était le chef. 

— Je n'ai d'autorité, dit-elle, que pour ce qui con- 



— 150 — 

cerne l'ouvrage ; notre patron est un homme tout à 
fait impie, et cependant il découvre peu à peu que ce 
sont ceux qu'il appelle méthodistes qui gaspillent le 
moins ses marchandises, qui n'ont pas recours au 
mensonge pour éviter un reproche, ou qui ne per- 
dent pas un temps qui en définitive lui appartient. 
Quoiqu'il sache très bien ce que je suis et qu'il dé- 
teste ma religion, il me confie toutes ses clefs à pré- 
sent, et peu à peu je pourrai acquérir quelqu'influence 
sur les apprenties et les ouvrières. C'était l'usage dans 
notre maison, et un usage bien désagréable, qu'on 
fermât à clef les chambres à coucher le matin dès 
qu'on en était sorti et qu'on ne les rouvrît que le soir 
au moment de se mettre au lit; il m'a permis de dé- 
roger à cette habitude, à la condition que je m'enga- 
geasse à ce que nos jeunes filles ne perdissent pas 
leur temps dans leurs chambres. Le soir on éteignait 
le gaz dans les ateliers dès que l'ouvrage était fini, 
n'importe l'heure ; en hiver, c'était une grande priva- 
tion, puisque ce sont les seules pièces chauffées, nos 
chambres ne le sont pas, mais il fallait bien y aller bon 
gré, malgré. La semaine passée, notre patron m'a per- 
mis, si je me chargeais d'éteindre le gaz, de le garder 
dans les salles de couture, après les heures de tra- 
vail, parce ce que je sais, a-t-il ajouté, que vous ne le 
brûlerez pas inutilement. Ces petites gracieusetés me 
donnent une certaine influence sur les ouvrières, con- 
tinua Hélène, il faut donc attendre avec patience , 
mais je soupire après le moment où je pourrai leur 
parler du Sauveur et mettre un terme aux propos 
méchants et cruels que j'entends journellement au- 
tour de moi. 



— 151 — 

— Qu'est-ce donc qui leur donne tant d'amertume 
contre la religion? demanda Marie. 

— Je crois qu'il y avait autrefois dans notre atelier 
quelques personnes qui faisaient de beaux discours 
religieux, qui interrompaient constamment leur ou- 
vrage pour aller à des réunions, mais dont la con- 
duite n'était pas d'accord avec leurs principes, puis 
il se trouve malheureusement qu'une de nos pratiques 
qui fait grande profession de piété est précisément 
celle qui nous donne le moins de temps pour exé- 
cuter ses ordres. Un jour entr'autres elle a attendu 
dans sa voiture que sa robe fût terminée en exigeant 
que nous missions tout de côté pour la satisfaire , et 
nos jeunes filles furent obligées de veiller pour ache- 
ver d'autres commandes. Ah ! si vous aviez entendu 
ce qu'elles disaient de cette malheureuse dame : 
« La misérable , que je voudrais qu'elle fût dans son 
cercueil, » et bien d'autres choses pires encore. 

— J'aimerais que M me Herbert allât les voir pour 
leur donner une idée de ce que peut être une dame 
vraiment chrétienne. 

— Je vous avoue que j'aurais presque peur que 
notre chère dame entrât dans nos ateliers, malgré tout 
le bien qu'elle m'a fait: nos patrons redoutent telle- 
ment ce qui peut nous détourner de notre ouvrage ; 
et nos jeunes filles ne diraient que des sottises dès 
qu'elle aurait le dos tourné, je crois en vérité que 
sa visite ferait plus de mal que de bien. Je demande 
à Dieu d'incliner quelques-unes d'entre elles à venir 
avec moi à la classe biblique, je suis sûre qu'il a 
exaucé mes prières ces deux derniers dimanches , 
puisque Sara Morton m'a accompagnée. 



— 152 — 

— J'aimerais bien savoir ce que nous pourrions 
faire pour confesser Christ devant les hommes; cela 
paraît si facile quand on y refléchit; je voudrais le 
faire, j'ai honte de garder mon bonheur pour moi 
toute seule, et cependant j'ai peur ; hier au soir, quand 
j'ai essayé d'en dire quelques mots, il m'a semblé que 
je ne réussissais qu'à provoquer les moqueries. Si nous 
mettions cette question dans la boîte ? 

Marie faisait allusion à une idée qu'avait eue M me 
Herbert, dans le désir de se mettre au fait des circon- 
stances et des difficultés de celles des jeunes filles qui 
ne venaient chez elle que le dimanche. Elle avait pro- 
posé que celles qui ne se soucieraient pas de joindre 
leurs noms aux questions qu'elles adresseraient, les 
écrivissent sur une bande de papier à part, avec un 
numéro correspondant, et qu'elles jetassent le tout 
dans une boîte placée dans la salle de réunions. Cel- 
les qui désiraient ses prières pour quelque sujet par- 
ticulier, pouvaient les demander de la même ma- 
nière. Le dimanche soir Lucie ouvrait la boîte, lisait 
les questions qui lui étaient adressées , préparait 
les réponses qu'elle faisait entrer dans l'instruction 
du dimanche suivant, ou bien elle les écrivait, sui- 
vant Foccurence , et les mettait sous enveloppe à 
l'adresse du numéro que la questionneuse seule pou- 
vait reconnaître. Le dimanche soir à dix heures, Lu- 
cie se réunissait en esprit, avec celles qui lui avaient 
demandé des prières pour un sujet spécial. Ce plan 
lui avait jusqu'ici très bien réussi, et souvent une 
jeune fille qui avait gardé l'incognito à l'aide d'un 
numéro finissait par se faire connaître. Marie et Hé- 
lène n'hésitèrent point à signer leurs noms après la 



— 153 — 

question ci-jointe: « Chère madame, nous aimons no- 
tre Sauveur, nous désirons parler de Lui, mais c'est 
difficile, et il nous semble que nous faisons plus de 
mal que de bien. Que faut-il que nous fassions ? 

Lucie choisit pour sujet d'étude le dimanche sui- 
vant: Christ est Roi. Elle parla de lui comme régnant 
en souverain sur les cœurs de ses enfants , et comme 
devant revenir sur la terre pour y exercer un grand 
pouvoir et y régner : « Le confesser maintenant , 
tandis qu'il est méprisé et rejeté, est un privilège, 
mais il est difficile à exercer. Il y a des obstacles 
dans notre propre cœur, c'est du cœur que la bouche 
parle, et souvent le Seigneur n'habite pas dans le nô" 
tre. Nous ne sommes pas conséquents dans notre con- 
duite, et le monde nous surveille d'un œil vigilant, 
une seule inconséquence de notre part peut mettre 
à néant la confession la plus courageuse. Il y a aussi 
des obstacles en dehors de nous-mêmes. Nous pou- 
vons rencontrer une opposition telle que le simple 
nom de Celui que nous aimons soulèvera toute une 
tempête de colère ou de mépris. Prions pour avoir 
la sagesse, et rappelons-nous sa promesse : « Je serai 
avec ta bouche. » Que chaque parole prononcée pour 
le Seigneur soit une flèche dirigée par la prière. » Et 
d'une voix tremblante, Lucie raconta l'histoire de Di- 
noo, et comment ses paroles si simples, mais accom- 
pagnées de prières et de foi , avaient frappé droit au 
cœur de son jeune maître. 

— Soyez persuadée, ajouta-t-elle, que notre vie 
parlera pour notre maître d'une manière plus persua- 
sive et plus continuelle que nos lèvres. Montrons que 
notre foi nous donne la paix et la joie ; montrons que 



— 154 — 

nous croyons réellement que la figure de ce monde 
passe et que l'éternité est devant nous. Montrons en- 
fin que si nous rendons l'honneur à qui il est dû, ce- 
pendant les commandements du Seigneur ont plus de 
poids pour nous que ceux des hommes, et qu'aucune 
considération mondaine ne pourra nous empêcher de 
lui obéir. Montrons que nous ses disciples nous som- 
mes toujours prêts à aider, à offrir notre sympathie, 
à abandonner nos droits, à estimer les autres comme 
meilleurs que nous-mêmes. 

Hélène et Marie étaient suspendues à ses lèvres, et 
toutes deux sentirent que l'honneur de leur maître 
leur était confié ; elles prirent la résolution, avec le 
secours de son Esprit, d'être de fidèles témoins de 
sa vérité, soit par leur vie, soit par leurs paroles. 

Noël approchait, Lucie avait demandé à Edouard de 
lui envoyer un sapin et une bonne provision de houx; 
Edouard comprit alors qu'elle ne comptait pas les 
rejoindre pour les fêtes de la fin de l'année, et il lui 
adressa une remontrance assez vive. 

— Je ne pourrais pas m'absenter pour la première 
année, répondit-elle; plus lard, j'aurai peut-être 
réussi à me faire une amie assez intime à Londres, 
pour lui demander de me remplacer; je t'assure, 
Edouard, que je n'ai aucun droit au martyre dans 
cette occasion ; je me réjouis beaucoup du jour de 
Noël; sept jeunes filles qui, il y a trois mois, n'y 
avaient jamais pensé s'approcheront avec moi de la 
table du Seigneur; tu seras bien aise de savoir que 
Suzanne Elton sera du nombre ; j'ai eu de sérieuses 
conversations avec elle ; elle m'a demandé de l'aider 
à devenir une vraie chrétienne, et j'ai vu que ce n'est 



— 155 — 

pas chez elle le résultat d'une impression fugitive, il y 
a déjà quelque temps qu'elle cherche. Cette chère en- 
fant devient chaque jour plus jolie, et je tremble sou- 
vent pour elle ; elle est employée dans une maison fort 
mondaine: ses camarades m'ont raconté qu'on tient 
beaucoup à la faire servir dans les magasins à cause 
de sa jolie figure. 

Mes jeunes filles sont enchantées de la perspective 
de l'arbre de Noël ; et cependant, je redoute presque 
ces jours de fêtes et de joie. L'œuvre que j'ai entre- 
prise me console et m'intéresse plus que je ne puis le 
dire. Lorsque ces pauvres enfants viennent me conter 
leurs peines et qu'elles me demandent de les diriger, 
il me semble que je suis vraiment mère pour la se- 
conde fois, mais dans les occasions de fêtes, au mi- 
lieu de leur gaîté, je n'y suis plus du tout ; il y a 
comme un silence intérieur chez moi; j'écoute, j'é- 
coute pour tâcher d'entendre encore Pécho de ces 
voix éteintes depuis longtemps. Il y a des moments 
dans ma vie où j'éprouve un désir ardent de revoir 
mon enfant , plus encore que mon mari. Je me sens 
en parfaite communion d'esprit avec Arthur dans 
tout ce que je fais maintenant, cela m'encourage de 
penser qu'il serait heureux et reconnaissant de me 
voir occupée comme je le suis pendant les années de 
notre séparation. Mais mon petit Edda, mon enfant , 
quelle vie, quel intérêt il mettrait autour de moi. Je 
m'efforce de repousser cette pensée comme une ten- 
tation , elle devient quelquefois trop douloureuse. 
Priez pour moi , afin que je sois de plus en plus con- 
vaincue que tout ce que Dieu a fait est pour mon 
bien. 



CHAPITRE XII. 



Lucie était en correspondance avec ses amis de 
Gwalior; elle apprit à peu près à cette époque que 
la fille aînée du capitaine S allait se marier ; dé- 
sireuse de lui offrir un témoignage d'affection , elle 
voulut lui donner son voile de noce ; et pensant que 
ce serait une bonne occasion pour faire connaissance 
avec les patrons de la maison où travaillait Suzanne 
Elton , elle alla y faire ses emplettes. 

Pendant la première année, les occupations de Su- 
zanne se bornaient plutôt à faire le service de ses ca- 
marades qu'à travailler assidûment ; elle allait dans le 
magasin assortir les rubans, les garnitures ; elle cou- 
rait chercher les fers chauds lorsqu'il fallait repas- 
ser; elle faisait les commissions de tout le monde; 



— 158 — 

bref , elle servait de télégraphe entre les différentes 
branches de ce vaste établissement. Suzanne, accoutu- 
mée à la liberté de la vie de campagne, préférait cette 
activité à la monotonie de l'atelier de couture. Mais 
il faut avouer que ce n'était pas une position très 
sûre pour elle, quoique modeste par nature, elle ne 
pouvait s'empêcher de remarquer, lorsqu'elle parais- 
sait au magasin , que bien des yeux la suivaient avec 
admiration , et on découvrit bientôt à l'atelier que 
lorsqu'on avait quelque message difficile à faire faire, 
il valait mieux en charger Suzanne; elle réussissait 
plus vite que les autres. 

La maîtresse, M me Ford , pensait à consacrer cette 
jolie figure et cette taille élégante au service des 
magasins, et quoiqu'on eût payé l'apprentissage de 
la jeune fille pour la perfectionner dans l'art de la 
couture, M me Ford essaya de lui persuader qu'il 
était tout aussi utile d'apprendre à servir les pra- 
tiques qui venaient chez elle. Cependant la faveur 
avec laquelle elle avait reçu Suzanne dans les pre- 
miers temps paraissait diminuer un peu; la pauvre 
enfant avait rougi avec une telle violence un jour 
qu'elle avait été chargée de répondre à quelqu'un 
que sa maîtresse n'était pas à la maison, qu'on ne 
lavait pas crue un instant; et une autre fois, elle 
avait positivement refusé d'attacher une adresse fran- 
çaise à un bonnet qu'on avait commandé de faire 
venir de Paris, et qui sortait des mains de la fai- 
seuse de modes de la maison. M me Ford espérait 
cependant que ce n'étaient que de petits scrupules 
ridicules qui tomberaient peu à peu; aussi lorsque 
M me Herbert entra pour acheter son voile, elle ap- 



— 159 — 

pela Suzanne pour la servir; dès que le choix fut 
fait, la jeune fille reporta les cartons à l'un des 
commis de la maison. 

M me Herbert fut un peu fâchée le même soir d'ap- 
prendre que Suzanne avait été toute seule voir M 1Ie 
Overton, la fleuriste, qui demeurait fort loin et dans 
une rue mal famée. La pauvre femme était tombée 
gravement malade après avoir exécuté la commande 
qui lui avait été faite par M me Fraser et elle était de- 
venue un objet de vif intérêt pour plusieurs des jeunes 
pensionnaires de Mildred; Marie et Hélène l'avaient 
trouvée dans une grande misère, manquant de tout 
ce qui lui aurait été nécessaire dans son triste état 
de santé. 

MH e Overton avait éprouvé un moment de joie en 
voyant l'intérêt que lui témoignait ces jeunes filles; 
elle accueillait avec plaisir leurs visites et l'offre 
qu'elles lui firent de lire avec elle, le travail de la 
journée terminé. Madame Herbert, à leur recom- 
mandation, lui avait envoyé une garde-malade. Jus- 
que-là, les jeunes filles y avaient toujours été deux 
ensemble et M me Herbert avertit Suzanne de ne pas y 
retourner seule à l'avenir. «Vous pouvez m'en croire, 
mon enfant, il n'est pas convenable que vous alliez 
seule le soir dans les rues , vous pourriez vous en 
trouver mal; je connais Londres mieux que vous. 

Lucie ne pensait plus à cet incident , lorsque le 
lendemain elle entendit frapper à sa porte et avant 
qu'elle pût répondre, Suzanne entra pâle, les yeux 
hagards, presque défigurée par la douleur. 

— Ayez pitié de moi! — protégez-moi; — ne les 
croyez pas ; je suis innocente ! s'écria-t-elle en se 
jetant aux genoux de M me Herbert. 



— 160 — 

— Qu'est-ce que c'est, ma pauvre enfant , de quoi 
vous accuse-t-on; — vous me direz toute la vérité, 
n'est-ce pas Suzanne? » 

Suzanne expliqua aussi bien que le lui permit son 
désespoir, que M me Ford venait de la renvoyer, sans 
lui donner de certificat : « Ils disent que si je ne 
peux pas prouver la chose, ils me mettront entre 
les mains de la police ; j'en mourrai et mon père 
aussi. » 

La veille au soir, M me Ford ayant eu quelque chose 
à prendre dans le carton où Lucie avait choisi un 
voile, s'était aperçue qu'il en manquait un de grand 
prix ; elle était sûre de l'avoir vu dans la matinée, 
se rappelant qu'elle avait fortement engagé M me Her- 
bert à l'acheter. Cette boîte avait passé par les mains 
de Suzanne lorsqu'elle l'avait rendue au commis pour 
la remettre à sa place ; aussi n'avait-on pas hésité à 
l'accuser de vol, et au vrai toutes les apparences 
étaient contre elle. 

Les scrupules que Suzanne avait manifestés peu de 
temps auparavant n'adoucirent pas l'indignation de 
M me Ford , bien au contraire. « Voilà donc la jeune 
demoiselle que de simples habitudes tolérées dans 
le commerce scandalisent si fort; qu'a-t-elle fait de 
sa conscience lorsque l'occasion de voler sa maî- 
tresse s'est présentée, croyant qu'on ne s'en aperce- 
vrait pas. Voilà le résultat de ces fameuses classes 
bibliques ; elle n'a donc jamais lu le huitième com- 
mandement ; peut-être qu'il ne se trouve pas dans sa 
Bible à elle, » s'était écriée la maîtresse en colère 
devant toutes les ouvrières. 

— Puis elle a dit , ajouta Suàanne; elle a dit qu'elle 



— 161 — 

enverrait un agent de police ici pour fouiller mes ef- 
fets ; je lai suppliée de ne pas le faire; qu'est-ce 
qu'une dame comme vous , Madame , aurait pensé de 
voir arriver un agent de police chez elle. Je lui ai ré- 
pété à plusieurs reprises qu'elle ne trouverait jamais 
le voile ici; alors une des ouvrières a dit, je crois 
que c'est une demoiselle Henwood : « Elle s'en est 
probablement déjà débarrassée ; elle n'est pas re- 
tournée tout droit chez elle hier au soir. .» Madame 
Ford me demanda où j'avais été, et lorsque je le lui 
ai dit, elle m'a regardée avec mépris. « Ah! cela ne 
m'étonne pas, une rue peuplée de voleurs; et qui vous 
avait accompagnée, je vous prie, Mademoiselle? » — 
Je lui ai répondu que j'avais été seule pour lire à ma- 
demoiselle Overton ; et tout le monde s'est mis à rire. 
— Enfin, ajouta la pauvre Suzanne, elle m'a ren- 
voyée ici avec notre première ouvrière, qui a reçu 
l'ordre d'examiner mes effets; Phœbé les lui montre, 
sans cela elle serait ici. 

Lucie ne doutait nullement de l'innocence de la 
jeune fille : mais la visite seule, la veille au soir, dans 
cette rue, était une complication désagréable et diffi- 
cile à faire comprendre à sa maîtresse. Lucie resta 
quelques moments en silence , plongée dans ses ré- 
flexions : Suzanne ne la comprit pas, elle s'imagina 
que madame Herbert la croyait coupable, et pour 
elle c'était le comble du malheur. Lucie la devina. 

— Non, Suzanne, je ne vous soupçonne pas; mais 
je crains que la conviction que j'ai de votre innocence 
ne vous soit pas fort utile auprès de votre maîtresse. 
Remettons toute cette affaire au Seigneur. Il sait la 
vérité, et II la fera briller au grand jour. » Et par 

11 



— 162 — 

quelques mots de fervente prière Lucie plaça la cause 
de Susanne entre les mains de Celui qui juge juste- 
ment : « Rappelez-vous, dit-elle à Suzanne en se re- 
levant, qu'il vaut mieux que le monde entier vous 
croie coupable, mais que vous ayez l'approbation de 
Dieu et de votre conscience; et que rien ne serait 
pire que de gagner la bonne opinion des hommes 
avec un grave péché sur le cœur. Restez ici pendant 
que j'irai parler à la personne qui vous a accom- 
pagnée. 

Lucie avait déjà la main sur le bouton de la porte, 
lorsqu'une réflexion soudaine l'arrêta : 

— Qui est mademoiselle Henwood, Suzanne? 

— C'est elle qui sert dans le magasin avec ma- 
dame Ford. 

— Vient-elle ici le dimanche? 

— Elle n'est venue qu'une seule fois ; je crois 
qu'elle ne s'en soucie pas beaucoup. 

— Est-elle de vos amies? 

— Non, Madame, je ne la vois que lorsque je vais 
au magasin ; mais elle n'aime pas que j'y aille. 

— Pourquoi n'y était-elle pas hier matin ? 

— Elle avait été reporter de l'ouvrage. 

— Qui a mis le magasin en ordre hier au soir? 

— C'est elle. Madame. 

— Avait-elle quelqu'un pour l'aider? 

— Non, Madame. 

Lucie espérait avoir trouvé une issue à ses diffi- 
cultés, mais elle ne savait pas encore comment il fal-l 
lait agir. L'ouvrière était partie et Phœbé, le cœur* 
serré, remettait tout en ordre dans la malle de sa 
sœur. Ce n'était pas seulement leur réputation et 



— 163 — 

celle de leur famille qui était en péril aux yeux des 
deux sœurs , mais encore la profession qu'elles fai- 
saient d'être chrétiennes, l'honneur du maître qu'elles 
servaient : — la renommée de la maison de leur 
chère dame ; — tout à leurs yeux était gravement 
compromis dans cette triste affaire. 

Madame Ford revint fort embarrassée de sa course 
chez M lle Overton; elle était partie convaincue que ce 
que lui avait dit Suzanne était une pure invention 
et elle avait trouvé, à l'adresse que lui avait donnée 
la jeune fille , une pauvre femme malade , nommée 
Overton, et qui se louait beaucoup delà visite que 
lui avait faite Suzanne Elton. M me Ford ne put par- 
nir à savoir si son apprentie était entrée dans un 
autre magasin dans cette même rue; elle fut obligée 
de reprendre le chemin de chez elle dans le vague 
espoir qu'on aurait retrouvé le voile chez M me Her- 
bert. Mais lorsqu'elle apprit par sa première ouvrière 
que toute recherche avait été inutile, M me Ford exas- 
pérée, allait envoyer chercher un agent de police , 
lorsqu'on vint l'avertir que M me Herbert la faisait 
prier d'avoir la bonté de venir lui parler un instant. 

Les manières calmes et l'air de dignité douce de 
Lucie eurent un effet merveilleux pour calmer l'irri- 
tation de la bonne dame, qui était arrivée préparée à 
exposer sa façon de penser sur les classes bibliques 
en général et sur l'hypocrisie de Suzanne Elton en 
particulier ; mais l'intérêt véritable que lui témoigna 
madame Herbert à l'occasion de la perte de son 
voile, la désarma si complètement qu'avant même 
qu'elle s'en doutât elle discutait avec Lucie sur les 



— 164 — 

moyens de retrouver son bien sans faire intervenir la 
police entre elle et ses jeunes employées. 

— Je suis bien sûre que vous n'avez nulle envie 
qu'on parle de votre maison dans les journaux , ni 
qu'on y voie entrer des agents de police, n'est-ce pas, 
madame Ford? 

La maîtresse du magasin, maintenant calmée, était 
en état d'écouter la voix de la raison. 

— Le magasin a été remis en ordre par une jeune 
personne nommée Henwood, n'est-ce pas? êtes-vous 
assez sûre d'elle pour que, si elle y eût trouvé le voile, 
elle vous l'eût rendu? 

— Je n'ai jamais surpris Anna me dérobant la 
moindre chose, répondit M me Ford ; mais elle est assez 
rusée ; elle ne doit pas rester longtemps avec moi , 
elle va se marier. 

— Il peut vous paraître étrange, M me Ford, que 
je jette des soupçons sur une personne qui m'est 
étrangère; mais il me semble que la tentation de 
s'emparer de ce voile doit être bien plus forte pour 
une jeune personne qui doit vous quitter que pour 
Suzanne Elton qui s'est engagée à rester deux ans 
avec vous, et dont il est facile de découvrir la culpa- 
bilité, si elle existe vraiment. 

Madame Ford paraissait ébranlée. 

— Mais non ! s'écria celle-ci , cela ne se peut pas ; 
je désire de tout mon cœur que cela ne soit pas, parce 
que je ne pourrais jamais retrouver mon voile; Anna 
Henwood est trop habile ! 

— Mais nous ne le retrouverons qu'en le cherchant 
où il peut être, reprit Lucie en souriant; auriez-vous 
la bonté de m'envoyer M lle Henwood, je la ques- 
tionnerai. 



— 165 — 

La marchande ne put s'empêcher d'admirer le 
calme et la présence d'esprit de la jeune veuve. « Il 
n'est pas étonnant que ces jeunes filles l'aiment tant , » 
se dit-elle très rassurée, en voyant ses intérêts entre 
les mains de madame Herbert. 

— Un moment, M me Ford, dit Lucie; m'auto- 
risez-vous à dire à cette jeune personne qu'un aveu 
complet et la restitution de l'objet volé la sauveront 
d'un châtiment public, et me promettez-vous, si on a 
la preuve de l'innocence de Suzanne, de la déclarer à 
toutes les personnes devant qui vous l'avez accusée? 

— Certainement, ma chère dame, certainement ; je 
ne veux aucun mal à cette enfant, mais je ne puis pas 
perdre un voile de prix comme celui-là, ni pour ses 
beaux yeux, ni pour ceux de qui que ce soit. 

Lucie avait la conviction qu'on arriverait à la dé- 
couverte de la vérité en la demandant à Dieu avec foi 
et avec ardeur; aussi elle éleva son cœur à Lui avec 
instance et elle engagea Phœbé et Suzanne à prier 
pendant qu'elle parlerait à Anna Henwood ; la recon- 
naissance de Suzanne lui fut une preuve de plus de 
son innocence. 

L'air effrayé de M 1Ie Henwood, lorsque sa maîtresse 
lui donna l'ordre de se rendre à Mildred, n'échappa 
point à celle-ci. 

— Ce serait étrange, pensa-t-elle; M me Herbert 
est une habile femme. J'espère qu'on ne m'aura pas 
gâté ce voile, une magnifique dentelle comme^ celle- 
là. 

Madame Herbert ne se laissa point influencer par 
l'air de désinvolture avec lequel l'ouvrière entra chez 
elle. 



— 166 — 

— Que désire Madame? je suis un peu pressée, 
c'est le moment où les magasins sont remplis de 
monde et on a besoin de moi. 

— Asseyez-vous , ma pauvre enfant , lui dit Lucie, 
et ne m'interrompez pas; vous me répondrez quand 
j'aurai fini. Je vous ai fait demander, parce que je suis 
réellement très fâchée de l'embarras dans lequel vous 
vous êtes mise vous et d'autres : je voudrais vous sau- 
ver d'une honte publique, si je le puis. La vérité sera 
découverte, je n'en ai pas le moindre doute ; Dieu 
s'en chargera; on le lui demande à cet instant même 
dans cette maison ; mais c'est à vous à savoir si vous 
voulez me la confesser librement, à moi en particu- 
lier, ou si vous voulez que la police s'en mêle. Je 
comprends la tentation : vous allez vous marier, et 
vous pensiez peut-être qu'on ne s'apercevrait de la 
disparition du voile que lorsque vous auriez été hors 
de la maison; mais je ne comprends pas que vous 
ayez jeté les soupçons sur une autre. Maintenant, 
Anna Henwood, je vous demande devant Dieu de me 
dire la vérité et de me rendre ce voile. 

Lucie n'avait pas perdu de vue la jeune fille, et 
bientôt l'air hardi et effronté que celle-ci avait cru 
devoir prendre céda devant ce regard sérieux em- 
preint de compassion. Lorsque Lucie l'assura avec 
calme que Dieu ferait connaître la vérité, elle eut 
peur et trembla; la honte, la crainte, la colère se 
peignirent tour à tour sur sa physionomie; mais elle 
n'eut pas le courage de résister plus longtemps, et 
d'une voix étranglée elle dit : 

— Vous ne le lui direz pas, à lui; — vous n'irez 
pas compromettre mon avenir ; — je vous dirai tout. 



— 167 — 

Oui, je l'ai pris, il s'était glissé dans un manteîet de 
mousseline, je l'ai trouvé en mettant la chambre en 
ordre. Le voilà, ce maudit voile, s'écria-t-elle en ti- 
rant un fil au moyen duquel elle l'avait bâti dans son 
manteau. « D'ailleurs, je ne savais qu'en faire ; je 
n'osais pas le mettre dans ma malle. N'est-ce pas , 
vous ferez ensorte qu'il ne le sache pas? répéta-t- 
elle en regardant madame Herbert d'un air sup- 
pliant. 

— Si j'étais vous, je le lui dirais moi-même ; il y a 
peu de bonheur à attendre d'une union qui débute 
par des tromperies ; mais j'aimerais vous voir plus 
préoccupée du mécontentement de Dieu. Vous avez 
été infidèle envers votre maîtresse : vous avez mis 
Suzanne au désespoir ; mais votre péché devant le 
Seigneur est le pire de tout , car nul n'a fait pour 
vous ce que Lui a fait. 

La jeune fille parut touchée d'un langage si nou- 
veau, mais la vue de Suzanne lorsqu'on la fit appeler 
pour l'avertir que le voile était retrouvé la toucha plus 
encore; sa jolie figure était presque méconnaissable; 
Anna fondit en larmes, et fit preuve de plus de re- 
pentir qu'elle n'en avait encore montré. 

Madame Herbert, accompagnée des deux ouvrières, 
se rendit chez M me Ford , qui demeurait en face de 
chez elle et demanda à la voir en particulier. La 
bonne dame accourut hors d'haleine et Lucie lui remit 
le voile. 

— Le voici, madame Ford, mais Suzanne ne l'avait 
pas pris. 

— Chère madame! vous avez fait des merveilles, 
je dois dire que je ne m'y attendais pas; — et il 



— 168 — 

ne me paraît pas gâté ; ajouta M me Ford en l'éten- 
dant sur la table ; — cette fille qui avait une si bonne 
réputation: — et si souvent j'ai averti ces demoi- 
selles de ne rien prendre. 

Toute trace d'émotion disparaissait peu à peu de 
chez Anna, quoique rouge de honte encore, son re- 
gard était froid et impénétrable. 

Lucie raconta rapidement ce qui s'était passé et 
rappela à M me Ford la promesse qu'elle lui avait 
faile, de déclarer devant tous l'innocence de Su- 
zanne. 

— Certainement! certainement; rien n'est plus 
juste; et attendrie par la figure pâle et les yeux gon- 
flés de larmes de Suzanne, elle lui tendit la main. 

— Je suis fâchée de ce que je vous ai dit, ma chère, 
ne pleurez plus, vous gâteriez vos jolis yeux, venez 
avec moi à l'atelier, je dirai à tous que ce n'est pas 
vous qui avez pris le voile. Anna Henwood, vous nous 
suivrez. 

Lucie jugea qu'une disgrâce publique ne ferait 
qu'endurcir cette jeune fille. 

— Vous me ferez plaisir, M me Ford , en exemp- 
tant M lle Henwood d'assister à une explication aussi 
pénible; j'ai d'ailleurs quelque chose à lui dire. 

Madame Ford y consentit et emmena Suzanne, mais 
au moment de sortir, elle reprit sur la table son pré- 
cieux trésor. 

— Avant tout, allons soigner ceci, Suzanne; un bon 
averti en vaut deux. 

Lucie se tourna vers la jeune ouvrière. 

— Vous êtes malheureuse, dit-elle, et mon cœur 
souffre pour vous ; mais je ne suis pas la seule qui 



— 169- — 

aie pitié de vous. Vous avez un ami au ciel. Vous 
l'avez affligé, et cependant II est prêt à vous pardon- 
ner, "et à effacer votre péché. Il ne vous méprise pas 
malgré votre misère. Voulez-vous vous agenouiller 
avec moi et le chercher à présent. 

C'était une parole dite à propos. La jeune fille était 
humiliée et repentante, elle se joignit de tout son 
cœur à la prière. Lucie se réjouit en croyant entre- 
voir l'aurore d'un nouveau jour dans la vie de Anna 
Henwood. 

— Oh! que ne vous ai-je connue plus tôt, dit Anna 
en se relevant; il me semble entendre la voix de ma 
mère. Je n'étais pas mauvaise quand je suis arrivée 
à Londres pour la première fois, et la personne chez 
qui ma mère me mit en apprentissage prenait grand 
soin de ses apprenties. Je crus qu'il me serait bon de 
voir un peu plus de monde et on me conseilla de cher- 
cher une place dans un grand magasin. Je découvris 
bientôt que la conscience est une chose assez gênante 
dans le commerce. On prétend qu'il est permis de 
mentir pour vendre ; dans le commencement je rou- 
gissais de honte, mais à présent cela ne me fait plus 
rien. Je ne veux pas m'excuser de ce que j'ai fait au- 
jourd'hui, c'était très mal et ma pauvre mère en au- 
rait le cœur brisé si elle le savait. 

On entendit la voix de madame Ford dans l'es- 
calier. 

Anna tressaillit. 

— Oh! que deviendrai-je; elle me méprise, et 
tout le monde ici en fera autant; je ne puis pas 
rester. 

— Anna, si on vous voit humiliée et repentante, 



— J70 — 

leur mépris se changera en pitié et peu à peu en res- 
pect. Rappelez-vous que vous avez mérité de souffrir, 
et surtout ma pauvre enfant, priez beaucoup cet 
Ami, qui, s'il hait votre péché, vous aime et veut vous 
aimer. 

Madame Ford fut assez étonnée cependant, lorsque 
Anna s'approcha d'elle et lui demanda d'une voix 
humble de lui pardonner; et au grand soulagement 
de Lucie qui craignait quelque mot dur ou piquant, 
la maîtresse se borna à lui dire : « J'espère que ce 
sera une leçon pour vous ; — maintenant allez au 
magasin, vous y trouverez des dames qui attendent.» 



CHAPITRE XIII. 



L'histoire de Suzanne, naturellement, fut racontée à 
Arden, soit par les deux sœurs, soit par madame Her- 
bert elle-même. Lizzie était triomphante: « Je l'avais 
bien dit, répétait-elle à son mari! je savais bien que 
cette fille n'aurait que des ennuis à Londres. » 

Le père fut irrité des préjugés persistants de sa 
femme contre sa fille favorite. « Des ennuis? il me 
semble qu'il y a une certaine différence entre être 
une voleuse et être soupçonnée de vol; d'ailleurs à 
tout prendre, Suzanne occupe une place plus élevée 
que jamais auprès de ces dames; — chère enfant! 
j'aimerais l'avoir ici à côté de moi, à l'instant même; 
il faut ne pas s'y connaître pour croire que cette figure 



— 172 — 

là soit capable d'une vilaine action. Quel bonheur pour 
elle d'avoir là-bas notre jeune dame. Mais j'y pense, 
il ne faut pas que Suzanne reste dans une maison où 
on l'a accusée de vol; les Elton ont toujours marché 
la tête levée. » Lizzie n'était pas de cet avis, elle crai- 
gnait qu'en changeant de maison, il ne fallut payer un 
nouvel apprentissage, et elle avait calculé tout autre- 
ment l'emploi de leur argent, mais Elton écrivit en 
secret à sa fille pour lui dire qu'il ferait tout ce qu'il 
faudrait pour la rendre heureuse, et que si les gens 
où elle était la regardaient du haut en bas, elle n'avait 
qu'à aller ailleurs. Suzanne remit cette lettre entre 
les mains de M me Herbert; Lucie, sans le lui dire, 
avait eu la même pensée, c'est qu'il valait mieux chan- 
ger de maison. 

Suzanne avait été complètement blanchie de l'accu- 
sation lancée contre elle; mais elle ne pouvait oublier 
ce qui s'était passé, et l'intérêt même qu'on lui témoi- 
gnait finissait par lui être désagréable. Elle était 
d'ailleurs bien décidée à ne pas paraître dans les 
magasins, et cette décision aurait amené des discus- 
sions continuelles avec sa maîtresse, qui profitait au 
contraire de toutes les circonstances pour l'y en- 
voyer. 

— La seule chose qui me ferait regretter de quit- 
ter, dit Suzanne à M me Herbert, c'est qu'Anna paraît 
s'attacher à moi à présent; personne ne veut lui par- 
ler chez M me Ford ; elle aime beaucoup venir ici le 
dimanche ; — mais il est vrai qu'elle va bientôt partir, 
et il se passera peut-être quelque temps avant que 
je trouve une autre place. 

Lucie s'était tellement acquis l'estime et la considé- 



— 173 — 

ration de M me Ford qu'elle n'eut pas de peine à ar- 
ranger l'affaire de Suzanne avec elle, et à rompre son 
engagement, d'ailleurs le moment n'était pas mauvais 
pour trouver une remplaçante. La grande préoccupa- 
tion de M me Herbert était plutôt de chercher une 
maison où Suzanne serait aussi bien au spirituel 
qu'au temporel, et elle voyait par expérience que les 
établissements de travail les plus à la mode n'étaient 
pas ceux qui répondraient le mieux à son but. Elle 
avait remarqué depuis un ou deux dimanches de nou- 
velles jeunes filles qui venaient à sa classe biblique 
et dont l'air heureux et de bonne santé faisait un 
frappant contraste avec les physionomies maladives 
qui l'entouraient. 

Leur ayant demandé où elles travaillaient, elles ré- 
pondirent d'une voix joyeuse: « Chez M me Burton. » 
Lucie se décida à faire une tentative pour placer Su- 
zanne chez M me Burton ; nous donnons le résultat de 
ses recherches dans une de ses lettres à sa belle- 
sœur. 

« Je suis tout à fait tranquille maintenant en ce 
qui concerne Suzanne, et vous m'obligeriez en com- 
muniquant à son père ce que je vais vous raconter. 
Je ne croyais pas qu'il existât dans ce Londres, si 
dur, si égoïste, si intéressé , une maison de com- 
merce basée sur des principes et des sentiments chré- 
tiens ? mais j'en ai trouvé une, et il faut que je vous 
fasse part de la découverte que j'ai faite de Madame 
Burton. Représentez- vous, si vous le pouvez, une fi- 
gure toute bonne, aimable, brillante de cordialité ; sa 
toilette était, je pense, ce qu'elle doit être, car elle ne 
m'a point frappée. J'ai commencé par m'informer de 



— 174 — 

la santé de ses jeunes employées, et du nombre d'heu- 
res qu'elles passent au travail. 

— Je crois madame, m'a-t-elle dit, que je répon- 
drai mieux à vos questions en vous racontant mon 
histoire en peu de mots. Mon père était procureur, 
mais il avait beaucoup d'enfants et plusieurs de mes 
sœurs étaient d'une santé délicate. Je fus obligée de 
quitter fort jeune la maison paternelle pour chercher 
à gagner ma vie. J'ai été apprentie cinq ans ; trois 
ans dans une maison et deux dans une autre : puis je 
m'établis pour mon compte et quelque temps après je 
pris une de mes sœurs chez moi. Elle ne se portait 
pas très bien à la campagne, mais il paraît que l'air 
de Londres lui convenait mieux, car elle se rétablit 
complètement; j'en pris une seconde et toutes deux 
sont à présent en bonne santé , et ne m'ont pas 
quittée depuis leur installation dans la maison. J'at- 
tribue leur bonne santé à ce que je n'ai jamais per- 
mis, dans aucune saison de l'année, qu'on travaillât 
plus de douze heures par jour chez moi. 

— Que faites-vous donc quand les commandes sont 
pressées? 

— Je refuse ce que je ne puis faire ; il va sans 
dire que les profits ne sont pas si grands. Voici 
trente ans que je suis dans les affaires ; plusieurs de 
celles qui ont commencé avec moi ont fait fortune et 
se sont retirées du commerce. Il est évident que 
douze heures de travail ne peuvent pas soutenir la 
concurrence avec les maisons qui font travailler dix- 
huit heures par jour. Mais qu'est-ce que cela fait, 
madame ; mes affaires marchent bien et mes jeunes 
filles sont heureuses avec moi ; nous ne formons 



— 175 — 

qu'une famille, et jamais une ouvrière ne m'a quit- 
tée pour avoir ruiné sa santé par un travail excessif. 

— Lorsqu'une de vos employées tombe malade , 
la renvoyez-vous chez elle ou la placez-vous à l'hô- 
pital. 

— Oh! non; je la fais soigner chez moi. Il y a 
quelque temps j'ai eu un cas de petite-vérole ; je l'ai 
immédiatement séparée des autres ouvrières ; j'ai fait 
chercher une diaconnesse pour la soigner, et dès que 
la chose a été possible je les ai envoyées toutes deux 
à la campagne, pendant une quinzaine de jours , après 
quoi elle m'est revenue. 

— Permettez-vous à vos jeunes ouvrières de sortir 
pour se promener? 

— Je ne leur permets jamais de se promener dans 
les rues les plus fréquentées, les plus à la mode, 
mais je les envoie dans les jardins publics deux par 
deux. Lorsqu'elles me demandent la permission de 
sortir le soir, je m'arrange pour que quelqu'un de 
leur connaissance ou quelque ami les accompagne. 

— Et si elles vous demandaient la permission de 
prendre part à des amusements mondains , que 
feriez-vous ; — comme maîtresse et comme chré- 
tienne, le permettriez-vous. 

— J'ai toujours fait ce que j'ai pu pour gagner leur 
confiance; — si elles désirent aller au théâtre, au 
bal ou dans des endroits semblables , j'aime mieux 
qu'elles me le disent que de me le cacher. Je leur ré- 
ponds toujours : « Pour ma part, je ne voudrais pas 
y aller , mais si vous avez des amis qui vous y escor- 
tent et vous protègent , je ne vous en empêcherai 
pas. » Le lendemain nous en reparlons ensemble ; je 



— 176 — 

les engage à me raconter librement ce qui leur pa- 
raît mal : elles savent que pour tout ce qui tient à 
l'ouvrage je suis leur maîtresse, mais pour le reste, 
je désire qu'elles me considèrent comme une amie. 

— Vos ouvrières doivent vous aimer beaucoup ; ii 
me semble que vous devez avoir rarement à vous 
plaindre qu'elles aient mal tourné. 

— Ah! madame ; je ne suis pas sans avoir eu mes 
peines et mes difficultés. J'ai eu une première ou- 
vrière pendant sept ans, sa conduite était exemplaire ; 
elle devait se marier avec un homme d'une condi- 
tion au-dessus de la sienne ; elle me demanda la per- 
mission de prendre des leçons, le soir dans une 
grande académie de danse, pour acquérir, disait- 
elle, de jolies manières, plus de grâce et d'aisance , 
afin de ne pas faire honte à son mari. Je le lui refusai, 
je ne pouvais pas faire autrement, pour le bien de ia 
maison ; non seulement elle y alla à mon insçu, mais 
elle y entraîna deux de mes jeunes ouvrières. Lorsque 
je le découvris, je les avertis qu'il fallait ou renoncer 
aux leçons de danse ou me quitter ; — une seule me 
fit des excuses et resta. J'ai su depuis que cette pre- 
mière ouvrière avait été trompée, ne s'était pas 
mariée, et qu'elle était tombée aussi bas que pos- 
sible. » 

— Avez-vous remarqué, lorsque vous refusez de 
l'ouvrage, que vos pratiques en soient fâchées? 

— Quelquefois, mais alors ce ne sont pas des pra- 
tiques qui vaillent la peine d'être conservées. Mes 
vraies pratiques savent qu'elles peuvent compter sur 
moi. Lorsqu'il m'arrive tout-à-coup un deuil, je fais 



— 177 — 

demander aux dames pour qui je travaille si elles 
peuvent attendre ; lorsqu'elles ne le peuvent pas , 
je refuse l'ouvrage. Ma première ouvrière me dit sou- 
vent : ne le refusez pas madame, nous pourrons tout 
faire ; — mais je sais qu'on ne le peut qu'en dépas. 
sant les limites fixées pour le travail, et c'est ce que je 
le permets pas. 

Lorsqu'on vous fait une commande, combien de 
temps pensez-vous qu'on doive vous donner pour 
l'exécuter? 

— J'aime assez qu'on m'avertisse une semaine d'a- 
vance, cela me permet de répartir le mieux possible 
l'ouvrage entre mes ouvrières. Une autre chose que 
ion expérience m'a enseignée et que je voudrais in- 
eulquer à toutes les personnes qui se mettent clans 
les affaires, c'est de ne pas craindre d'offenser leurs 
pratiques en réclamant l'argent qu'elles ont honora- 
blement gagné ; — les meilleures chances de réussite 
ont été ruinées par les retards dans les paiements, 
et en dernière analyse cela ne convient à personne. 
Les dames aimeront toujours mieux payer tandis que 
leurs toilettes sont neuves et fraîches ; — je prends 
cinq pour cent d'intérêt à toutes celles qui me font 
attendre plus de six mois. 

Je vous assure, chère Grâce, que la personne dont je 
vous parle est bien réellement une couturière de Lon- 
dres, vivante à l'heure qu'il est, et que je ne vous ai dit 
que ce qu'elle m'a conté ni plus ni moins et presque 
dans les mêmes termes. Cette découverte a été pour 
moi comme un rafraîchissement; j'ai rarement vu une 
s i grande pratique des affaires unie à tant de bon sens 
et à des principes aussi solidement chrétiens. Vous 

12 



— 178 — 

pouvez juger si j'étais désireuse d'y placer Suzanne; 
j'ai craint d'abord que ce ne fût impossible. Madame 
Burton n'aime pas avoir des ouvrières à la journée 
seulement, elle les loge toujours chez elle, estimant 
que le contraire a de grands inconvénients et que les 
jeunes filles en retournant tard le soir dans quelque 
pauvre chambre, froide, triste, et où elles sont seu- 
les, courent le danger de céder aux nombreuses ten- 
tations d'amusement qui les entourent, et à pire en- 
core ; — mais tous ses lits étaient occupés. Je lui 
parlai alors de Mildred, et elle entra dans mes idées 
avec la plus chaleureuse sympathie ; du moment que 
Suzanne était assurée d'un logement semblable, elle 
ne fît aucune difficulté de la recevoir chez elle. Il me 
semble que je me suis fait une amie, et ce ne sera pas 
ma dernière visite à M me Burton, Je veux croire 
qu'elle n'est pas la seule de son espèce, mais il ne 
doit pas y en avoir beaucoup dans ce siècle où Mam- 
mon règne presque sans partage ; peu de personnes 
renonceront à augmenter leurs profits pécuniaires, 
pour se conserver une conscience pure devant Dieu, 
et pour agir avec bonté et fidélité envers leur pro- 
chain. Je ne peux pas écrire plus longtemps, mais je 
voulais vous faire partager le bonheur que m'a causé 
ma découverte. 

Voulez-vous nous accompagner à Arden le ma- 
tin où on y reçut cette lettre, car ce fut une mémora- 
ble matinée. 

On était à peu près au milieu de l'hiver ; une neige 
abondante était tombée pendant la nuit ; les arbres 
du parc disparaissaient sous un manteau d'une blan- 
cheur éblouissante, et les dessins les plus fantastiques 



— 179 — 

apparaissaient sur les vitres de la chambre des en- 
fants. L'imagination d'Herbert n'était pas moins fan- 
tastique, en cherchant à retracer dans le givre tout ce 
qu'on lui avait jamais raconté sur les cavernes, les 
montagnes et les bois. Vois-tu Flora, voici le Mont- 
Blanc ; — vois-tu les sapins couverts de neige ; et 
voilà un précipice, il va tout en bas, tout en bas jus- 
qu'à la caverne d'Adullam. 

Flora ne songea pas à mettre en doute la science 
de son frère, mais elle se promit de faire grande at- 
tention à ses leçons pour devenir avec le temps aussi 
savante que lui. 

Mais la cloche qui appelle la maison au culte de 
famille vient interrompre leur conversation , et c'est 
à qui courra le plus vite pour arriver le premier au- 
près de papa et de maman. Flora s'assied sur les ge- 
noux de son père et personne ne songe à lui disputer 
cette place; Herbert occupe une chaise à côté de sa 
mère, qui, elle, tient le petit poupon sur ses genoux, 
tandis que Lucie aux cheveux dorés, fidèle image de 
sa tante, est obligée de se contenter d'un tabouret 
à ses pieds ; elle a peine à pardonner à son petit 
frère de lui enlever la place qu'elle a eu l'habitude 
de considérer comme la sienne ; — les genoux de 
maman. 

Les lettres sont en retard ce jour-là, à cause de la 
neige, aussi les enfants en profitent, pendant les quel- 
ques minutes qui suivent le culte, on leur permet de 
rester un instant ; Herbert se hâte de demander la 
permission de sortir avec Flora pour faire des boules 
de neige dès qu'on aura rendu le sentier praticable ; 
il extorque même la promesse que si papa n'a pas 



— 180 — 

trop de lettres à écrire, il viendra l'aider à construire 
un trône déneige où maman, bien enveloppée de son 
manteau de fourrures pourra s'asseoir un instant. 
Cette idée enchante Herbert qui court dans sa cham- 
bre enlever la ficelle de son plus beau fouet et le 
convertir en sceptre. 

— Comme cet enfant se développe, Edouard; quel- 
quefois je préfère que Lucie ne soit pas ici , il lui 
rappellerait trop le sien ; — ils étaient à peu près 
du même âge. 

— Elle aura bientôt une nombreuse famille spiri- 
tuelle autour d'elle, Grâce, qui « se lèvera et l'appel- 
lera bienheureuse » — mais ses joies sont toutes 
par la foi et non par la vue. Ce que je n'aime pas pour 
elle c'est la solitude où elle vit; — certes elle a trop 
d'occupations pour la sentir, mais ses repas doivent 
être bien tristes. Et Edouard, debout à côté de sa 
femme près de la cheminée, l'embrassa tendrement 
et se demanda comment il pourrait supporter l'ab- 
sence de sa chère compagne. 

La petite salle à manger offrait l'image du bien être, 
avec son feu brillant, le déjeûner et son joli service 
sur une table bien arrangée, les rideaux épais aux 
fenêtres, et les camélias en pleines fleurs. Le repas 
était presque terminé, lorsque le courrier arriva; les 
yeux de Grâce brillèrent de joie en voyant une grosse < 
lettre de Lucie à son adresse, elle s'établit les pieds 
sur les chenets pour la lire plus à son aise ; elle en 
eut pour dix minutes au moins, il était rare que Lu- 
cie eût le temps d'écrire si longuement. Mais où était 
Edouard, qui d'ordinaire lisait sans cérémonie les 
lettres de sa sœur par-dessus l'épaule de Grâce 



— 181 — 

— Voici de bonnes nouvelles de Lucie, dit Grâce 
en se retournant pour lui donner la lettre. 

Qu'était-il arrivé à Edouard ? debout près de la 
table, une lettre serrée dans la main, les yeux pleins 
de larmes, levés vers le ciel, dans un acte d'adora- 
tion silencieuse. 

— Qu'est-ce que c'est, s'écria Grâce, effrayée et 
s'emparant de la lettre qu'il tenait à la main. Une let- 
tre des Indes, Edouard, qu'est-ce que cela veut dire? 

— Les voies de Dieu sont réellement merveilleuses, 
il y a quelque espoir, et suivant moi un espoir fondé , 
que le petit Edouard Herbert soit vivant; notre chère 
Lucie peut recouvrer son enfant comme s'il sortait de 
la tombe. Ecoutez ! — Il déplia la lettre, passa la 
main sur ses yeux, voulut commencer, mais la voix 
lui manqua. 

— Lisez vous-même, chère Grâce, je ne le peuxpas. 
Et sa femme lut ce qui suit: 

« Très-honoré monsieur, 

» Le courrier pour l'Angleterre va partir dans deux 
heures, et je me trouve dans une grande détresse 
d'esprit, mais je ne veuxpas attendre un autre vaisseau 
pour vous adresser les questions que j'ai à vous faire. 

» Aviez-vous pendant l'année de la rébellion une 
sœur nommée Herbert, cantonnée à Gwalior ? était- 
elle mariée ? et avait-elle un fils qui aurait eu alors 
quatre ou cinq ans ? 

y> Je m'appelle Nora Cameron; mon mari a été pen- 
dant cinq ans catéchiste à M Je l'ai souvent entendu 

parler d'un capitaine Herbert qui était bien connu 
d'un vieux Indou nommé Dinoo. Lorsque le capi- 



— 182 — 

taine vivait à M il n'était pas marié. Mon mari et 

mes deux enfants ont été tués pendant la révolte ï 
mais il est mort avec le saint nom de Jésus sur les 
lèvres. Je m'enfuis avec mon enfant cadet, une petite 
fille de quelques mois ; ah ! monsieur ce sont des 
jours que je n'oublierai jamais ; — j'errai pendant 
quelque temps parmi les Zemindars qui me dérobè- 
rent à la fureur des cipayes ; mon mari avait souvent 
parcouru ces contrées, où il était connu et aimé. 

Il avait un frère établi à vingt milles au nord de 
Gwalior, et à l'aide tantôt de l'un tantôt de l'autre, je 
me mis en route vers la fin de mai, pour me rendre 
chez lui, mais ma pauvre petite fille ne put supporter 
ce long voyage; chaque jour je la sentais devenir plus 
légère dans mes bras, mes peines et mes chagrins 
avaient changé mon lait en poison, et deux jours après 
mon arrivée à Gwalior elle mourut. Ils dirent tous 
que cela valait mieux, mais il n'y a qu'une mère qui 
puisse connaître le cœur d'une mère ; elle était tout 
ce qui me restait, je voulais mourir à côté d'elle; — 
il y avait un citronnier près de la maison où j'étais, 
je creusai une fosse sous son ombre, pas bien grande, 
— et j'y déposai ma petite bien-aimée ; je me croyais 
seule, mais en me retournant, je vis une femme In- 
doue derrière moi. Il me semblait que je la connais- 
sais, et que je l'avais vue dans le temps où j'étais heu- 
reuse ; ce souvenir me rappela mon mari et mes en- 
fants, et je versai des larmes amères. Elle s'appelait 
Runie. Mon mari l'avait invitée avec quelques autres 
à nous entendre lire la parole de Dieu , ils vinrent 
pour lui faire plaisir à lui, mais au fond ils se sou- 
ciaient peu de cette lecture. Quant à Runie, je n'ai ja- 



— 183 — 

mais vu de femme Indoue plus fortement attachée à 
ses dieux; elle me dit une fois : « Nos prêtres défen- 
dent aux femmes de lire, » — et elle ne revint plus. 

» Le soir de la mort de ma fille était un sa- 
medi, le veille du jour où la révolte devait éclater à 
Gwalior, Runie était sortie pour cueillir des herbes, 
je ne songeai pas à lui demander comment il se faisait 
qu'elle avait quitté l'endroit où je l'avais connue, j'é- 
tais trop absorbée par mon chagrin. Elle eut grand 
pitié de moi et prononça des charmes sur le tombeau 
de ma fille, mais je n'y fis aucune attention. 

» Le lendemain les cipayes se révoltèrent; je ne 
craignais rien pour moi ; le pire qui pouvait m'ar- 
river, c'est qu'une balle m'envoyât rejoindre mon mari 
et mes enfants; cependant je restai bien tranquille 
dans ma cabane pour ne pas compromettre les bon- 
nes gens qui m'avaient donné un asile. J'entendais les 
cris des cipayes; puis soudain tout devint tranquille 
et on ne distingua plus que les flammes des bunga- 
lows qui brûlaient au loin. Bientôt je remarquai un 
bruit de pas, à côté de ma cabane; mais personne ne 
parla. — A présent, pensai-je, mon temps est venu; 
j'écoutai; — c'était le pas dune femme; — elle se 
dirigeait vers le citronnier ; la lune brillait , je la 
vis déposer un paquet sur le tombeau de ma fille, 
elle s'arrêta un instant , prononça quelques mots 
comme pour calmer un enfant, et s'approcha de moi; 
— je reconnus Runie. 

» Dieu vous a envoyé un enfant européen, me dit-elle ; 
son père est mort; sa mère est morte ou mourante; 
il est à vous , mais cachez-le, car on le cherche pour 
le faire mourir. — Elle disparut avant que j'eusse le 



— 184 — 

temps de lui demander le nom de l'enfant; et dès lors 
je ne l'ai jamais revue. 

Une nouvelle vie s'ouvrait devant moi, je ne voulais 
plus mourir; il me semblait que l'espérance renais- 
sait du tombeau de ma fille. Je m'approchai douce- 
ment pour ne pas effrayer cet enfant, j'entendis une 
voix qui sortait du paquet, et qui me parut une douce 
musique : « Maman, ma chérie maman, ne me quittez 
pas ; — Edda a besoin de vous ; venez vers moi, 
maman. » — Ah ! dès que je l'entendis, j'aimai cette 
voix; j'étais tout près de lui; il s'assit et se dégagea 
du linge qui l'enveloppait. Ses grands yeux brillaient 
au clair de lune. Il n'avait pas peur , mais il me 
regardait attentivement en me répétant: « Où est ma 
maman à moi ; Runie m'avait dit qu'elle irait la cher- 
cher. » Un morceau de drap , comme celui dont se 
servent les indigènes, entourait sa taille, un autre était 
jeté sur sa tète. Ah ! monsieur, je pourrais passer des 
heures à vous raconter ce que fut cette nuit et les 
jours suivants pour moi ; mais je n'ai que quelques 
minutes et il faut me hâter. 

» Je viens de voir un Indou nommé Motè ; partout où 
je vais, j'ai l'habitude de réunir les enfants autour de 
moi; depuis quatre ans, j'ai mené une vie errante, de 
crainte que ceux qui en voulaient à la vie de mon gar- 
çon ne parvinssent à le découvrir. Ainsi donc , les 
enfants étaient devant moi et Edda à mes côtés , lors- 
que tout-à-coup je le vois rougir, s'élancer et bondir 
comme une biche du côté d'un tamarin à quelque dis- 
tance. J'eus peur; mais je le vis se jeter dans les bras 
d'un Indou qui nous surveillait de derrière un ar- 
bre. «Motè, criait l'enfant; cher, bon Motè; enfin 
vous voilà revenu ; — Oh ! Motè, où est maman ? 



— 185 — 

« Motè s'approcha, m'apprit le nom de mon garçon, 
me raconta que sa mère n'était pas morte comme Ru- 
nie l'avait cru, mais qu'elle avait été retenue quelques 
mois à Agra, et que de là elle était partie pour l'An- 
gleterre, croyant que son enfant avait péri dans la ré- 
bellion. Motè l'avait servie jusqu'à son départ, mais il 
lui paraissait douteux, vu le mauvais état de sa santé, 
qu'elle fût arrivée en vie en Angleterre. 

» Motè n'avait appris que depuis deux mois, par sa 
femme Runie, que l'enfant de ses maîtres avait sur- 
vécu à la révolte, et dès lors, il m'avait suivi à la 
piste, dans l'espoir de me retrouver. Je crus qu'il 
mourrait de joie lorsqu'il nous rencontra. Il se rap- 
pelle lorsqu'il était au service de M me Herbert d'avoir 
vu des lettres adressées à M. Anderson, Arden; j'en- 
voie celle-ci à tout hasard, espérant qu'elle tombera 
entre vos mains. Je connais le cœur d'une mère, et si 
M me Herbert vit encore , je me séparerai volontiers 
d'une des plus grandes bénédictions de ma vie. 

Dès que j'aurai votre réponse, je m'embarquerai im- 
médiatement avec l'enfant pour l'Angleterre , et je ne 
doute pas, puisque sa femme est morte, que Motè 
ne nous accompagne ; je crois que rien ne pourra 
plus le séparer de son jeune maître. 

» Adressez je vous prie, votre réponse à Calcutta, je 
m'y trouverai au moment où je penserai que votre let- 
tre peut y arriver. Je ne dois pas oublier de vous dire 
que pour un enfant européen, la santé de mon garçon 
a été remarquablement bonne ; mais depuis quelque 
temps je pensais qu'un changement de climat lui fe- 
rait beaucoup de bien. Je suis, monsieur, votre dé- 
vouée, 

Nora Cameron. » 



— 186 — 

— Que Dieu soit loué ! s'écria Grâce tout en larmes, 
en se jetant dans les bras de son mari ; il n'y a aucun 
doute, n'est-ce pas, Edouard ! cette lettre entière est 
marquée au coin de la vérité ! et notre bien-aimée 
sœur qui a porté le fardeau de son affliction avec 
tant de patience, et qui s'est imposé la tâche de con- 
soler et d'aider les autres ; oh î quelle joie ! quel bon- 
heur pour elle ! Le soleil sort enfin des nuages ; chère 
Lucie ! 

— Rendons grâce à Dieu ensemble, dit Edouard, 
et prions-le de nous diriger dans sa sagesse ! — Après 
avoir prié, ils se demandèrent quand et comment il 
fallait faire part de cette nouvelle à Lucie. En répon- 
dant immédiatement, M rae Cameron pourrait s'em- 
barquer vers la fin de mars ; et en supposant les 
circonstances les plus favorables, elle ne pouvait ar- 
river en Angleterre avant le commencement de juil- 
let. Il s'écoulerait donc cinq mois au moins, avant 
qu'Edouard Herbert pût être dans les bras de sa 
mère ; la santé de Lucie s'était sensiblement amélio- 
rée , mais était-elle assez forte pour supporter cette 
longue attente? 

— Edouard, croyez-moi; dit Grâce; ne le lui ca- 
chez pas une heure de plus ; je parle en mère. Si j'é- 
tais à la place de Lucie, il me semblerait que chaque 
minute où cette nouvelle me serait cachée serait 
me dérober un bonheur que Dieu me destine. 

— Mais si elle veut partir immédiatement pour Cal- 
cutta ; elle n'est pas en état de supporter ce voyage ? 

— Je suis convaincue qu'elle écoutera les conseils 
qu'on lui donnera. Je suis sûre que notre chère Lucie 
ne fera que ce qu'elle doit faire. Sa soumission à la 



— 187 — 

volonté de Celui en qui elle se confie, est si vraie et 
si profonde. Mais j'y pense, si vous alliez consulter le 
docteur Holmes, il connaît Lucie depuis son enfance; 
il sera chez mon père à midi; — recommandez-lui 
ainsi qu'à mon père, de ne pas ébruiter la nouvelle 
afin que Lucie n'apprenne rien avant que vous ne 
l'ayez vue. 

A ce moment-là, on vit la figure du petit Herbert 
appliquée contre les vitres. 

— Le sentier est balayé, on a apporté une bêche 
pour vous, papa, j'en ai une de bois; pouvez-vous 
venir à présent pour faire le trône de neige ? 

Il devait s'écouler une demi-heure encore avant 
qu'il pût aller à la cure ; et ne se souciait pas de 
manquer à sa promesse, Edouard alla travailler de 
toutes ses forces à élever un trône digne de la reine 
d'Arden ; mais ses pensées étaient entre les plaines 
brûlantes de l'Inde et la maison Mildred à Londres. 



CHAPITRE XIV 



Le docteur conseilla fortement de communiquer 
tout de suite à Lucie le contenu de cette lettre : 
« Quelle singulière histoire ; s'écria-t-il ; mais que 
j'en suis content; — ah ! que la pauvre mère l'ap- 
prenne et qu'elle soit consolée ! toutefois, rappelez- 
vous que sous aucun prétexte elle ne doit faire le 
voyage des Indes. » 

— Maintenant Grâce, dit Edouard en rentrant chez 
lui , pourrez-vous être prête ; le train part dans une 
heure; — pour une fois nous prendrons Lucie par 
surprise. 



— 190 — 

Et comment ce jour si agité à Arden s'était-il passé 
à Mildred ? 

A mesure que la saison des plaisirs du monde, des 
réunions approche, bien des jeunes filles arrivent à 
Londres, et profitent avec bonheur de la connaissance 
que M me Herbert a faite de plusieurs chefs d'ateliers 
et de patrons de grands magasins. Les quelques jours 
que les ouvrières passent à Mildred avant de trouver 
une place, donnent à Lucie beaucoup de facilités pour 
acquérir de l'influence sur elles, et M me Herbert finit 
ordinairement par les enrôler presque toutes dans 
sa classe biblique. La petite assemblée qui dans le 
principe se réunissait autour de la table, remplit 
maintenant la grande salle, et si elle n'avait pas 
augmenté peu à peu et si Lucie n'avait pas pris l'ha- 
bitude de considérer chacun de ses membres avec 
un intérêt tout maternel, elle n'aurait jamais eu le 
courage de prendre la parole au milieu d'une con- 
grégation aussi nombreuse que celle qui se réunis- 
sait autour d'elle le dimanche après-midi. 

Les patrons et les négociants avaient souvent re- 
cours à M me Herbert pour lui demander les ouvrières 
et les apprenties dont ils avaient besoin. M me Ford 
elle-même faisait quelquefois une exception en faveur 
des «jeunes demoiselles» de la maison Mildred; — 
en général, elle soutenait que les jeunes filles pieuses 
qui fréquentent les classes bibliques, ne sont que des 
nigaudes, dont on ne peut rien tirer de bon en fait 
d'ouvrage. 

— Mais cela ne devrait pas être ; lui répondit Lu- 
cie; une chrétienne a de meilleurs motifs ; des prin- 
cipes plus solides pour bien faire son devoir, qu'une 



— 191 — 

personne du monde animée seulement par l'intérêt 
personnel. 

Cependant ce reproche souvent répété découra- 
geait Lucie, et l'engagea à faire un appel à sa classe; 
elle exhorta ses jeunes amies à montrer qu'elles 
étaient aussi appliquées , zélées et habiles à leur ou- 
vrage que ferventes d'esprit. Il est vrai que d'autres 
personnes ne pensaient pas comme M me Ford , et 
quelques maisons s'estimaient heureuses de posséder 
des employées réellement chrétiennes. Une, entre 
autres , avait deux apprenties de quinze à seize ans , 
qui étaient de fidèles servantes du Seigneur. 

— Je ne puis vous dire , Madame , disait leur maî- 
tresse à Lucie, combien elles me sont précieuses , j'ai 
pleine confiance en elles; jamais elles ne disent une 
fausseté ; elles travaillent plus que les autres ; je leur 
permets de tailler, parce quelles ne gaspillent pas 
l'étoffe ; j'ai deux ateliers ; j'en ai placé une dans 
chaque chambre à cause delà bonne influence qu'elles 
exercent sur leurs camarades. Je ne puis pas dire 
que mes petites apprenties soient fort habiles , mais 
elles compensent ce défaut par leur zèle et leur exac- 
titude ; si je le leur permettais, elles travailleraient 
volontiers toute la nuit pour finir un ouvrage com- 
mencé. 

Ce témoignage , et d'autres encore , consolèrent et 
encouragèrent un peu Lucie. Une de ses plus grandes 
préoccupations c'était de découvrir de bonnes places 
pour ses jeunes filles; elle savait à quel point leur 
conduite en dépendait, humainement parlant ; mais 
elle éprouvait chaque jour à quel point cétait chose 
difficile ; pour une dame Burton dont elle était sûre 



— 192 — 

et qui surveillerait une employée et lui enseignerait 
consciencieusement son état, combien n'en découvrit- 
elle pas qui, sous les apparences de l'honnêteté et de 
la bonté, ne songeaient qu'à faire fortune le plus vite 
possible et par tous les moyens possibles, sans s'in- 
quiéter de la santé ni de la moralité de leurs ou- 
vrières. — « Ma mère avait payé une assez forte 
somme pour mon apprentissage, dit un jour une jeune 
fille à Lucie, mais je ne puis rester dans la maison où 
elle m'a placée; pour réussir, il faut savoir mentir 
sans hésiter, recevoir des attentions qu'une femme 
respectable doit toujours repousser, et me vêtir très 
au-dessus de mes moyens. 

Quitter une place, n'est pas le plus difficile , mais 
cela entraîne des conséquences qui rendent quelque- 
fois impossible d'en trouver une autre. Les renseigne- 
ments donnés sur la jeune couturière ou la faiseuse 
de modes lui sont indispensables pour entrer dans 
un magasin ou un atelier; et malheureusement les 
patrons peu consciencieux ne se font aucun scrupule 
de les refuser ou tout au moins d'en faire la menace 
pour se venger lorsqu'une ouvrière parle de les quit- 
ter. 

Lucie avait chez elle, dans ce moment, plusieurs 
jeunes filles dans ce cas-là ; nous en citerons deux ou 
trois. Elle avait remarqué à sa classe biblique une 
ouvrière dont la figure était fort pâle, et si tout son 
extérieur n'avait pas eu quelque chose de distingué, 
on aurait pu croire qu'elle était à demi-affamée ; elle 
était venue dans l'après-midi demander à Lucie si elle 
pourrait lui recommander une place; elle avait quitté 
la sienne depuis quatorze mois. En la question- 



— 193 — 

nant, Lucie apprit que M lle André, la jeune ouvrière, 
avait dû quitter la maison où elle était parce que sa 
conscience lui défendait d'y rester. Sa maîtresse, 
qui appréciait les services quelle lui rendait, lui 
avait offert une augmentation de cent francs sur ses 
gages, si elle voulait rester, mais les objections de 
M lle André n'étaient pas de nature à être détruites par 
de l'argent, et elle s'en alla ; sa maîtresse commença 
par refuser de donner des renseignements, et enfin 
elle en donna de tels que la pauvre fille ne put ja- 
mais se replacer. 

Une amie de Suzanne, la petite Annette Collin , ra- 
conta à madame Herbert qu'on s'était engagé, dans 
le magasin où elle était entrée , à la mettre au fait 
des affaires en général , mais que peu à peu on l'a- 
vait occupée uniquement à faire des comptes. « J'aime 
assez l'arithmétique, dit-elle, ensorte que je n'au- 
rais pas eu d'objection; mais chez nous on ne fait 
pas la balance tous les soirs, pas même toutes les se- 
maines, seulement à de longs intervalles ; et, lors- 
qu'il se présente quelque erreur, on m'oblige à la 
compenser sur mon propre salaire. Gela devenait un 
peu onéreux pour moi, parce que l'on peut facile- 
ment se tromper avec une aussi grande négligence; 
aussi je me suis plainte à notre maître, en lui rap- 
pelant qu'on m'avait promis de m'enseigner le com- 
merce en général, et je lui ai demandé de memettre 
à autre chose; il a refusé; je l'ai averti que je serais 
obligée de quitter, ne pouvant plus suffire pour les 
comptes. — « Si vous me quittez, vous verrez quels 
renseignements je donnerai sur vous. » 

Une autre jeune fille, fort jolie, avait été engagée 

13 



— 194 — 

dans un grand magasin , près de Mildred , mais à la 
condition qu'elle se serait toujours velue de belles 
robes de soie noire ; le salaire qu'on lui offrait n'étant 
pas suffisant pour une si forte dépense, elle refusa; 
mais comme le chef de cette maison savait que cette 
personne lui serait fort utile dans le magasin, il con- 
sentit à augmenter sa paie, si, après un essai d'une 
quinzaine de jours, elle se montrait capable de rem- 
plir la place. La jeune fille n'avait pas cru nécessaire 
d'acheter une robe de soie pour quinze jours d'essai ; 
mais lorsqu'elle se présenta au magasin vêtue comme 
à l'ordinaire, on la renvoya, et elle vint à Lucie tout 
en larmes. 

— Si je pouvais vous faire entrer chez Ayton , je 
serais parfaitement tranquille sur votre compte, lui 
dit madame Herbert , mais je crains qu'il n'ait besoin 
de personne. 

— Dieu pourrait lui mettre au cœur de me pren- 
dre, répondit la jeune fille avec simplicité ; — voulez- 
vous le lui demander, pendant que je vais essayer ; 
cest ici près. 

Lucie pria avec ferveur avec Annette Collin, qui 
était auprès d'elle dans ce moment. Quelques ins- 
tants plus tard, la jeune fille rentra, la figure ra- 
dieuse; on lavait engagée, et ses nouveaux maîtres 
paraissaient si bons, qu'elle les aimait déjà. 

Telle était à peu près l'après-midi que Lucie avait 
passée, et l'une de ses journées ressemblait beaucoup 
à toutes les autres. Vous ne serez pas étonné qu'elle 
fût quelquefois accablée de fatigue et de soucis ; 
les intérêts et les difficultés de cette classe nom- 
breuse de jeunes filles isolées et abandonnées dans la 



— 195 — 

grande ville, pesaient lourdement sur son cœur ai- 
mant et brûlant de sympathie. Cependant elle ne 
se repentit pas un instant d'avoir entrepris cette 
œuvre de charité; chaque jour lui prouvait à quel 
point sa maison était nécessaire, et si elle avait ses 
soucis , elle avait aussi ses joies et des joies qui lui 
étaient propres. Quelqu'un à aimer et à protéger : 
sentiment qui trouvait son entier développement dans 
le cœur d'une mère, lui avait beaucoup manqué pen- 
dant la première année de son retour en Angleterre. 
Elle avait accepté, sans en comprendre le but, le ré- 
tablissement de sa santé et la prolongation de sa vie : 
elle reconnaissait maintenant avec gratitude que le 
Seigneur avait tout bien dirigé. C'était pour Lucie le 
sujet d'une joie profonde lorsque quelques-unes de 
ses protégées avouaient que, non-seulement elle leur 
avait rendu plus facile le sentier de la vie dans ce 
monde, mais qu'elle leur avait fait entrevoir la pers- 
pective du bonheur pour l'éternité, et qu'elle était 
réellement pour ses jeunes filles ce qu'elle désirait 
être, — une mère spirituelle ; leurs premières es- 
pérances pour le ciel, leur première connaissance 
de Christ , c'était M me Herbert qui la leur avait 
donnée. 

N'avait-elle pas bien des occasions pressantes de 
vivre en communion intime avec son Père céleste ? 
n'avait-elle pas sujet d'assiéger le trône de grâce? Là 
était le secret de la force étonnante que possédait 
Lucie, de cette énergie calme qui surprenait tous 
ceux qui, pour la première fois, se trouvaient en pré- 
sence de cette jeune femme, si élégante de manières, 
presqu'enfantine dans sa personne, dans ses traits 



— 196 — 

délicats, et qui donnait l'idée d'un être essentiellement 
féminin, éminemment dépendant des autres; on était 
toujours surpris qu'elle fût destinée à vivre seule. 
Mais elle ne vivait pas seule ; elle avait déposé le far- 
deau de ses épreuves personnelles, de ses intérêts, de 
ses soucis entre les bras de son céleste Ami, qui chaque 
jour accomplissait à son égard cette promesse : « Voici, 
je serai toujours avec vous ! » En effet, au point de 
vue humain , elle paraissait peu secondée, mais elle 
réalisait avec une entière vérité la présence de Jésus, 
heure par heure, jour par jour. Il lui était aussi na- 
turel maintenant de dire toutes choses à Jésus , d'en 
appeler à Lui dans toutes ses difficultés, qu'il lui avait 
été naturel de s'attendre uniquement à son mari dans 
les années passées. 

Lucie avait l'habitude de mettre à part une demi- 
heure de prières spéciales, tard dans l'après-midi, 
lorsque les visites et les suppliants étaient partis ; 
c'était pour elle un temps de repos absolument né- 
cessaire. Ce jour-là elle avait prié pour les cas parti- 
culiers qui l'avaient occupée dans la journée, et elle 
rendait grâce à Dieu de la fidélité avec laquelle II 
avait accompli ses promesses en ce qui la concer- 
nait : «Tu m'as conduite dans le bon chemin, dit-elle ; 
et certainement ta bonté et ta miséricorde me suivront 
tous les jours de ma vie, et j'habiterai dans la maison 
de l'Eternel pour toujours. » 

— A l'ouvrage maintenant, dit-elle, en étendant la 
main pour saisir le cordon de la sonnette. Mais le 
son de sa cloche se confondit avec celui de la son- 
nette de la porte d'entrée. « Il est bien tard pour une 
visite,» dit-elle; un bruit de roues l'ayant avertie 



— 197 — 

qu'une voiture s'arrêtait devant chez elle. Une minute 
plus tard, son frère et sa sœur la serraient dans leurs 
bras. 

— Grâce ! Edouard ! Quel bonheur; — mais il faut 
que je n'aie pas reçu de lettre; — vous ne m'aviez 
pas dit que vous viendriez; — il n'est rien arrivé ; 
— aucun malheur , n'est-ce pas ? — les enfants sont 
bien , Grâce ! oh ! oui, car vous avez l'air heureux. 
Il est arrivé quelque chose ; — pourquoi ne parlez- 
vous pas?... mon frère!... Edouard, dis-moi ce que 
c'est. — La physionomie de Lucie changea et elle 
porta la main à son cœur. Edouard ferma la porte , 
l'entoura de son bras, et d'une voix qu'il s'efforçait de 
rendre calme : 

— Lequel de tes biens terrestres préférerais-tu 
retrouver, s'il entrait dans les voies de Dieu de te les 
rendre? 

— Arthur! murmura Lucie; — mais, Edouard, 
pourquoi me le demander; le tombeau ne rend pas 
ses morts. 

— Et après Arthur? 

— Que veux-tu dire? s'écrie Lucie, en devenant 
d'une pâleur mortelle; il est arrivé quelque chose ou 
tu ne me questionnerais pas de la sorte. Edouard, je 
t'en conjure , dis-moi tout ; — c'est de la joie ! s'é- 
cria-t-elle, un éclair soudain illuminant ses yeux ; car 
la coupe de mes douleurs a été épuisée jusqu'à la lie. 

— Ma bien-aimée, c'est de la joie ! veux-tu essayer 
d'êlre calme? dit-il en la tenant étroitement serrée , 
pendant que je te dirai que ton Edda vit ; que j'en ai 
reçu ce matin la preuve positive, et que dans peu de 
mois il pourra être dans tes bras. 



— 198 — 

— Je crois, je sens que c'est vrai ; répondit Lucie 
en levant des yeux à demi-rêveurs vers le ciel. Je 
me reposais, mais je ne dormais pas tout à l'heure ; 
lu n'es pas une vision, Edouard, s'écria-t-elle en lui 
prenant les mains: — oh ! répète-le moi encore ! — 
ce que tu me disais d'Edda. 

Elle avait mieux supporté le premier choc qu'il 
n'avait osé l'espérer, et lorsqu'il lui eut répété et ré- 
pété encore l'assurance que son enfant vivait, l'excès 
de son bonheur se fit jour enfin par un violent accès 
de pleurs. 

Edouard prit sa main, la joignit à celle de sa 
femme et tous ensemble ils rendirent leurs actions de 
grâce au Père des miséricordes. Il lui montra enfin 
la lettre de Nora Cameron et chacune de ses lignes 
porta la conviction dans le cœur de l'heureuse mère. 

— Et il se porte bien , mon enfant bien-aimé ! 
Qu'elle est bonne d'avoir pensé à me le dire ! Ah! que 
j'aime cette femme, Edouard ; ses chagrins ont été 
plus grands que les miens ; et mon Edda l'a consolée : 
si jamais elle se sépare de son garçon, c'est qu'elle 
l'aura voulu. 

— Nous avons le temps de penser à l'avenir, petite 
maman ; tout bien considéré, je crois que je vais vous 
faire présent de ceci; — et il lui remit la précieuse 
lettre des Indes; — je réclame seulement le privi- 
lège d'y répondre. Que faut-il que je dise; crois-tu 
qu'il vaut mieux qu'Edda passe la saison chaude là- 
bas ; ou...? 

— Il me semble, dit Lucie, qui au fond savait bien 
qu'on l'en empêcherait, il me semble qu'il a été éloi- 
gné de sa mère assez longtemps et qu'elle pourrait 
abréger la séparation en allant le chercher. 



— 199 — 

Edouard et Grâce échangèrent un regard : C'est 
un désir si naturel, dit son frère, qne je l'avais 
prévu : j'en ai parlé au docteur Holmes ce matin 
même, pour savoir si tu pouvais faire le voyage sans 
danger, et si je te dis qu'il s'y est positivement op- 
posé, je suis sûr que tu te laisseras guider par son 
jugement. 

Lucie essaya quelques remontrances, elle venait de 
faire son plan : elle prendrait cette fois-ci la voie de 
terre, et elle comptait la séparation par semaines 
et non plus par mois. 

— Eli bien, Edouard, j'attendrai, j'attendrai avec 
patience et reconnaissance, dit-elle avec un brillant 
sourire; d'ailleurs, il aurait été très égoïste à moi , 
de quitter ma maison dans un moment où il y a tant 
à faire. Mais, Edouard ! — et la physionomie de Lucie 
prit une expression d'inquiétude. 

— Je te comprends , tu penses que la mère d'E- 
douard Herbert aura un autre emploi de son temps 
que de s'occuper de la maison Mildred et de ses ha- 
bitants ; mais cela regarde l'avenir, Lucie. Nous pou- 
vons en toute sécurité laisser à Dieu le soin de trou- 
ver des ouvriers pour travailler à son œuvre lorsqu'il 
en aura besoin. 

— Combien de temps encore, Edouard; près de 
cinq mois ! Je ne l'attendrai pas avant le milieu de 
juillet; s'il arrive quelques jours plus tôt, ce sera 
une surprise. Oh! quel nuage a disparu de mon ciel ! 
Oh! que béni soit ton Nom! continua Lucie dans le 
secret de son cœur, je puis non-seulement regarder 
à Toi comme Celui qui me donne ce bonheur, mais à 
Toi comme Celui que mon cœur aime plus que tout. 



— 200 — 

Le bonheur de Phœbé, en apprenant la bonne nou- 
velle, ne pouvait pas égaler celui de sa maîtresse, cela 
va sans dire ; mais il était de deux natures ; outre sa 
tendresse pour l'enfant, elle se réjouissait de l'effet 
qu'aurait son retour sur sa chère maîtresse. 

— « Nous reverrons des roses sur ses joues, pen- 
sait-elle. » 

La conversation entre Lucie et sa fidèle femme de 
chambre dura tard ce soir-là, bien avant dans la 
nuit ; elles repassèrent dans leur souvenir les scènes 
terribles de Gwalior, scènes que ni l'une ni l'autre 
n'avaient oubliées, mais dont par un accord tacite elles 
n'avaient jamais reparlé et qu'elles reprirent mainte- 
nant pour chercher les liens qui leur manquaient en- 
core entre le dernier regard que Lucie avait jeté sur 
son enfant lorsqu'il fut saisi par la main des soldats 
et le jour où Nora l'avait trouvé sur le tombeau de sa 
petite fille , scène racontée avec une si touchante sim- 
plicité. 

Dans le chapitre suivant nous raconterons les dé- 
tails qui manquaient à madame Herbert et qu'elle dé- 
sirait si vivement connaître. 



CHAPITRE XV. 



Sans revenir sur les causes de la fameuse révolte 
de 1857 aux Indes, ce qui aurait peu d'intérêt pour 
le fond même de notre histoire, il faut cependant que 
nous retournions en arrière pour vous expliquer, cher 
lecteur, comment Edouard Herbert avait échappé aux 
massacres de Gwalior. 

Vous n'avez peut-être pas oublié Abdullah, le maî- 
tre d'hôtel ou chef des domestiques du capitaine Her- 
bert; il n'était pas Indou, mais Musulman, ce qui n'est 
pas la même chose ; la haine des Musulmans contre 
les Anglais était plus forte encore que celle des In- 
dous : haine fomentée par un fanatisme religieux dont 



— 202 — 

nous voyons encore les preuves chaque jour, et qui 
était d'ailleurs augmentée par les causes de mécon- 
tentement politique que leur donnait le gouvernement 
anglais. 

Abdullah était un homme d'une intelligence supé- 
rieure et doué d'une grande pénétration ; il était assez 
versé dans l'histoire politique de son pays, pour res- 
sentir une rancune mortelle contre ceux qui le gou- 
vernaient à présent. Son frère unique servait dans 
l'armée, et les changements qu'on venait d'introduire 
dans les corps militaires étaient aussi offensants pour 
Abdullah que s'il avait dû en souffrir personnelle- 
ment ; aussi fut-il fier de ce frère qui aima mieux 
donner sa démission que de se conformer aux nou- 
veaux règlements. 

Il semble que l'administration si ferme, si sage et 
si modérée du capitaine Herbert aurait dû modifier 
les sentiments d'Abdullah ; mais il savait que son 
maître était une exception, et avec l'idée fortement 
arrêtée qu'on ne pourrait jamais améliorer le gouver- 
nement des étrangers, il regrettait plutôt la présence 
d'un magistrat réellement bon, parce que à ses yeux 
il ne servait qu'à ancrer une mauvaise cause dans 
l'esprit du peuple. 

La bonté parfaite et les égards que lui avaient té- 
moignés son maître et sa maîtresse, n'avaient cepen- 
dant pas été sans produire quelque effet sur lui ; il 
ne les avait jamais servis avec le dévouement de Moté, 
mais jusqu'au moment de la mort d'Arthur et celui 
où la rébellion éclata à Meerut, il se serait indigné à 
la pensée de les trahir. 

Abdullah se tenait pour si supérieur à Moté, que la 



— 203 — 

préférence de leur jeune maître pour celui-ci lui était 
particulièrement désagréable, et la jalousie une fois 
implantée dans son cœur le conduisit bien vite à pren- 
dre le charmant enfant en aversion. Nous avons vu 
qu'après la mort de son mari Lucie conserva malheu- 
reusement le maître d'hôtel à son service, et en la 
suivant à Gwalior, Abdullah avait le désir très sin- 
cère de la servir jusqu'à son départ des Indes. 

Lorsque la révolte éclata, et que les nouvelles des 
massacres des Anglais arrivèrent à Gwalior, le fana- 
tisme d'Abdullah se réveilla avec plus de force que 
jamais ; il crut que le joug des Européens touchait à 
sa fin, et exalté d'ailleurs par l'idée que son service 
n'était pas agréable à sa maîtresse, il se prit d'une 
haine positive contre elle et son fils, et n'hésita plus 
à entrer dans la vaste conspiration, dont le but était 
de rétablir le culte du prophète à la pointe de l'épée, 
et de détruire les tyrans et tous leurs rejetons jus- 
qu'au dernier dans l'empire des Indes. Ostensible- 
ment il ne changea pas de manières à l'égard de 
M me Herbert, et parut toujours respectueux comme 
autrefois. 

Abdullah avait sondé les dispositions de ses cama- 
rades de service pour s'assurer de leur concours lors- 
que le moment d'agir arriverait, mais il ne reçut 
aucun encouragement. La seule personne qui se mon- 
tra disposée à l'écouter, fut Runie la femme de Motè ; 
comme nous l'avons déjà remarqué, elle était supé- 
rieure aux personnes de sa classe, et de plus elle 
élaittrès dévote dans sa foi à ses idoles. — Yoyez, lu* 
disait Abdullah, le jeune maître a ensorcelé votre 
mari ; il n'a de yeux et d'oreilles que pour lui ; il le 



— 204 — 

suivra dans le pays des infidèles, il perdra sa caste, 
vous et vos enfants vous ne serez plus que des pa- 
rias. 

Aucune menace n'était plus propre à jeter le trou- 
ble dans le cœur de Runie, et sans entrer dans les 
noires machinations d'Abdullah, elle résolut de met- 
tre tout en œuvre pour séparer Moté de son jeune 
maître. 

La révolte, à Gwalior, se montra comparativement 
plus douce qu'ailleurs pour les femmes et les enfants, 
surtout pour les petites filles. Mais un sentiment de 
malveillance personnelle contre Edda, et le désir ar- 
dent de détruire jusqu'à la racine tout ce qui avait 
exercé un pouvoir quelconque sous le gouvernement 
des infidèles, endurcit toujours plus le cœur d'Abdul- 
lah contre le petit Edda. Il avait entendu le capitaine 

S lorsqu'il avait conseillé à Lucie le dimanche 

soir de se cacher avec son enfant dans les longues 
herbes près de l'enceinte du bungalow, au moment 
où les Cipayes s'étaient mutinés à Gwalior. Vous vous 
rappelez sa conduite quand Lucie fit un appel à la 
fidélité de ses serviteurs ; il ne répondit ni oui ni 
non, mais en la quittant il courut rejoindre ses com- 
plices : il chargea deux d'entre eux de s'emparer de 
l'enfant et de le faire disparaître ; il leur désigna 
l'endroit où ils le trouveraient, et leur enjoignit de 
le rejoindre dès qu'ils auraient accompli leur cruelle 
mission. 

Runie, en courant à la recherche de son mari, tra- 
versait les jardins du bungalow, lorsqu'elle s'arrêta 
muette d'horreur à la vue de l'enfant entre les mains 
des scélérats ; pauvre petit, quel réveil que le sien ; 



— 205 — 

et cependant il ne comprenait pas toute l'horreur de 
sa situation ; il s'écriait pendant qu'on l'emportait : 

— « Maman, maman ; je vous en prie ne m'emmenez 
pas; laissez-moi auprès de maman! » Le châle qui 
lui enveloppait la tête tomba, ses longues boucles do- 
rées se répandirent autour de lui à profusion, tandis 
qu'il jetait des regards effrayés sur ses persécuteurs. 
Les bras levés pour le frapper retombèrent à cette vue. 

— Nous nous sommes trompés , dirent les Gipayes 
entre eux ; ne la tuons pas, c'est une petite fille 1 . 

Runie les entendit et recouvra à l'instant sa pré- 
sence d'esprit; elle s'avança: Imbéciles! s'écria-t- 
elle ; vous n'avez pas pris celui qu'il fallait, le garçon 
est encore dans le bosquet de citronnier, allez le 
chercher avant qu'on vienne à son secours ! 

Ils la crurent, et lui jetèrent l'enfant en disant: 

— La maîtresse est morte ou va mourir; — et ils s'en- 
foncèrent dans les bosquets. Edda, en reconnaissant 
la voix de la femme, lui avait tendu les bras : Runie 
sauvez-moi ; — portez-moi à maman. 

Runie s'enfuit chez elle, mais en passant à côté du 
corps de l'homme chargé de porter le petit garçon, 
une pensée lui traversa l'esprit ; — elle enleva préci- 
pitamment à l'enfant son vêtement de nuit, le trempa 
dans le sang, et le laissa à terre. — On le croira 
mort, dit-elle, mais il vivra et la femme étrangère 
sera consolée. 

La douleur de Nora Gameron avait fait une profonde 
impression sur Runie, et, convaincue que la mère 
d'Edda ne vivait plus, elle crut ne pouvoir mieux faire 
que de le confier aux soins de la pauvre Nora ; elle 

1 Le fait est vrai, et s'est passé à Gwalior. 



— 206 — 

était sûre par là de le séparer pour toujours de Mofé, 
qui ne saurait jamais ce qu'il était devenu. 

Runie chercha à calmer l'enfant par de douces pa- 
roles, et l'enveloppant à la hâte des vêtements dont se 
couvrent les indigènes , elle lui promit , s'il restait bien 
tranquille, de le reconduire à sa mère. Edda ne de- 
mandait rien de plus, et son langage enfantin toucha 
le cœur de la femme Indoue ; elle se décida à le dé- 
poser sur le tombeau de la petite Ecossaise, et s'é- 
chappa sans qu'il s'en aperçût. 

Nous avons vu que Moté, en cherchant l'enfant au- 
tour du bungalow, avait reçu un coup de crosse de 
fusil qui le fit tomber sans connaissance ; lorsqu'il 
reprit ses sens, il vit la petite chemise d'Edda, mais 
il la laissa où elle était, pensant avec raison que ce 
serait une triste relique à porter à sa mère. 

Abdullah, furieux de n'avoir rien appris de l'enfant, 
rentra tard dans la nuit au bungalow, et le trouva dé- 
sert ; sauf quelques enfants indigènes, les cabanes 
tout autour étaient abandonnées aussi ; Abdullah 
aperçut la chemise, mais ce fut pour lui le seul in- 
dice que ses ordres eussent été exécutés ; toutefois 
il était trop animé par l'espérance du succès pour 
se soucier, après tout, du sort d'un seul enfant. 

La maison où Nora Cameron avait trouvé un abri 
était à quelque distance de Gwalior, et lorsque Runie 
revint chez elle le lendemain matin, Moté était déjà 
parti pour Agra, portant à sa chère maîtresse la nou- 
velle que son enfant avait été tué. 

Pendant le temps qu'il resta à Agra, Moté commu- 
niqua avec sa femme toutes les fois qu'il en eut l'oc- 
casion. Runie fut singulièrement troublée à la nou- 



— 207 — 

velle que M me Herbert vivait encore; sa conscience 
lui criait de faire savoir à la pauvre mère que son 
enfant avait été épargné ; mais d'un autre côté le dé- 
vouement passionné de Moté pour sa maîtresse le dis- 
posait à s'exagérer le mauvais état de sa santé, en 
sorte que Runie s'attendait chaque jour à apprendre 
la mort de M me Herbert ; elle ne pouvait non plus 
oublier cette prédiction d'Abdullah, que Moté renon- 
cerait un jour à sa caste, et la couvrirait de honte en 
embrassant le christianisme. 

— La mère de l'enfant mourra, se répétait-elle, et 
si Moté vient à découvrir que le petit garçon existe, 
il le transportera au-delà des mers et reviendra dés- 
honoré chez lui. 

— Non, j'ai sauvé la vie de l'enfant, je l'ai mis en 
sûreté, qu'il y reste. Une fois cependant, de meil- 
leurs sentiments prévalurent, et elle partit dans l'in- 
tention d'avertir Nora qu'Edda n'était pas orphelin et 
qu'il avait des parents en Angleterre, mais M me Ca- 
meron avait quitté le voisinage et Runie ne demanda 
pas mieux que de retarder l'accomplissement de son 
projet. 

Les craintes de Runie pour Moté se trouvèrent jus- 
tifiées: les superstitions payennes de celui-ci ne pu- 
rent résister au pouvoir de l'amour et de la vérité 
évangélique, annoncée par la bouche de Lucie Her- 
bert et par l'exemple de sa vie, pendant l'époque 
de sa détention à Agra. Lucie lui avait donné une 
Rible indoustani, et l'étudier devint le plus grand 
bonheur de Moté ; mais lorsque sa maîtresse partit 
pour l'Angleterre, il n'avait fait aucune profession ex- 
térieure de christianisme ; Runie exerçait une grande 



— 208 — 

influence sur la nature souple et affectueuse de son 
mari ; il n'avait pas encore le courage d'affronter la 
colère de sa femme et de lui faire part du change- 
ment qui s'était opéré chez lui. 

La joie de Runie en voyant qu'il n'avait point aban- 
donné sa caste, engagea de plus en plus Moté à ca- 
cher au fond de son cœur le penchant qui l'entraînait 
au christianisme ; elle ne mettait d'ailleurs aucune 
opposition à ce qu'il lût la Bible, tant qu'il ne renon- 
çait pas à la religion de ses pères. Elle ne pouvait 
s'empêcher d'éprouver quelque remords à la pensée 
qu'elle lui cachait l'existence d'Edouard Herbert; ce 
souvenir la rendait plus humble et moins impérieuse 
dans ses exigences envers lui. 

Lorsque Moté se sépara enfin de sa maîtresse et 
qu'il put retourner chez lui, ce ne fut pas pour y res- 
ter longtemps ; il emmena sa femme et ses enfants 
dans l'endroit où il vivait lorsqu'il était entré au ser- 
vice du capitaine Herbert. 

La foi secrète de ce timide disciple n'était pas de 
nature à lui causer beaucoup de joie ni de paix ; quel- 
quefois il se glissait parmi les nouveaux convertis 
réunis autour du catéchiste qui avait remplacé Came- 
ron, mais il ne se mit point en avant comme candidat 
au baptême évangélique. 

Runie avait une nombreuse famille, mais sur aucun 
de ses enfants elle n'avait concentré autant d'amour 
et d'orgueil que sur son fils aîné Dhurma, tambour 
dans l'armée ; il ne s'était pas joint aux révoltés, aussi 
il avait eu de l'avancement. Huit mois environ avant 
l'arrivée de la lettre de Nora Gameron à Arden, 
Dhurma vint chez ses parents en congé. Il avait une 
communication à leur faire, sa physionomie brillait 



— 209 — 

d'un éclat inaccoutumé ; il connaissait les préjugés 
de sa mère et ne voulait pas recevoir ses embrasse- 
ments avant de lui avoir dit ce qui allait lui fermer son 
cœur pour toujours ; — il était chrétien ! 

Moté l'écouta, les bras croisés, la tête basse ; était- 
ce de honte pour son fils? non! mais pour lui-même; 
son enfant venait de lui donner une leçon de courage. 
Et que de bonheur il avait perdu ! Runie n'était plus 
la payenne obstinée d'autrefois ; elle consentit à en- 
tendre ce que Dhurma avait à dire en faveur de sa 
nouvelle foi, et il eut le privilège qui aurait pu être 
celui de Moté, de déployer devant sa mère les riches- 
ses de l'Evangile de grâce. 

Moté et sa femme devinrent ouvertement des candi- 
dats au baptême ; et leur fils avant de les quitter 
eut le bonheur de les voir entrer dans l'Eglise chré- 
tienne. 

Runie tomba malade peu de temps après, une fièvre 
lente la minait, elle ne se releva pas de son lit de 
douleur. Le catéchiste la visita souvent et elle lui con- 
fia le secret qu'elle avait peur d'avouer à Moté ; elle 
le chargea de lui dire, lorsqu'elle ne serait plus, qu'E- 
douard Herbert vivait encore. 

Moté regretta sincèrement sa femme, mais la pen- 
sée de revoir son jeune maître calma son chagrin 
en donnant un autre cours à ses idées, et après avoir 
rendu à Runie les derniers devoirs, il partit décidé 
à ne rien négliger pour retrouver les traces de Nora 
Cameron. 

Après deux mois de recherches persévérantes, nous 
avons vu comment il fut récompensé, et comment il 
découvrit l'enfant et sa fidèle protectrice. 

14 



CHAPITRE XVI. 



Lucie s'était tellement accoutumée à ne plus voir 
son fils que dans les demeures éternelles de son Père 
céleste, que ce fut avec un sentiment tout nouveau 
de bonheur et presque de crainte, qu'elle répandit 
son cœur en prières instantes pour lui ; quoiqu'elle 
ne pût plus prier pour son mari et son enfant, cepen- 
dant elle rendait souvent grâce à cause d'eux ; mais 
à présent elle savait que son Edda avait besoin de 
ses prières , et elle savait aussi qu'elles attireraient 
sur sa tête d'innombrables bénédictions. 



— 212 — 

11 ne lui paraissait pas moins étrange de lui écrire ; 
c'était la première fois qu'il recevrait une lettre d'elle, 
et nous pouvons facilement nous représenter ce que 
pouvait être l'expression de ses sentiments contenus 
pendant deux ans dans le secret de son cœur et qui 
accompagnèrent sa lettre et celle de son frère à 
M me Cameron. Afin d'éviter tout retard inutile, Edouard 
écrivit en même temps à un ami à Calcutta pour le 
prier de faciliter le départ de son neveu et de ceux 
qui étaient chargés de l'accompagner en Angle- 
terre. 

Et maintenant trois mois allaient se passer avant 
qu'on pût avoir de réponse aux lettres qu'on venait 
d'expédier. Vous pensez peut-être que ce dût être 
bien difficile pour Lucie de détourner ses pensées de 
son fils et des Indes, pour les reporter sur la tâche 
qu'elle s'était imposée à Mildred. Il aurait pu en être 
ainsi si elle n'avait eu d'autre but que celui de se 
créer un objet d'intérêt personnel, mais le mobile qui 
l'avait engagée à entreprendre cette œuvre, était cet 
amour qui croit : « Que si un est mort pour tous, tous 
aussi sont morts, et qu'il est mort pour tous, afin que 
ceux qui vivent ne vivent plus pour eux-mêmes, mais 
pour celui qui est mort etressuscité pour eux. »(2Gor. 
Y, 14, 15). Elle venait de recevoir une nouvelle preuve 
de son amour, et son cœur s'attachait à Lui par le 
lien intime et sacré de la reconnaissance, ce fut 
pour l'amour de Lui qu'elle retourna avec un redou- 
blement de zèle et de tendresse à celles de ses enfants 
qu'il avait confiées à ses soins. Disons-le aussi, un 
cœur aimant a plus d'une capacité d'aimer, et Lucie 
s'était attachée d'une profonde affection aux jeunes 



— 213 — 

filles qu'elle protégeait ; elle n'aurait pu sans chagrin 
les quitter dans un moment où elles étaient entourées 
de difficultés : « Je crois que je n'ai jamais été si 
heureuse, écrivait-elle à Edouard; paix au dedans 
de moi, joie en perspective, et en attendant qu'elle se 
réalise, un travail qui m'intéresse, m'occupe sans 
relâche, et m'apporte à chaque instant sa récom- 
pense. » 

La saison des fêtes et des plaisirs du grand monde*, 
connue à Londres sous le nom de la saison, et qui 
a lieu surtout au printemps, devait s'inaugurer par 
une grande réception à la Cour. On demandait par- 
tout des ouvrières, et les habituées de la maison 
Mildred n'auraient pas manqué d'occupation si ce 
n'avait été certaines questions assez gênantes que 
M me Herbert était dans l'usage de poser aux maîtres 
et chefs d'ateliers qui s'adressaient à elle , questions 
telles que celles-ci: 

— Combien d'heures travaillez -vous par jour? 
Comment passe-t-on le dimanche chez vous? Combien 
de temps donnez-vous à vos employées pour se cher- 
cher une place, lorsque vous les renvoyez? — Ordi- 
nairement les jeunes ouvrières s'en remettaient en- 
tièrement à elle du soin de leurs intérêts ; mais 
quelquefois le cas était différent. Elle fut très touchée 
un jour de la sollicitude d'un jeune homme pour sa 
sœur. « Ma sœur était dans une maison où on tra- 
vaillait fort tard, dit-il; sa santé s'en est ressentie, 
j'ai dû l'envoyer à la campagne changer d'air ; main- 
tenant elle est rétablie et je lui cherche une place ; 
elle n'a que moi dans ce monde ; nos parents et nos 
sept frères et sœurs sont au ciel. Je crois qu'elle aime 



— 214 — 

Dieu, mais je voudrais qu'elle fût dans un endroit où 
on aurait soin de son âme et de son corps en même 
temps : si pour obtenir ce que je désire, elle ne peut 
s'attendre qu'à un très faible salaire, cela ne me fe- 
rait rien, je le compenserais de ma poche. 

— Puis-je vous demander, interrompit Lucie avec 
un mélange de cordialité et de respect , où vous tra- 
vaillez vous-même? 

— Je suis commis chez MM. A. et M. Ils sont plu 
sieurs associés qui tous craignent et servent Dieu, 
nous formons comme une famille entre nous, et je 
bénis Dieu de m'avoir amené dans cette maison. Dans 
ma dernière place j'étais commis marchand dans un 
grand magasin ; — ah! madame, on joue des tours 
dans le commerce qui font de la conscience une chose 
assez importune et embarrassante. 

— Avez-vous de la répugnance à m'en citer quel- 
ques-uns? 

— Par exemple : vous viendriez acheter des rubans ; 
d'après les chiffres inscrits, je calcule qu'ils revien- 
nent à tant le mètre, je les passe à un de mes cama- 
rades pour en être plus sûr ; il me répond que je me 
trompe et que les rubans sont taxés plus haut ; j'ai 
des doutes, je vais au premier commis qui maintient 
le prix le plus élevé en me grondant de ce que j'ai si 
peu d'idée de ce que sont les affaires. Mais ce qui 
m'était le plus désagréable, c'était la vente des mar- 
chandises étalées en montre. Vous ne savez pas, ma- 
dame, comment les fenêtres sont arrangées et les 
marchandises habilement disposées ; vous y voyez un 
article de belle qualité dont le prix fabuleusement bas 
vous tente ; vous demandez à l'acheter, croyant faire 



— 215 — 

un bon marché : « Je veux celui que vous avez là en 
montre, dites-vous. » Certainement madame: et le 
marchand vous l'apporte ; mais par un coup fort 
adroit, il rejette de côté sans que vous puissiez le 
voir, l'objet étiqueté , et vous en apporte un autre de 
qualité très inférieure qui se trouve invariablement 
caché par dessous. 
Lucie eut l'air incrédule. 

— C'est la vérité, madame, et si un commis refuse 
de seconder ces pratiques déloyales, son patron le 
renvoie. Autant que possible, je tâchais de n'être ja- 
mais dans le cas de vendre les marchandises en 
montre. J'ai vu une fois le tour *dont je vous parle, 
joué à une bonne dame, et dès lors j'eus honte de no- 
tre maison. Cette dame avait demandé à voir un 
des manteaux exposés dans la montre marqué à très 
bas prix. Une des demoiselles de magasin lui ap- 
porta le manteau caché par dessous , le secoua et 
le tint à une certaine distance. La dame voulut le voir 
de plus près. 

— Il y a une erreur, dit-elle, ce n'est pas le man- 
teau que j'ai vu dans la fenêtre. 

— Exactement le même , Madame , voyez où je l'ai 
pris; mais les marchandises paraissent plus belles 
derrière les glaces, 

La dame n'eut pas l'air convaincue : toutefois il 
paraît que le prix lui convenait, car elle acheta le 
manteau. On ne voyait pas très clair dans le magasin ; 
dès qu'elle fut à la porte, elle regarda son emplette, 
qui était une vraie toile d'araignée , de couleur 
passée. 

— Je ne puis pas prendre ceci , dit-elle ; je ne 



— 216 — 

pourrais pas le porter; vous ne me rendrez pas mon 
argent, je pense, mais j'achèterai autre chose pour la 
même valeur. 

— J'ai honte de vous le dire, Madame, mais on l'a 
forcée à garder son manteau, et lorsqu'elle demanda 
si c'était là une façon consciencieuse d'agir , on lui 
répondit avec insolence ; mais comme elle était dé- 
cidée à ne pas emporter ce mauvais manteau, elle en 
acheta un autre pour lequel on lui fît payer le double. 
Voilà, Madame, l'espèce de maison où je ne voudrais 
pas que ma jeune sœur entrât; je suis si content d'en 
être dehors. Je demandais à Dieu avec ferveur de 
m'indiquer la route que je devais suivre, car il faut 
que nous fassions briller le flambeau qui nous a été 
confié aussi bien dans le monde que dans l'église ; 
mais je craignais de paraître craindre l'opprobre en 
quittant trop tôt ce magasin. Un jour une dame vint 
acheter une robe de soie ; elle voulait une couleur 
gris de fer; il paraît qu'il lui fallait une nuance toute 
particulière, puisque sur une cinquantaine de pièces 
elle ne trouva rien à sa fantaisie : bref, elle s'en alla. 

Dès qu'elle fut partie, notre chef m'appela. 

— Qu'a-t-elle acheté, celte dame? 

— Rien. 

— Que voulait-elle? 

— De la soie gris de fer; mais nous n'avons pas la 
nuance qu'elle cherche. 

— Pouh ! — si vous ne savez pas faire acheter du 
noir à une pratique, lorsqu'elle veut du blanc, vous 
n'êtes pas l'homme qu'il me faut. Passez à la caisse. 
— On me renvoya et on me paya sur-le-champ ; je 



— 217 — 

restai assez longtemps sans place , et maintenant r 
grâce à Dieu, je ne saurais en désirer une meilleure. 
Lucie promit de voir sa sœur et le jeune commis 
s'éloigna trop heureux d'avoir procuré un si bon ap- 
pui à sa sœur Elisa Merton. 

Il y avait plusieurs places vides à la classe bi- 
blique , le dimanche suivant, à cause delà repré- 
sentation qui devait avoir lieu le mardi à la cour; 
mais plus d'une figure pâle, des paupières alourdies 
témoignaient d'un travail excessif et de veilles pro- 
longées. Lucie avait choisi pour ce jour-là le quarante- 
cinquième psaume, et de sa voix expressive elle lut 
cette belle description de la présentation au roi de 
gloire: 

« La fille du roi est intérieurement toute pleine de 
gloire ; son vêtement est semé d'enchassures d'or. 
Elle sera présentée au roi en vêtements de broderie, 
et les filles qui viennent après elle , et qui sont ses 
compagnes, seront amenées vers toi. Elles te seront 
présentées avec réjouissance et allégresse, et elles 
entreront au palais du roi. » (Ps. XLV, 13, 14, 15.) 

— -Il n'en est pas de même à présent, chères amies, 
dit-elle. Vous travaillez pour fournir des vêtements 
de prix et de luxe qui entrent dans le palais de la 
Reine, mais vous-mêmes vous en êtes exclues, vous 
êtes inconnues, on vous passe sous silence. Les dis- 
tinctions de la société vous paraissent-elles quelque- 
fois dures et arbitraires? croyez-vous que tout le tra- 
vail vous soit échu en partage et tout le plaisir à 
d'autres? Permettez-moi de vous rappeler un jour de 
présentation auquel vous êtes toutes invitées à assis- 



— 218 — 

ter, non pas à une cour terrestre, mais en la pré- 
sence du Grand Roi. Personne ne s'est fatigué à pré- 
parer des broderies d'or et des vêtements splendides ; 
personne n'a perdu la vue en travaillant jusqu'à mi- 
nuit et plus tard encore, à confectionner les orne- 
ments dont les invités devront se parer. La robe 
blanche, la robe de justice dont les revêtira le fils du 
Roi, leur suffira et c'est en vue de cette journée, 
chères amies, qu'il vous élève. « La fille du Roi est 
pleine de gloire intérieurement , » et pour celles 
d'entre vous qui se laisseront diriger par la main du 
Seigneur, cette gloire ira en augmentant jusqu'à la 
fin des siècles. Levez-vous, levez-vous à son appel, 
vous, les filles du Dieu Tout-Puissant, et le temps 
viendra où « vous serez amenées en joie, » où « vous 
vous réjouirez, » et « vous entrerez dans le palais du 
Roi comme dans la maison de votre Père. » 

Ces paroles étaient vraiment « des pâturages her- 
beux et des eaux tranquilles, » pour ces cœurs cons- 
tamment entraînés par le tourbillon de la mode et 
des affaires ; aussi ce fut avec une explosion de joie 
et d'amour que l'assemblée entonna un cantique d'ac- 
tions de grâces. 

— Je crains bien de trouver en rentrant nos jeunes 
demoiselles à l'ouvrage, dit une ouvrière employée 
dans un magasin français ; c'est le jour où elles tra- 
vaillent pour elles, à moins qu'on ne soit fort pressé, 
dans ce cas on les oblige à travailler pour le compte 
de la maison, et il ne s'agit pas de se plaindre ; — il 
est possible aussi qu'elles se soient mises à danser, 
c'est leur grande récréation du dimanche. Elles pré- 
tendent qu'elles envient la liberté que j'ai de sortir, 



— 219 — 

mais elles ne se soucieraient nullement de venir ici , 
surtout les ouvrières françaises. Cependant, l'une 
d'elles m'a dit, comme je sortais : «Ah! que vous 
êtes heureuse ! » — « Pourquoi allez-vous à ces ré- 
unions religieuses? me dit ma maîtresse, elles vous 
rendront toute triste; allez plutôt au théâtre, » Elle 
est assez bonne, notre maîtresse, mais à sa manière; 
elle cherche quelquefois à nous divertir; elle a pris 
une loge à un petit théâtre et nous y envoie tour à 
tour, lorsque les commandes ne sont pas pressées; 
mais si vous saviez ce que sont les conversations le 
lendemain , la première ouvrière n'impose jamais si- 
lence, à moins que cela ne nuise à l'ouvrage ; elle 
prétend , eu contraire, que lorsque la langue joue, 
l'aiguille n'en va que plus vite. 

Madame Herbert , accompagnée d'Elisa Merton à 
qui elle avait adressé en particulier quelques paroles 
de bienvenue pour son premier dimanche à Mildred , 
se joignit au groupe au milieu duquel se trouvait 
l'ouvrière qui venait de parler. Lucie désirait mettre 
Elisa en rapport avec quelques jeunes filles qui de- 
viendraient pour elle de bonnes amies. Rien n'était 
plus joli que de voir Lucie au milieu de ses protégées, 
elles l'aimaient jusqu'à l'adoration, un signe de tête, 
mue parole d'encouragement , de conseil , un regard 
affectueux, étaient autant de trésors conservés pré- 
cieusement pour la semaine; leurs regards expressifs 
supplièrent Lucie de s'asseoir un instant au milieu 
d'elles avant de commencer l'explication de la Bible. 
Lucie n'aimait pas encourager chez ses jeunes filles 
un babil frivole ou répréhensible , mais d'un autre 
côté elle désirait ne rien épargner pour gagner leur 



— 220 — 

confiance, et comme elle cherchait une bonne place 
pour Elisa Merton, il fallait bien qu'elle prît quelques 
informations sur les différentes maisons où elles 
étaient employées. Elle se donnait d'ailleurs une 
peine extrême pour vérifier les rapports qu'on lui 
faisait, et pour s'assurer que les renseignements 
qu'on lui fournissait étaient justes. Il aurait été, 
d'ailleurs, aussi difficile de se livrer à la médisance 
en la présence de Lucie que devant la vénérable mère 
du Révérend Ghalmers qui , un jour que de vraies 
commères avaient donné carrière à toute la malignité 
de leur langue, se leva et sortit de la chambre; un 
instant après elle reparut prête à sortir : « Je vais ra- 
conter à Madame ce que vous venez de dire, afin 

d'entendre aussi sa version sur cette histoire. » 

— Vous parliez d'un magasin français, chères amies, 
dit madame Herbert, — il me semble que vous en 
racontez d'assez tristes choses; mais la maison L.... 
doit être différente, à en juger par l'empressement 
avec lequel on cherche à y entrer. 

— En effet , Madame , répondit Hélène Mather, 
elle est meilleure que les autres ; mais , voyez-vous, 
la grande affaire dans un temps où on ne pense 
qu'aux modes de Paris \ où on ne veut que des modes 
de Paris , c'est de faire son apprentissage dans une 
maison française; les jeunes personnes savent que 
c'est une excellente recommandation pour être placées 
ailleurs ou pour s'établir pour son compte. Mais je 
trouve, Madame, que ce n'est pas bien de croire qu'il 

1 Sur le continent, les modes de Paris l'emportent aussi , 
mais on tient aux marchandises anglaises, et que de fois n'est- 
on pas trompé à cet égard ? 



— 221 — 

n'y a de bon que ce qui vient de Paris ; ah ! si les 
dames savaient comme on les attrappe avec ces 
marchandises françaises. J'ai vu l'autre jour un man- 
teau marqué fort cher, parce qu'on prétendait qu'il 
arrivait de Paris , mais je savais qne notre maîtresse 
l'avait fait prendre dans un magasin du voisinage et 
qu'elle ne l'avait pas payé la moitié de ce qu'elle 
en demandait. J'avoue que je n'ai pas pu m'empécher 
de rire, l'autre jour, en entendant trois dames fran- 
çaises dans une des salles de nos magasins ; elles 
croyaient probablement que je ne les comprenais 
pas; elles disaient qu'elles profitaient toujours, lors- 
qu'elles venaient à Londres , pour faire des em- 
plettes, nos marchandises anglaises étant de meil- 
leure qualité et à meilleur marché que ce qu'on 
trouvait à Paris. 

— Il me semble que nous nous écartons beaucoup 
du sujet qui devrait nous occuper le dimanche , re- 
prit Lucie ; il ne faut pas introduire des bœufs et des 
pigeons dans notre temple ; nous n'avons pas été fort- 
aimables pour nos voisins ; aussi laissez-moi vous 
raconter quelques scènes auxquelles vous et moi nous 
aurions été trop heureuses d'assister et qui se pas- 
saient à Paris chaque semaine, il y a plusieurs 
années. 

L'attention des jeunes filles fut bientôt éveillée ; 
tandis que madame Herbert leur parlait des derniers 
mois de la vie de M. Adolphe Monod; lorsque di- 
manche après dimanche, il réunissait ses amis autour 
de son lit de mort, leur faisait entendre de sa voix 
affaiblie par les souffrances des paroles de consola- 
tion et d'exhortation et prenait part avec eux aux 



— 222 — 

gages de la mort de notre Rédempteur; elle termina 
par ces mots , tirés du volume intitulé : Les adieux 
d'Adolphe Monod, p. 198. 

« Chers amis, bientôt toutes les scènes de ce monde 
auront passé. Nous avons de l'angoisse au monde , 
mais ayons courage : Jésus-Christ a vaincu le 
monde. » 



CHAPITRE XVII. 



— Herbert, puis-je te confier un message, dit Grâce 
Anderson en frappant à la fenêtre de la serre pour 
appeler son petit garçon , qui arrivait en courant, les 
joues rouges et toutes fraîches, delà lutte qu'il venait 
de soutenir contre le vent du nord. 

— Veux-tu aller chez Elton, le charpentier, et le 
prier de passer ici avant de partir pour Londres, 
j'aurais quelque chose à envoyer à tante Lucie. 

Herbert exécuta deux ou trois cabrioles et parti 
comme un trait pour faire la commission de sa mère. 



— 224 — 

— Elles feront encore plus de plaisir à Lucie qu'à 
nous, continua Grâce en cueillant des camélias rouges 
et blancs ; sa pauvre malade aime beaucoup les 
fleurs. 

La salle d'infirmerie, à Mildred , est occupée , et 
cette fois encore c'est Marie Fenton que nous y trou- 
vons. Madame Herbert avait l'habitude, tous les soirs 
à onze heures, de faire le tour des chambres à cou- 
cher, c'était l'heure à laquelle elle exigeait que ses 
jeunes filles fussent rentrées de leur travail. Quelques 
patrons trouvaient que c'était de trop bonne heure ; 
mais comme ils appréciaient les avantages de cette 
maison pour leurs employées et que Lucie était très 
positive à cet égard , ils furent bien obligés d'accep- 
ter ses conditions. 

En faisant cette inspection du soir, Lucie s'assurait 
par elle-même, non-seulement que les jeunes filles 
étaient rentrées, mais encore elle pouvait adresser 
en particulier, lorsque cela était nécessaire, quelques 
conseils ou quelques avertissements ; aussi plus 
d'une oreille était tendue à ce moment-là, pour saisir 
le long du corridor le bruit léger de son pas. 

— Marie, mon enfant , comme vous toussez ce soir ! 
et vous n'avez pas même commencé à vous désha- 
biller ! je ne puis pas vous permettre de lire plus 
longtemps exposée ainsi au froid. 

— Je peux me déshabiller dans l'obscurité, chère 
Madame, et je voudrais profiter de la lumière pour 
lire, nous sommes si occupées maintenant; chaque 
minute de lecture est précieuse, mais mes yeux sont 
fatigués; — je vous assure que je n'ai pas froid. 

Lucie lui prit la main, elle était brûlante. 



— 225 — 

— Croyez-vous que M me Fraser pourrait vous don- 
ner un jour ou deux de congé? Il vous faut du repos 
et des soins. 

Un jour de congé ! Si ce n'avait été les règles 
rigoureuses de la maison Mildred, Marie n'aurait 
quitté l'ouvrage que tard dans la nuit. On avait reçu 
la veille deux commandes de la cour, et, comme tou- 
jours, avec l'injonction de les faire exécuter par la 
même brodeuse. 

Il n'était pas nécessaire de stimuler Marie Fenton 
à l'ouvrage, mais à l'époque dont nous parlons, un 
double motif l'engageait à ne pas s'épargner. Madame 
Fraser lui avait témoigné plus de bontés que jamais 
depuis l'affaire du tablier; elle la faisait souvent 
descendre pour travailler auprès d'elle, et lui adres- 
sait mille questions sur M me Herbert. Le cœur de 
Marie battait de joie et d'espérance ; ses facultés d'ai- 
mer, comme engourdies pendant un temps, repre- 
naient leur essor, et tout son désir était d'être en 
bénédiction à sa maîtresse. 

Le lendemrin de la soirée dont nous parlons, Marie 
se rendit à l'ouvrage comme à l'ordinaire; M me Fra- 
ser avait remarqué sa toux, elle l'engagea à s'établir 
dans sa chambre qui était plus chaude. La table 
était couverte du velours rouge sur lequel Marie allait 
broder en relief et en or les armes royales ; cette vue 
rappela si vivement à la jeune brodeuse le psaume 
que M me Herbert leur avait expliqué le dimanche 
précédent, qu'elle s'aventura à parler à sa maîtresse 
du bonheur qu'elle avait, dès lors, goûté dans son 
âme. Ce qu'elle raconta parut intéresser M me Fraser, 
qui se leva pour prendre son livre de prières , afin 

15 



— 226 — 

de lire elle-même le psaume; Marie était toute 
joyeuse, mais au même instant elle toussa et sentit 
comme un étranglement la saisir à la gorge, et lors- 
que M me Fraser revint à sa place , elle vit sa jeune 
ouvrière repousser d'une main le velours et l'or, 
et de l'autre porter son mouchoir à sa bouche , il était 
taché de sang. 

Madame Fraser poussa un cri d'effroi , étendit 
Marie sur un canapé et sonna avec violence. 

— Faites chercher un médecin; — appelez M lle 
Tracy ; qu'elle descende à la minute. 

En un instant les habitants de la maison s'assem- 
blèrent devant la porte ouverte, tous plus ou moins 
frappés de terreur, car l'ombre de la mort était déjà 
répandue sur la figure de Marie , et l'aspect de cette 
chambre, où tout parlait de la vie, du monde et de 
ses pompes n'était guère en harmonie avec la scène 
qui s'y passait. Marie avait toute sa connaissance, 
elle seule était calme ; elle essaya de murmurer : 

— Conduisez-moi chez M me Herbert ; — mais un 
flot de sang l'arrêta. 

Lucie fut bientôt à ses côtés et avec la sanction du 
docteur, qui comprit qu'elle y serait mieux soignée 
que chez sa maîtresse, M me Herbert la fit transporter 
à la maison Mildred. 

L'hémorrhagie revint après le trajet, mais pas en 
grande abondance ; le docteur jugea que le mal da- 
tait de loin, et il donna peu d'espoir de rétablisse- 
ment. M me Herbert écrivit à M me Fentonpour lui com- 
muniquer l'état de sa fille et lui proposer de s'éta- 
blir à Mildred si elle pouvait venir la soigner. 

Deux ou trois jours d'un repos et d'un silence ab- 



— 227 — 

solu arrêtèrent les progrès de l'hémorrhagie, mais 
les efforts de madame Herbert pour redonner des 
forces à la malade par une nourriture soignée échouè- 
rent devant le retour journalier de la fièvre, et bien- 
tôt il ne fut que trop évident que Marie Fenton ne 
se relèverait pas de son lit de maladie. Sa mère ar- 
riva, le cœur brisé de douleur. Deux filles plus âgées 
que Marie et son mari étaient morts de la poitrine. 

Lucie passait dans la chambre de la malade tout le 
temps qu'elle pouvait dérober à ses autres occupa- 
tions. Oh! comme la pauvre enfant aimait ces visites; 
elle recueillait ce qui lui restait de forces pour sup- 
plier sa mère et madame Fraser, qui venait assez 
souvent la voir, de chercher avant tout le royaume de 
Dieu; mais dès que Lucie entrait, elle n'éprouvait 
plus que calme et paix. 

— Vous lisez mes pensées, lui disait-elle, je n'ai 
jamais besoin de vous les dire; quand vous êtes 
à côté de moi et que vous me tenez la main, je 
suis plus tranquille. Je verrai bientôt mon Sauveur, 
et je le bénirai de m'avoir donné une amie comme 
vous. 

— Voyez, Marie, dit Lucie l'après-midi du jour où 
Grâce avait dépouillé sa serre pour envoyer un bou- 
quet à Mildred; les yeux de Marie brillèrent de joie. 

— Les fleurs ont toujours été pour moi de pré- 
cieuses amies ; je n'oublierai jamais le bien que m'a 
fait ma rose thé; me permettez-vous de la donner à 
M me Fraser quand je mourrai? 

Lucie arrangea le bouquet devant elle, et le goût 
exqui§ de la jeune fille la dirigeant, elle finit par 



- 228 — 

former un groupe qu'un peintre aurait copié avec 
plaisir. 

— S'il a faites si belles des fleurs destinées à se 
faner, Marie, que sera-ce donc de ces demeures qui 
dureront à toujours. 

— Et Lui, que sera-t-il? Lui, la Rose de Sharon, 
et le Lys de la Vallée? Lui, parfait 1 la bonté, la vé- 
rité , la beauté même. Je m'étais attachée à une 
ombre; ah! que mon cœur saigna lorsque je décou- 
vris qu'elle n'était que mensonge et déception. — 
Pauvre M. Cecil, il n'est pas probable que vous 
le rencontriez jamais, chère madame, sans cela je 
vous aurais demandé de lui dire que je lui par- 
donne, que j'ai prié pour lui jusqu'à la fin, et que 
mon cœur a trouvé une affection qui le satisfait. Elle 
se tut un moment. — « Travail, et cependant repos, » 
reprit-elle; — « ils se reposent de leurs travaux, 
et pourtant ils n'ont de repos ni jour ni nuit. » Je 
comprends ce que cela veut dire ; le travail ne me fa- 
tiguait pas autant qu'il fatigue mes compagnes, parce 
que je l'aimais; il me semblait que j'aurais continué 
toute la nuit; puis je réussissais et cela faisait plaisir 
à ma maîtresse. Tout cela sera vrai; — n'est-ce pas? 
— de notre travail dans le ciel, seulement c'est le 
Seigneur Jésus qui sera le maître. Mais vous regar- 
dez votre montre, et je ne veux pas être égoïste; 
d'autres que moi ont besoin de vous. Je me sens toute 
rafraîchie et heureuse. 

— Je vais vous laisser avec vos fleurs, Marie, vos 
petits prédicateurs muets. Je vous enverrai votre 
mère, mais rappelez-vous que vous ne devez plus 
parler que vous n'ayez dormi quelques moments. 



— 229 — 

Lucie descendit reposée aussi et le cœur plus lé- 
ger, pour voir Elton et s'occuper d'une affaire qui lui 
avait causé quelqu'inquiétude; la voici en peu de 
mots : 

Environ une semaine auparavant, et après être en- 
trée chez madame Burton, Suzanne était venue lui 
dire un soir, au milieu de beaucoup de sourires et 
de rougeurs, qu'on lui avait fait une proposition de 
mariage, et naturellement elle désirait consulter M nie 
Herbert pour savoir si elle devait accepter. 

Suzanne avait été un matin chez une dame porter 
un vêtement qu'elle devait essayer; la dame étant 
absente, on la fit attendre dans le vestibule; pendant 
qu'elle attendait, la porte d'une chambre s'ouvrit et 
un monsieur parut, accompagné d'un chien, qui en- 
chanté probablement de la perspective d'une prome- 
nade, se mit à japper à la vue de Suzanne et à sauter 
sur son paquet. Suzanne craignait pour son ouvrage 
et trouvait assez ridicule que son maître ne l'appelât 
pas, mais elle ne s'apercevait pas que ce maître n'a- 
vait d'yeux que pour elle ; cependant il finit par lui 
adresser des excuses d'un ton respectueux et sortit 
de la maison suivi de son bruyant compagnon. 

Suzanne sortit à son tour et retrouva le même per- 
sonnage, qui se promenait en long et en large devant 
la porte de la maison. — « Il me salua comme si j'a- 
vais été une vraie dame, dit Suzanne, et me demanda 
si son chien m'avait fait peur; cela me fit rire; il se 
mita rire aussi; cependant je lui répondis que non 
en le remerciant et je repris mon chemin. Il voulut 
m'accompagner et porter mon paquet, mais je lui dis 
qu'il n'était pas lourd et que j'étais bien fâchée, mais. 



— 230 — 

que ma maîtresse ne nous permettait pas de nous 
promener avec des étrangers ; là-dessus il me salua 
et me quitta. J'eus grand soin de ne pas regarder en 
arrière, mais il paraît qu'il m'avait suivi. M me Bur- 
ton m'a dit qu'un monsieur marchait derrière moi et 
qu'il avait écrit le numéro de la maison sur une 
carte. 

» Je pensais que je n'en entendrais plus parler, 
lorsque ce matin, en allant à l'atelier, je l'ai rencon- 
tré sur mon chemin; il ne m'a pas parlé, il m'a seu- 
lement remis cette lettre; » et Suzanne, toute rouge, 
la mit entre les mains de M me Herbert. 

Cette lettre n'était rien moins qu'une offre en bonne 
forme du cœur et de la main de ce personnage ; l'im- 
pression que Suzanne avait faite sur lui était si pro- 
fonde, disait-il, qu'il n'avait pu réussir à l'effacer , 
quoiqu'il sût bien qu'ils n'occupaient pas la même 
position dans le monde. Mais d'un autre côté il 
était indépendant de fortune, libre de choisir sa 
femme où bon lui semblait. Suzanne l'avait rencontré 
chez sa sœur, mais il ne demeurait pas avec elle ; 
et il finissait en suppliant Suzanne de lui fournir 
l'occasion de la voir, dans l'espérance de faire naître 
chez elle un attachement réciproque. 

Lucie était assez embarrassée et ne savait trop 
quel parti prendre. « Il n'y a rien dans cette lettre, 
Suzanne, qui vous indique si celui qui vous l'a écrite 
est un enfant de Dieu, et vous serait un appui et un 
guide dans le chemin que vous avez choisi, à ce que 
j'espère au moins. 

— Je l'ai vu ce soir. — Lucie tressaillit. — Il m'a 
rejointe, comme je revenais à la maison, pour me de- 



— 231 — 

mander si j'avais lu sa lettre et si je pouvais lui don- 
ner quelque espoir. Cela m'a été désagréable, mais 
je lui ai parlé de vous, je lui ai dit quelle amie vous 
étiez pour moi, et que je voulais vous consulter. Il 
a eu l'air étonné, et m'a fait quelques questions sur 
vous; il *m'a demandé ensuite de ne parler de sa 
lettre qu'à vous, parce qu'il préfère que ses amis ap- 
prennent la nouvelle de son mariage par lui-même. 
Alors, ajouta Suzanne, j'ai essayé de lui dire quel- 
ques mots de la nécessité d'être chrétien, je lui ai 
avoué que je ne pourrais consentir à épouser quel- 
qu'un qui ne le serait pas, et.... » 

— Et quoi, Suzanne? 

— Il m'a répondu que chacune de mes paroles 
faisait qu'il m'aimait davantage; puis il m'a glissé 
ceci dans la main et m'a quittée. C'était une fort belle 
broche. 

— Suzanne, vous avez un père qui vous aime ten- 
drement, engagez M. Howard à s'adresser à lui; et 
en attendant, rappelez-vous , chère enfant, que si 
les attentions de cet humme vous sont agréables, au 
fond vous n'avez pas encore d'attachement sérieux 
pour lui ; faites attention de ne commettre aucune 
imprudence avant d'avoir obtenu le consentement et 
la bénédiction de votre père. 

— Mais s'il ne se souciait pas de s'adresser à mon 
père? c'est un vrai monsieur, dit Suzanne en hésitant. 

— S'il fait quelque objection, c'est que ses inten- 
tions ne sont pas bonnes ; croyez-moi , mon enfant , 
mon conseil est dicté par la sagesse. 

Suzanne ne fut pas difficile à convaincre. M me Her- 
bert écrivit à M. Howard que M lle Suzanne Elton était 



— 232 — 

sous sa protection, et lui avait montré la lettre qu'il 
avait écrite; elle pensait que M. Howard compren- 
drait la convenance d'attendre, pour revoir Suzanne, 
que le père de la jeune fille eût été consulté , ainsi 
que le sentiment qui la poussait à lui rendre la broche 
jusqu'à ce qu'elle eût reçu l'approbation de son père. 
— Maintenant, Suzanne, dites-moi où je dois 
adresser ma lettre et la broche ? 

— Ah ! s'écria celle-ci avec stupéfaction , je ne sais 
pas, il ne m'a donné aucune adresse. 

— J'en suis fâchée ; je suis sûre qu'il cherchera 
à vous rencontrer et c'est ce que j'aurais voulu éviter 
avant l'arrivée de votre père. Cependant, prenez ce 
paquet avec vous demain matin, si vous voyez M. Ho- 
ward, remettez-le lui et demandez-lui son adresse. Il 
faut que je puisse lui indiquer le jour où il trouvera 
votre père ici. 

M. Howard était fidèle au poste le lendemain , et 
crut assez naturellement que la réponse de Suzanne 
était favorable en la voyant très émue et plus jolie 
que jamais ; mais dès qu'elle eut obtenu l'adresse de- 
mandée, elle refusa de s'arrêter plus longtemps. 

M me Herbert avait écrit au charpentier d'Arden, 
sous le couvert de Grâce, pour l'informer de ce qui 
se passait et le prier de venir à Londres sans tarder ; 
et nous avons vu qu'en quittant la chambre de Marie 
Fenton, elle descendait pour voir cet admirateur in- 
connu, à qui elle avait donné un rendez-vous avec le 
père de Suzanne pour le même soir ; elle supposait 
que l'entrevue devait être terminée. Elle trouva le 
père et les deux filles attendant encore M. Howard; 
— on attendit deux heures. 



— 233 — 

— Peut-être est-il malade, suggéra Suzanne; mon 
père ne pourrait-il pas aller chez lui? 

Elton y consentit. Une heure plus tard, il revenait 
chagrin et mécontent. Il s'était rendu à l'adresse don- 
née par Suzanne, il avait trouvé une maison d'assez 
chétive apparence, où on lui avait dit qu'on ne con- 
naissait personne du nom d'Howard. Un M. d'Har- 
court avait logé là pendant une quinzaine de jours, 
mais il avait quitté la veille précipitamment et sans 
laisser son adresse. 

— Il me semble , se disait Elton en reprenant le 
chemin de Mildred, que Suzanne l'échappe belle , 
mais c'est ennuyeux d'avoir à le lui dire. 

Suzanne pensa que la sœur de M. Howard, M me 
Owen, chez qui elle l'avait rencontré la première fois, 
pourrait donner de ses nouvelles. 

Il était un peu tard, mais Elton était disposé à ne 
rien épargner pour tranquilliser sa fille ; et M me Her- 
bert, désireuse pour Suzanne que tout fût éclairci 
avant la nuit, écrivit à M me Owen, lui expliquant qui 
étaient Elton et Suzanne et l'intérêt qu'elle leur por- 
tait. 

— Il y a quelque erreur là-dessous, dit M me Owen 
en rendant à Elton la lettre que M. Howard avait 
écriteà Suzanne ; — je n'ai qu'un frère qui est aux 
Indes ; votre fille n'a point rencontré de frère à moi 
ici. Vous dites qu'elle travaille chez M me Burton? Je 
me rappelle maintenant avoir eu une ouvrière de M me 
Burton un matin chez moi; une jolie personne, n'est- 
ce pas? 

— Je la trouve jolie, madame. 

— Attendez un instant; M. Owen était à la maison 



— 234 — 

ce même matin, je vais lui demander s'il a eu quel- 
qne visite du nom d'Howard ou d'Harcourt. 

Elton voyait bien qu'il n'y avait plus guère d'espoir 
de porter une bonne nouvelle à sa pauvre fille, mais 
il en eut la preuve plus certaine encore en voyant pa- 
raître un monsieur dont la physionomie bienveillante 
exprimait un véritable intérêt. 

— Je suis fâché, dit-il, de n'avoir rien de bon à 
vous apprendre sur la personne dont vous me parlez. 
11 ne s'appelle ni Howard, ni Harcourt, mais Leslie. 
Harcourt est son nom de baptême ; il s'est ruiné par 
sa mauvaise conduite, c'est un joueur, un chasseur, 
un maquignon. Il était venu me proposer de lui ache- 
ter un cheval , seul bien qui lui restât, à ce que je 
crois. Il a une charmante femme qu'il fait mourir de 
chagrin ; — votre fille peut s'estimer heureuse de lui 
avoir échappé. 

— Je vous remercie de votre bonté, monsieur, 
mais, — et Elton sentit que la colère le gagnait ; — 
je ne veux rien dire contre ceux qui sont de vrais 
messieurs, comme il faut; mais si jamais je rencontre 
ce bandit , je lui ferai sentir que j'ai encore de bons 
bras. Ah ! si je savais où le trouver! 

— Voyez avec M me Herbert ce que vous avez de 
mieux à faire et revenez me donner de vos nouvelles, 
dit M. Owen, qui jugea qu'Elton était trop échauffé 
pour discuter avec lui. 

L'air frais de la nuit ne calma point le brave char- 
pentier pendant son trajet à Mildred, tout au con- 
traire. Suzanne faisait le guet et dès qu'elle entendit 
son pas elle courut lui ouvrir. 



— 235 — 

— Eh bien, père? 

— Notre dame est-elle couchée, Suzanne? 

— Faites entrer votre père ici , dit Lucie en ou- 
vrant la porte de son petit salon. 

L'histoire ne fut pas longue à raconter. Suzanne 
s'était dit d'avance qu'elle serait très courageuse, et 
grâce à Lucie ses affections n'étaient point réellement 
engagées. Mais qui n'a éprouvé comme un sentiment 
de vide, lorsqu'après avoir entrevu une perspective 
qui se présentait à vous parée des couleurs les plus 
brillantes, elle s'écroule en un instant par le souffle 
de la plus triste réalité. 

L'imagination de Suzanne avait fait du chemin de- 
puis quelques jours et il faut lui rendre cette justice 
qu'elle n'avait pas seulement pensé à elle, mais 
qu'elle s'était crue la protectrice de sa famille, elle 
avait déjà fait mille projets pour lui être utile. Il était 
assez triste, après ces aimables visions, de se re- 
trouver une petite couturière ayant tout simplement 
beaucoup de besogne devant elle. Suzanne, appuyée 
contre son père, ne put s'empêcher de fondre en 
larmes et même de sangloter. 

— Allons, allons, ma fille, ne te désole pas comme 
cela, cet homme ne vaut pas une larme ! Il y a encore 
de bons poissons dans la mer; — le tien n'a pas été 
péché, voilà tout; il viendra quand il en sera temps , 
tu peux m'en croire. 

— Quelle indignité de se jouer ainsi des sentiments 
d'une pauvre fille ! sanglotait Suzanne, tout allait si 
bien ; et comment peut-on deviner, je vous le de- 
mande, qu'une offre de mariage est sérieuse ou ne 
l'est pas. 



— 236 — 

— Ce qui doit te consoler, mon enfant, c'est qu'il a 
vu, ce bandit, que tu n'étais pas de ces personnes 
comme il y en a tant, avec qui on peut plaisanter ; il a 
fallu qu'il mît un gros mensonge au bout de son his- 
toire et se montrer bien différent de ce qu'il est pour 
pouvoir s'approcher de toi. C'est notre chère dame 
qui a dérangé ses combinaisons. — Ah ! tu peux être 
reconnaissante pour le reste de ta vie de ce qu'elle 
t'as recueillie ici. Allons, tu n'as rien fait qui doive 
te rendre honteuse, mais sans elle ce ne serait pas la 
même chose. 

Suzanne finit par sécher ses larmes, et souhaita le 
bon soir à son père. Mais ce fut la visite de sa chère 
dame, lorsqu'elle fut couchée, et la belle prière que 
Lucie prononçaprès de son lit, qui finirent par adou- 
cir l'amertume dont son cœur était plein, et elle 
s'endormit avec la consolante pensée qu'elle avait au 
ciel un ami qui ne la tromperait jamais. 



CHAPITRE XVIII. 



Jamais écolier ne compta avec plus de joie les 
jours qui le séparent des congés, que Lucie Herbert 
ne fit le compte des mois, des semaines, des jours 
qui la séparaient du moment où son enfant lui serait 
rendu. Il y avait maintenant six semaines que les pre- 
mières lettres étaient parties, et quoique les soins 
qu'elle prenait de ses jeunes pensionnaires ne se fus- 
sent pas démentis un seul instant, cependant dans ses 
moments de loisir ses pensées étaient avec son fils. 
Elle savait que le bras qui l'avait si miraculeusement 
protégé jusqu'à présent, l'amènerait en sûreté à tra- 
vers des périls et des dangers de mer et de terre, mais 



— 238 — 

elle avait besoin d'appeler à son aide toutes les le- 
çons de patience et de foi qu'elle eût jamais apprises. 

Nous prierons le lecteur de revenir avec nous à 
Calcutta, où Nora Camoron était arrivée trois jours 
auparavant, accompagnée de son petit protégé et de 
Motè. La bourse de Nora Cameron s'était singulière- 
ment allégée pendant le voyage, elle aurait voulu se 
loger au meilleur marché possible, mais Motè avait 
une idée si élevée de l'importance et de la dignité du 
jeune sahib, qu'il ne consentit pas à ce que M me Ca- 
meron se logeât ailleurs que dans les beaux quartiers 
de la ville, habités par les Européens ; la partie ap- 
pelée Ville-Noire lui paraissait indigne du jeune 
sahib. 

Motè est sorti pour la seconde fois pour s'informer 
du moment où on attend l'arrivée du courrier d'An- 
gleterre. Edda et tante Nora, comme elle l'appelle, 
restent à la maison pendant les heures chaudes du 
jour; nous sommes à la fin de mars, et l'été com- 
mence aux Indes. 

Nora Cameron était écossaise ; on s'en apercevait à 
l'expression de mélancolie qui adoucissait ses traits 
un peu forts, qui sans cela auraient paru presque 
sévères. Complètement abandonnée à ses propres 
ressources depuis la mort de son mari , elle avait 
acquis un haut degré de fermeté et d'empire sur elle- 
même ; une pénétration rare, un jugement juste et 
une abnégation totale d'elle-même la guidaient dans 
toutes ses actions. 

Nora n'était pas démonstrative naturellement, mais 
sous un extérieur calme, elle cachait des sentiments 
d'une profondeur et d'une vivacité peu commune. 



— 239 — 

Le sentiment qui la dominait maintenant était son 
affection pour cet enfant, qui depuis trois ans était 
l'unique objet de ses soins et de sa tendresse ; elle le 
considérait comme lui ayant été donné pour remplir 
les places que les massacres de la révolte avait lais- 
sées vides dans son cœur. Veuve et sans enfant, Edda 
était devenu son trésor terrestre, et aucune mère 
n'aurait pu consacrer à un enfant un cœur plus riche 
d'amour et de l'amour le plus dévoué. Le petit garçon 
le lui rendait avec usure et lui avait accordé depuis 
longtemps la seconde place dans ses affections ; la 
première était pour « sa maman à lui. » Avec la tou- 
chante confiance de l'enfance , il croyait toujours 
qu'elle reviendrait : « Runie avait dit qu'elle irait la 
chercher; Runie y était allée; c'était bien long, bien 
long, mais un jour maman reviendrait auprès de son 
petit garçon. » Il n'en doutait pas un instant , et Nora 
n'avait pas le courage de le dissuader, ni de l'empê- 
cher de demander dans sa prière de chaque jour : 
« que Jésus prît soin de maman, qu'il lui donnât une 
bonne santé et qu'il la ramenât. » Depuis six mois 
environ, comme s'il avait eu un pressentiment, il ré- 
pétait souvent : « Ramène-la bientôt. » 

Quoique convaincue, au fond, qu'elle était l'unique 
soutien de l'orphelin, la persuasion où il était que sa 
mère lui serait rendue, empêchait M me Cameron de le 
considérer comme à elle, et c'est ce qui rendait le 
moment actuel moins poignant pour elle. Il lui était 
dur d'être obligée de rendre ce dépôt qu'elle avait 
espéré garder pour toujours, mais le sentiment qu'elle 
éprouvait était sans aucune amertume. D'ailleurs , 
son affection était assez désintéressée pour qu'elle se 



— 240 — 

réjouît de ce qu'il allait retrouver cette maman qu'il 
regrettait toujours , et une position qu'elle avait 
jugé dès le premier moment être la sienne. Les habits 
grossiers qui le couvraient la première fois qu'elle 
l'avait vu ne l'avaient pas trompée à cet égard, et si 
jamais Nora regretta d'être pauvre, ce fut lorsqu'elle 
ne put procurer à son cher garçon les petites dou- 
ceurs auxquelles son innocent babil lui faisait com- 
prendre qu'il avait été accoutumé. 

Tante Nora avait fait plus pour lui que de l'entou- 
rer du luxe et du bien-être auxquels sa naissance 
aurait pu lui donner quelques droits. Sous sa di- 
rection judicieuse et tendre, Edda grandissait dans 
la crainte de Dieu, mettant le plus vif intérêt à tout 
ce que tante Nora lui enseignait, le cœur rempli d'af- 
fections profondes et de généreuses impulsions. Son 
éducation intellectuelle n'était pas, il est vrai, celle 
qu'on est en droit d'attendre d'un enfant de cet âge , 
mais Nora avait jugé sagement que dans un climat 
chaud comme celui des Indes, il valait mieux retar- 
der qu'avancer le développement de son esprit. Il sa- 
vait lire cependant en anglais et en indoustani, et 
avec mille peines , et , nous devons en convenir, peu 
de plaisir, il pouvait écrire quelques mots. 

Il avait supporté le climat des Indes remarquable- 
ment bien pour un enfant européen ; cependant son 
teint avait pâli, toute sa petite personne, si ronde 
jadis, s'était allongée rapidement: ses traits étaient 
remarquablement beaux, mais les boucles soyeuses 
de ses cheveux avaient disparu. Tante Nora n'avait 
pas eu pour elles la même faiblesse que Lucie, et 



— 241 — 

jusqu'à l'arrivée de Motè elle ne savait pas quel ser- 
vice ces mêmes boucles avaient rendu à son cher en- 
fant. Elle les avait conservées cependant, n'ayant 
jamais eu le courage de les détruire. 

Edda regardait à travers les jalousies baissées ce 
qui se passait dans la rue ; excepté un court séjour à 
Allahabad, il n'avait jamais vu de ville et surtout de 
grande ville, aussi pour ce petit être intelligent tout 
était sujet d'étonnement et d'enchantement. Toutefois 
il s'indignait lorsqu'il voyait les domestiques indi- 
gènes jeter dans la rue tant de provisions de ménage; 
mais c'est que ceux-ci n'auraient pas voulu toucher à 
une nourriture qu'ils n'auraient pas préparée eux- 
mêmes. 

— Voyez, voyez, tante Nora ! est-ce que Dieu leur 
donnera encore quelque chose, s'ils jettent loin cette 
bonne viande ? — M me Cameron lui montra les cor- 
neilles, les vautours, les milans, perchés sur les toits 
et prêts à se régaler du somptueux festin qui les at- 
tendait dans la rue ; elle lui raconta que les bruits 
étranges qui l'avaient frappé la nuit précédente, 
étaient causés par les renards et les chacals qui ve- 
naient se repaître de ce que les oiseaux de proie 
avaient laissé. 

Enfin on entendit le pas de Motè dans la galerie; 
il avait appris l'arrivée du paquebot d'Angleterre et 
il avait attendu la distribution des lettres. 

Nora lutta pour conserver son calme ordinaire, 
mais sa main tremblait si fort qu'à peine pouvait-elle 
ouvrir le paquet qu'il lui remit. Edda, à genoux sur 
un tabouret, les bras appuyés sur elle, la regardait 

16 



— 242 — 

fixement; Motè, les bras croisés, écoutait en retenant 
sa respiration. 

Les premiers mots de la lettre de M. Anderson 
suffirent pour lever tous les doutes qui auraient pu 
exister dans l'esprit de M me Cameron : « Dieu a en- 
tendu les prières de mon enfant, s'écria-t-elle , il re- 
trouvera sa mère. Mais, Edda, Edda! que deviendra 
tante Nora sans toi! » 

L'expression de la physionomie d'Edda était à ce 
moment-là d'une touchante beauté; — elle était ra- 
dieuse de bonheur, d'un bonheur longtemps attendu 
et ardemment souhaité, mais c'était un bonheur mêlé 
de respect, ses yeux étaient levés au ciel , et ses lè- 
vres balbutiaient : — « Je te remercie, Seigneur Jé- 
sus ! » — Puis ses regards se reportèrent sur sa fi- 
dèle amie, il devina le combat qui se livrait dans son 
âme, il jeta ses bras autour du cou de Nora et la 
couvrit de baisers : « Vous ne vous en irez jamais, 
vous ne voudriez pas me quitter? J'aurai toujours 
besoin de maman et de vous aussi, chère, chère tante 
Nora ! » 

Edda n'oublia pas Motè, et pendant que Nora pour- 
suivait avec plus de calme la lecture de ses lettres, le 
jeune maître se livra à une joyeuse conversation en 
indoustani avec son brave serviteur. 

La lettre de M. Anderson était bien calculée pour 
fortifier Nora dans l'accomplissement du sacrifice 
qu'elle était appelée à faire. Après quelques mots 
consacrés aux affaires, demandant à M me Cameron de 
s'adresser à M. Springfield pour les arrangements à 
prendre pour la traversée, Edouard entrait dans quel- 
ques détails sur sa sœur; il racontait à M me Cameron 



— 243 — 

la soumission et la patience avec laquelle elle avait 
supporté sa double épreuve; la vie qu'elle s'était or- 
ganisée à Mildred. et enfin le désir ardent qu'elle 
avait eu depuis quelque temps surtout de revoir son 
enfant. 

La sympathie de Nora fut immédiatement acquise 
à Lucie, mais la lettre de la jeune veuve acheva de 
faire naître en son cœur les sentiments de la plus 
vive affection. M me Herbert exprimait tant de compas- 
sion et une compassion si vraie et si tendre pour les 
chagrins de Nora, que ce fut pour celle-ci un baume 
consolateur; puis elle lui témoignait une reconnais- 
sance et une affection si profondes, un désir si pres- 
sant de voir celle à qui elle devait un si grand bon- 
heur que, avant même que Nora s'en doutât, un poids 
bien lourd avait été enlevé de dessus son cœur, et 
elle comprit qu'au lieu de perdre un enfant elle ga- 
gnait une sœur. 

Ses yeux s'humectèrent lorsqu'une petite feuille de 
papier étant venue à tomber, elle vit qu'elle contenait 
quelques lignes en caractères imitant l'imprimé, à 
l'adresse d'Edda. Quand on fut parvenu à faire com- 
prendre au petit garçon que c'était la main de sa 
maman qui avait tracé ces mots tout brûlants d'a- 
mour, sa joie ne connut plus de bornes. 

— C'est sûrement ma main qui a écrit cela, dit-il ; 
ce n'est pas celle de papa; — c'était la mienne qui 
tenait la plume ; — et il prit une grande résolution : 
« dès que tante Nora en aurait le temps, il écrirait 
une très longue lettre, — presque tout le côté d'une 
page, — à sa maman, sa chère maman. » 



— 244 — 

M me Cameron, à la chute du jour, prit un bateau, et 
accompagnée d'Edda, se rendit chez M. Springfield, 
qui habitait une espèce de palais dans le plus beau 
quartier de Calcutta ; ils traversèrent le Hooghly au 
milieu d'une scène d'une grande beauté , mais aussi 
courte que belle, le soleil venait de se coucher dans 
un ciel de pourpre et d'or, et dix minutes plus tard 
les ombres de la nuit couvraient ce splendide spec- 
tacle; ces milliers de navires de toutes les nations 
couvrant la rivière aussi loin que la vue pouvait aller, 
l'Esplanade égayée par une variété inouïe d'équi- 
pages, depuis la voiture à quatre chevaux du gouver- 
neur général, avec ses postillons aux livrées écar- 
lates, son escorte militaire, — jusqu'à une sorte de 
véhicule ne ressemblant pas mal aux fiacres d'il y a 
deux siècles, dans lequel l'Indou enrichi vient respi- 
rer l'air et se mêler pour quelques instants à ses 
maîtres à la face pâle. Une vaste plaine autour du 
fort William, au-delà de l'Esplanade, sert de prome- 
nade publique aux habitants de Calcutta ; plus loin , 
dans toute leur beauté et leur splendeur, s'étendent 
les palais de marbre de la ville européenne mêlés au 
feuillage tantôt sombre, tantôt brillant des bosquets 
de verdure. 

M. Springfield était un Anglo-Indien dans toutes 
ses habitudes ; il était veuf et n'avait pas d'enfants. 

— Quel dommage d'habiter seul une si belle de- 
meure, pensa Nora en franchissant le portique de la 
cour. 

Habitué au luxe et à la magnificence des Indes , 
M. Springfield ne pouvait plus s'en passer, et les 
vaisseaux partant pour la mère-patrie ne lui faisaient 
nulle envie; c'était un homme du monde, mais, du 



— 245 — 

reste, l'ami le plus obligeant et le mieux disposé à 
rendre service lorsque l'occasion s'en présentait. 

M. Springfleld avait reçu la lettre d'Edouard An- 
derson ; il attendait donc M me Cameron et Edouard, 
ïl promit de faire ce qu'il fallait pour faciliter leur 
voyage; il parut enchanté de la beauté du petit gar- 
çon, qui se tenait à côté de lui, nullement intimidé 
par la présence d'un homme si important ou par une 
si belle maison. 

— Quel gentil enfant; — vous n'avez pas connu 
son père, madame Cameron; — il avait amené sa 
jeune femme ici , il y a environ huit ans : — quelle 
jolie créature; — on l'admirait beaucoup à Calcutta. 
Herbert réussissait , le gouvernement en faisait grand 
cas; — pauvre garçon . pauvre garçon; — nous ne 
pouvons guère choisir le moment de notre mort, sans 
cela nous vivrions toujours, je pense ; eh ! — 

Edda n'avait pas perdu un mot de ce discours. 

— Mon papa vivra toujours, là-haut; — plus loin , 
plus haut que les étoiles , vous savez ; — où Dieu est 
avec Jésus ! — Le petit garçon prononçait toujours 
ce nom avec un respect tout particulier, comme s'il 
eût voulu se mettre en garde contre une trop grande 
familiarité. 

— Bien répondu, mon ami! s'écria le vieux mon- 
sieur en le prenant sous le menton; — mais c'est un 
vrai savant! — il a appris son catéchisme , à ce que 
je vois. Ah! dans ma jeunesse on ne prenait pas tant 
de peine pour les enfants ; — ainsi le petit bonhomme 
a échappé à la révolte de Gwalior; — M me Herbert 
a-t-elle perdu d'autres enfants là-bas? 

— Non, elle n'a jamais eu que celui-ci. 



— 246 — 

— Son mari est mort avant la révolte; — ah ! elle 
a été plus heureuse que bien d'autres. 

Il vit Nora changer de couleur, et il regretta ce 
qu'il venait dédire. «Ah! j'oubliais, Anderson m'a 
raconté. » Je vous assure que, dans ce moment-là, on 
était trop heureux de n'avoir à penser qu'à soi. Nous 
n'étions pas plus en sûreté à Calcutta qu'ailleurs ; — 
tantôt le bruit courait que les Cipayes allaient s'em- 
parer du fort et pointer les canons contre les navires 
et les vaisseaux à l'ancre, pour empêcher tout secours 
d'arriver pendant le massacre des Européens, tantôt 
que les indigènes marchaient sur Delhi; — que sais- 
je? mais rien ne peut donner l'idée de la panique 
du 14 juin, — lorsqu'on désarma les Cipayes dans les 
casernes; — on croyait que tout était perdu, c'était 
un sauve qui peut général , on emportait avec soi ce 
qu'on possédait de plus précieux, ou on se barrica- 
dait dans sa maison, prêt à se défendre avec les 
armes qu'on avait pu se procurer ; et après tout ce ne 
l'ut qu'une panique. 

Nora Cameron n'était pas de ceux , lorsque l'occasion 
se présente de rendre témoignage de sa foi, qui la 
laisse passer sans en profiter; elle s'efforça de domp- 
ter son émotion, mais l'effort même qu'elle lit pour 
paraître calme trahissait son agitation intérieure. 

— Vous me dites, monsieur, qu'il y avait des gens 
fort effrayés, quoiqu'il n'y eût aucun sujet réel de 
crainte à avoir, et je le crois ; car c'est une chose ter- 
rible que de mourir lorsque l'éternité se présente à 
vous sombre et ténébreuse; et je crains, monsieur, 
que plusieurs parmi les grands de la terre avec qui 
vous passez votre vie n'aient aucune espérance par de- 



— 247 — 

là la tombe. Je ne connais ni leurs habitudes, ni leur 
manière de vivre, car mon lot a été avec les petits de 
ce monde; mais j'ai vu, monsieur, tout l'opposé de 
ce que vous venez de me raconter; j'ai vu un pauvre 
catéchiste regarder la mort en face, ferme et sans 
trembler, — oui, et cependant elle venait au-devant 
de lui, une torche enflammée d'une main et une épée 
nue de l'autre. 

Et la pauvre femme ne put s'empêcher de raconter 
à l'homme du monde, dans un langage simple et pa- 
thétique, la fin tragique de son mari et de ses enfants. 
« Ah! monsieur! mon faible cœur envia le sort de 
mon mari mort pour sa foi, et de mes enfants : mais 
je pleurai et je priai pour que mon péché me fût par- 
donné, et qu'il me fût donné aussi de sceller ma foi 
de mon sang; jusqu'à présent la mort m'a épargnée, 
mais je sais qu'un jour je pourrai dire : « Seigneur! 
tu laisses maintenant ton serviteur aller en paix! » 

C'était un langage nouveau pour M. Springfiekl : 
il ne pressa pas M me Cameron de rester plus long- 
temps, mais il prit congé d'elle avec un ton de res- 
pect assez différent de la familiarité avec laquelle il 
l'avait reçue au premier moment. « Dieu bénisse le 
petit garçon, » dit-il en posant la main sur la tête 
d'Edda. 

Le lendemain de cette visite, Nora écrivit en An- 
gleterre, que leur passage était arrêté sur le Diomède 
et qu'ils partiraient dans quelques jours. M Spring- 
field avait choisi ce navire comme le plus convenable 
dans ses arrangements pour les passagers. 



CHAPITRE XIX. 



Il se passera six semaines encore avant que Lucie 
reçoive la nouvelle du départ de son cher enfant; elle 
se le représente descendant le Gange, elle revoit 
toutes ces scènes et a souvent recours au journal de 
son voyage pour se rafraîchir la mémoire. 

En attendant, elle surveille et dirige l'arrivée au 
port d'une petite barque qui était sur le point de 
passer inaperçue à côté d'elle pendant un violent 
orage et à laquelle elle a fourni le gouvernail et la 
boussole. 

Notre lecteur s'est-il jamais trouvé sur une som- 
mité alpestre , entouré de pics neigeux étincelant 
aux rayons du soleil couchant, et qui peu à peu ré- 



— 250 — 

fléchissent les teintes changeantes de l'opale? Dans 
la vallée, à ses pieds, a-t-il remarqué les ombres du 
soir s'étendant graduellement sur les champs et sur 
les plaines, et finissant par couvrir aussi les collines 
plantées de vignes ; — enfin elles remontent , elles 
atteignent les montagnes mêmes; pendant un instant 
le pied seul des Alpes est dans l'obscurité, tandis que 
le sommet resplendit d'une beauté toute céleste. Mais 
l'ombre marche et s'avance inexorable, et lorsque le 
dernier rayon de gloire a disparu, le voyageur at- 
tristé détourne les yeux. 

Il en était de même de la vie de Marie Fenton. 
Dans le commencement de sa maladie, les nouvelles 
de l'atelier l'intéressaient beaucoup ; elle eut le cha- 
grin d'apprendre que l'ouvrage commencé par elle 
pour une des jeunes princesses , mais terminé par 
une autre de ses camarades , avait été renvoyé comme 
n'étant pas assez bien fait. M me Fraser faisait une 
perte sérieuse dans la personne de sa jçune ou- 
vrière. Suzanne Elton avait confié ses chagrins à 
Marie, qui l'avait consolée par sa sympathie; — Hé- 
lène Malther lui contait les difficultés croissantes 
de sa place. A mesure que la saison avançait , les 
commandes se succédaient les unes aux autres, on 
ne donnait pas le temps de les exécuter, et on n'en 
refusait aucune. Mais le temps vint où les ombres du 
soir régnèrent sur la terre et sur les choses de la 
terre; les hauteurs seules étaient illuminées, la vallée 
était plongée dans l'obscurité. Il fallut renoncer à la 
lecture que M me Herbert faisait ordinairement à Ma- 
rie et se borner à quelques paroles de consolation et 
d'encouragement que Lucie choisissait chaque matin; 



— 251 — 

la chambre de Marie devenait un sanctuaire d'où on 
écartait peu à peu tous les bruits de la terre. 

C'était ordinairement le soir que Lucie la voyait; 
la jeune fille était épuisée et anéantie le matin, mais 
la fièvre qui reparaissait dans la soirée, lui rendait 
quelques forces. Nous retrouvons Lucie assise un sa- 
medi soir, vers le milieu d'août , auprès du lit de sa 
protégée; l'air était froid au dehors, aussi les lueurs 
fugitives du feu éclairaient le plafond de l'apparte- 
ment. On avait placé une lampe près du lit de Marie, 
mais à peine était-elle nécessaire, les jours s'allon- 
geaient et les dernières teintes du soleil couchant il- 
luminaient encore le ciel à l'occident. 

La main de Lucie reposait dans celle de la malade, 
et on n'entendait dans la chambre que la respiration 
haletante et irrégulière de la pauvre Marie. 

— Le verset que vous m'avez donné pour aujour- 
d'hui m'a procuré de si douces pensées, dit-elle enfin. 
«'J'ai les clefs de la mort » (Apoc. I, 18). « C'est Lui 
qui ouvrira la porte, c'est Lui que je verrai le pre- 
mier. » — Cette pensée diminue ma crainte; cela me 
paraissait étrange, presque terrible au premier abord 
de quitter mon corps et de me présenter en esprit 
devant Dieu ; mais si Jésus vient le premier à ma ren- 
contre ; s'il m'ouvre la porte pour me faire entrer 
dans le monde des esprits ; Il comprendra que j'ai 
peur; — je peux me confier en Lui et me tenir en 
paix. » 

— Ce sera plus que de la paix, ce que vous éprou- 
verez alors, Marie : « Elles te seront présentées avec 
réjouissance et allégresse, et elles entreront au pa- 
lais du Roi (Ps. XLV, 15). » 



— 252 — 

— Oui, et en sûreté pour toujours ! Mes ancêtres 
étaient des réfugiés français , et j'ai souvent entendu 
raconter, lorsque j'étais enfant, l'émotion qu'ils éprou- 
vèrent en abordant aux rivages hospitaliers de l'An- 
gleterre ; cependant ils étaient pauvres et exilés ; ce 
qu'ils trouvaient ici , c'était la sécurité, mais rien de 
plus. Mais , moi , je trouverai plus que cela; je serai 
chez moi, dans la maison de mon Père ; je n'aurai 
plus de soucis, plus de craintes. 

Un accès de toux l'interrompit et le cœur de Lucie 
se serra en voyant combien sa respiration devenait 
difficile ; dès qu'elle fut plus calme elle reprit: — «Ce 
ne sera pas long; ah! que j'aurais tant aimé avoir 
encore un peu de temps à consacrer au service de 
mon Sauveur. Je n'ai pas dix-huit ans , et je ne le 
connais que depuis quelques mois ; on pourra dire 
de moi : « Elle n'a travaillé qu'une heure ! » 

— Vous rappelez-vous, Marie, un message que 
M me Fraser vous fit faire un soir, il y a environ six 
semaines ; vous étiez rentrée à la maison après le tra- 
vail de la journée, mais votre maîtresse venait de 
recevoir une commande tout à fait inattendue, et elle 
vous fit demander de revenir auprès d'elle. « Je ne 
vous aurais pas envoyé chercher, vous dit-elle, si je 
ne savais que vous pouvez faire cet ouvrage en une 
heure, tandis qu'une autre y passerait toute la nuit. » 

— Oui, oui, dit Marie; un sourire intelligent éclaira 
ses traits amaigris parla maladie ; je me le rappelle, 
j'étais toute fière de ses paroles; en effet, l'ouvrage 
ne me prit pas plus d'une heure. Je vous com- 
prends, Jésus se glorifiera en moi , parce qu'il a la 
puissance d'accomplir son œuvre dans un temps très 



— 253 — 

court lorsque telle est sa volonté, Je n'y avais jamais 
pensé ; quelle grande consolation! 

Elle demeura dans le silence quelques minutes, 
puis elle reprit : 

— Et cependant , chère madame, c'est une perte 
véritable que d'avoir passé une si grande partie de 
ma vie sans Lui ; chaque jour qui s'écoule me le rend 
plus précieux. J'ai toujours aimé mon ouvrage , mais^ 
cet hiver j'y prenais plus de plaisir encore; il me 
semblait que c'était son ouvrage qu'il avait remis 
entre mes mains ; lorsque je levais les yeux, je croyais 
voir son sourire d'approbation ; la semaine m'était 
agréable, et le dimanche, lorsque vous nous réunis- 
siez autour de vous, vous me faisiez sentir qu'il était 
réellement au milieu de nous. » 

— Et maintenant que les jours de souffrance sont 
arrivés, vous pouvez dire en loute vérité : « Que sa 
main gauche est sous votre tête et que sa main droite 
vous embrasse (Gant. II , 6); » que : « Votre chair et 
votre cœur étaient consumés; mais Dieu est le rocher 
de votre cœur et votre partage à jamais (Ps LXXÏII 
26). » N'est-ce pas, chère enfant? 

— Oui, oui, Il est mon tout, murmura Marie; — 
mais ses yeux se fermaient et elle s'endormit. 

La garde rentra; Lucie ne voulut pas réveiller la 
malade en retirant sa main qui était restée empri- 
sonnée dans les siennes, le regard de bonheur de 
Marie, lorsqu'elle la retrouva à ses côtés en se ré- 
veillant, la récompensa amplement. 

— Je ne veux pas vous garder plus longtemps, dit 
la jeune filie, c'est samedi soir, il faut vous reposer 
pour demain. 



— 254 — 

— Avez-vous quelque message à envoyer à la classe 
biblique, Marie? 

— Oui, dites-leur à toutes, que le Seigneur Jésus 
est l'ami dont elles auront besoin pour la vie et pour 
la mort. C'est la première vérité qui ait touché mon 
cœur, peut-être touchera-t-elle le leur. Vous n'aban- 
donnerez pas M me Fraser, n'est-ce pas, chère ma- 
dame ; la dernière fois que je l'ai vue, elle m'avait 
promis de commencer un culte de famille avec ses 
jeunes ouvrières ; elle a un bon cœur, mais il est dif- 
ficile de renoncer au monde tant qu'on n'a rien de 
mieux à mettre à la place. Ma mère m'a promis éga- 
lement de lire sa Bible tous les jours; elle m'a dit 
qu'elle reviendrait me voir lorsque la fin approcherait, 
mais si elle n'arrivait pas à temps , vous lui diriez 
combien je désire la retrouver au ciel; — ma chère 
bonne mère ! 

Marie serra encore les mains de sa précieuse amie 
et murmura une prière fervente, demandant qu'elle 
fût bénie et récompensée pour tout le bien qu'elle lui 
avait fait. 

Lucie ne se doutait pas qu'elle n'entendrait plus la 
voix de Marie Fenton. Vers le matin , la garde vint 
l'appeler en toute hâte, la jeune fille s'en allait rapi- 
dement , — si rapidement que Lucie jugea au pre- 
mier coup d'œil qu'on n'avait pas le temps de faire 
chercher sa mère ; — Marie avait cependant toute sa 
connaissance ; elle serra encore la main de M me Her- 
bert, son regard s'anima lorsqu'on prononça le nom 
de Jésus : puis sa respiration s'affaiblit graduelle- 
ment , et sans lutte et sans agonie elle expira une 
demi-heure plus tard. 



— 255 — 

Lucie s'aperçut alors à quel point elle était attachée 
de cœur à sa jeune protégée; au vide qu'elle ressen- 
tit il lui semblait avoir perdu une parente; elle re- 
doutait la vue de l'infirmerie, et le retour de l'heure 
qu'elle avait l'habitude de passer auprès de son lit ; 
mais au milieu du chagrin personnel qu'elle éprou- 
vait, elle ne pouvait s'empêcher de tressaillir de bon- 
heur en se disant que celle pour qui elle avait tant 
prié était heureuse pour toujours ; c'était le premier 
fruit qu'elle cueillait. Elle fit un effort pour tenir sa 
classe, espérant que la même semence germerait dans 
d'autres cœurs et produirait aussi des fruits pour l'é- 
ternité. 

Après avoir raconté sa dernière conversation avec 
Marie et délivré à son auditoire le message dont elle 
avait été chargée, M me Herbert insista d'une façon 
plus particulière sur la leçon que le Seigneur venait 
de leur adresser. 

— « Je sais , dit-elle , que pendant la saison l'ou- 
vrage est si pressant qu'il devient la grande affaire 
de la vie; toute l'énergie de votre corps et de votre 
esprit s'y concentrent, et il n'est pas étonnant que 
vienne la tentation de remettre à un autre moment 
de s'occuper des intérêts de votre âme. Mais, chères 
amies, Marie Fenton a été appelée au milieu de la 
saison la plus laborieuse ; il a fallu mettre de côté les 
affaires de la vie ; il a fallu trouver le temps de mou- 
rir. Je sais que les circonstances qui vous entourent 
ne sont pas favorables à la recherche du Sauveur. 
Lorsque l'ouvrage est terminé, votre corps fatigué 
soupire après le repos ; mais Lui, qui est votre ami , 
ne le sait-Il pas ? Il a compassion de vous , Il vous 



— 256 — 

invite à venir, travaillées et chargées comme vous 
l'êtes, afin de vous donner du repos. Essayez seule- 
ment et voyez si vous ne pourrez pas , comme Marie, 
travailler en sa présence. 

Les paroles et le vœu de leur compagne doucement 
endormie de l'éternel sommeil , fit une profonde im- 
pression sur ces jeunes cœurs; et il était tard, ce 
soir-là, lorsque M me Herbert renvoya la dernière de 
celles qui avaient désiré lui parler en particulier. 
Deux d'entre elles étaient sœurs, mais ne travaillaient 
pas dans le même atelier ; elles avaient près d'une 
lieue à faire pour venir passer leurs dimanches à Mil- 
dred ; elles faisaient volontiers ce long trajet pour 
échapper à l'ennui des dimanches tels qu'elles les 
passaient autrefois, c'est-à-dire dans la rue, dans 
les promenades , partout où elles voulaient, sauf à la 
maison. 

Lucie était occupée le lendemain malin à écrire un 
récit détaillé de la mort de Marie à sa mère, M me 
Fenton, lorsqu'on lui annonça M lle Morville. Les Mor- 
ville étaient voisins de campagne d'Arden ; et Eveline 
Morville, quoique plus jeune que Lucie, s'était ten- 
drement attachée à elle. M lle Morville devait être pré- 
sentée à la cour pour la première fois cette année-là ; 
elle était fort jolie, fraîche comme le printemps, et sa 
mère se faisait un grand plaisir d'introduire sa fille 
dans la société de Londres. Ce plaisir se retardait 
cependant indéfiniment: malade lors de la première 
réception à la cour , M me Morville n'avait pu y con- 
duire sa fille, et maintenant, à la veille d'une seconde 
réception , le docteur la déclarait hors d'état de 
sortir. 



— 257 — 

— Je devrais vous faire des exeuses de vous 
déranger si matin, chère madame, dit Eveline en 
entrant, mais à quelque heure qu'on vienne vous voir 
on est sûr de vous trouver occupée. 

— J'avais justement l'intention d'aller demander des 
nouvelles de votre mère cette après-midi , répondit 
Lucie. 

— Elle n'est pas mieux, papa commence à croire 
que l'air de Londres ne lui convient pas: ce serait 
bien ennuyeux. Quoi qu'il en soit, il faut renoncer à 
ce qu'elle me conduise à la cour demain ; je suis venue 
vous demander si vous voudriez me présenter à votre 

amie Lady P et la prier d'être mon chaperon dans 

cette occasion. 

— Voulez-vous que nous allions chez elle, il n'est 
pas tard ; il est probable qu'elle ne sera pas encore 
sortie, dit Lucie. 

— Très volontiers, s'écria la jeune demoiselle ; je 
pourrai commander ma toilette chez M me Temple en 
retournant à la maison; vous m'aiderez à la choisir, 
votre goût est si sûr. 

— Non, Eveline, je ne vous aiderai pas à comman- 
der une toilette, lorsque vous n'accordez que quelques 
heures pour l'exécuter; je connais trop bien le mal 
qui résulte de ces ordres donnés au dernier mo- 
ment. 

— De quel air grave vous dites cela ! On m'avait con- 
seillé de ne faire faire ma toilette de cour que la veille 
de la présentation, pour éviter qu'on ne la vît dans les 
ateliers et qu'une demi-douzaine de demoiselles ne 
fussent vêtues comme moi. 

— Eh bien! qu'est-ce que cela fait? 

17 



— 258 — 

— Ah! reprit la jeune fille avec un sourire em- 
preint de franchise , il ine semble que j'ai bien 
quelque droit de paraître avec éclat, surtout puisque 
maman ne veut rien épargner pour ma toilette. 

— Ecoutez, Eveline ; dimanche passé je remar- 
quai au milieu de ma classe biblique une figure qui 
me frappa par son excessive pâleur; c'était une ou- 
vrière qui, trois mois auparavant, avait toutes les ap- 
parences d'une bonne santé; ce jour-là elle parais- 
sait si malade que je l'arrêtai pour lui demander de 
ses nouvelles ; elle m'apprit qu'on avait reçu chez sa 
maîtresse plusieurs de ces commandes faites au dernier 
moment, et qu'elle avait travaillé depuis sept heures le 
samedi matin jusqu'au dimanche à cinq heures du 
matin; elle s'était couchée pour quelques heures et 
ne s'était réveillée qu'au moment de venir à ma 
classe, préférant se passer de dîner plutôt que d'y 
manquer; mais elle était épuisée de fatigue; elle 
ne se plaignait pas de sa maîtresse qui avait travaillé 
autant qu'elle ; de qui aurait-elle pu se plaindre, 
Eveline? 

— Il est sûr que je serais désolée que ma toilette 
se fît à un pareil prix; mais M me Temple a tant d'ou- 
vrières chez elle, qu'une robe de plus ou de moins ne 
doit pas faire une grande différence. 

— Ecoutez, chère Eveline, et vous jugerez après ; 
M me Temple sait que vous serez présentée demain 
à la cour pour la première fois, et que , riches et 
nobles comme le sont vos parents, agréable comme 
vous Têtes, vous serez remarquée; votre toilette est 
donc chose importante pour elle à peu près autant 
que pour vous ; vous lui servirez d'annonce. Entre 



— 559 — 

vous et elle vous composerez une toilette char- 
mante et du meilleur goût, mais longue et difficile à 
exécuter. « Vous aurez soin de l'envoyer à l'heure in- 
diquée , » répéterez-vous avant de vous éloigner. 
« Vous nous donnez bien peu de temps, dira M me 
Temple avec un sourire qui n'a rien de gai , mais 
nous ne vous manquerons pas de parole; nos dames 
n'ont pas à se plaindre de notre inexactitude. » 

M lle Morville part et le sourire de M me Temple avec 
elle. Son monde travaille déjà avec la Rapidité de 
l'éclair; il y a plus de besogne que de temps pour la 
faire : la première ouvrière se perd en combinaisons 
pour mettre à profit chaque minute; elle mange pour 
ainsi dire d'une main et travaille de l'autre ; ses ou- 
vrières prennent leurs repas à la hâte par escouades 
les unes après les autres, pour que l'atelier soit tou- 
jours occupé ; la pauvre fille pousse un soupir de sou- 
lagement à mesure qu'une robe est achevée et qu'on 
la suspend au mur. « Après tout, nous arriverons au 
bout, » dit-elle de temps en temps en jetant un re- 
gard inquiet autour d'elle. Survient la maîtresse avec 
le livre dans lequel elle a inscrit vos ordres, — livre 
qui depuis un jour ou deux est la terreur de la pau- 
vre ouvrière en chef : 

— Je n'ai pas pu m'en dispenser, dit M me Temple , 
M lle Morville sera une bonne pratique; voyez ce que 
vous pouvez faire. 

La seule chose à faire sera de travailler toute 
la nuit, pour exécuter une toilette aussi recherchée 
que celle que vous avez commandée; les ouvrières 
se plaindront , leur chef succombera à la peine, 



— 260 — 

niais que voulez-vous ; « impossible de faire autre- 
ment. » 

— Oui, oui, dit Eveline avec un élan de généro- 
sité, on fera autrement ; mais quel conseil me donnez- 
vous; faut-il renoncer à aller demain à la cour? 

— Non , j'espère que ce ne sera pas nécessaire ; il 
me vient une idée ; — je sais que plusieurs grandes 
couturières avaient préparé d'avance des robes de 
cour à queues * ; et comme il y a eu beaucoup de 
deuils, il leur en est resté un certain nombre ; vous 
pourrez peut-être vous arranger quelque jolie toilette 
avec ce que vous trouverez de prêt et qui ne prendra 
pas beaucoup de temps à terminer. Si vous consen- 
tez à devenir un martyr dans la cause de la charité, 
ajouta Lucie en souriant, j'irai avec vous chez M me 
Temple et je vous aiderai à faire un choix de bon 
goût. 

Eveline avait déjà composé, dans sa pensée, sa toi- 
lette du lendemain, mais elle y renonça et trouva une 
sorte de récompense en prenant d'emblée une place 
très-élevée dans l'estime de M me Temple, qui déclara 
qu'elle était une jeune demoiselle remplie d'égards 
pour les autres. 

— C'est une grande erreur, dit Lucie en revenant 
de chez la couturière, de blâmer inconsidérément 
les chefs d'ateliers et les patrons, de ce que leurs 
ouvrières sont accablées d'ouvrage pendant la sai- 
son. Il est des cas où une maîtresse refusera de 
l'ouvrage, plutôt que de faire travailler ses employées 
toute la nuit ; mais ces cas sont rares j'en conviens, 

1 La robe à queue est de rigueur à la cour pour les jours de 
présentation. 



— 261 — ■ 

« 

parce que ce commandement est rarement pra- 
tiqué: « Faites aux autres ce que vous voudriez 
qu'ils vous fissent. » Je sais aussi que les maîtres 
ont de lourdes charges ; leurs loyers, surtout dans 
les quartiers à la mode, sont énormes; ils ne sont 
pas en fonds , parce qu'au lieu de les payer par 
trimestre, comme elles le devraient, leurs pra- 
tiques les font attendre un et même deux ans. Si la 
couturière les presse, ses pratiques paieront peut- 
être, mais à dater de ce jour elles ne l'emploieront 
plus. Puis il est difficile de maintenir à un ouvrage 
assidu déjeunes étourdies de quinze à vingt ans, qui 
aimeraient mieux aller se promener ; il faut souvent 
les rappeler à Tordre , les gronder lorsqu'elles gas- 
pillent l'étoffe, les fournitures, sans aucun souci des 
intérêts de leur maîtresse. Et puis ces jeunes filles , 
qui viennent pour l'ordinaire de la campagne, sont 
accoutumées à vivre dans une certaine abondance ; 
elles se plaignent de la nourriture , qu'elles ne trou- 
vent ni bonne ni suffisante, quand bien même elle le 
serait; — cependant je dois vous avouer, Eveline, 
que mes sympathies sont plutôt en faveur des ou- 
vrières, celles qui habitent ma maison sont comme 
des enfants pour moi ; mais enfin il est juste de con- 
sidérer la chose sous ses deux côtés , et je sais 
que s'il est des cas où les employées sont réellement 
malheureuses , il en est où la patience des maîtres et 
maîtresses est mise à une rude épreuve. 

Ce que venait de dire M me Herbert est la vérité et 
il faut réellement l'esprit le plus impartial et le plus 
juste, pour ne pas faire pencher la balance d'un 
côté ou de l'autre. Le lendemain Lucie eut deux vi- 



— 262 — 

sites, qui sont la preuve de ce que j'avance. La pre- 
mière fut une couturière, qui arriva furieuse contre 
une des ouvrières qu'elle employait à la journée. 

— Je crois, madame , que vous connaissez les 
Barton qui demeurent près de chez vous, vous ne 
feriez pas mal de conseiller à M me Barton de faire un 
peu plus attention à sa fille; quanta moi, je vous 
déclare que je ne lui donnerai plus d'ouvrage 
après le tour qu'elle m'a joué hier. Elle savait que 
nous avions beaucoup à faire, elle peut bien travailler 
quand elle veut; nous l'avons attendue toute la jour- 
née, et comme j'espérais d'heure en heure qu'elle 
allait paraître, je n'ai fait demander personne à sa 
place. L'ouvrage n'a pas été fini, et ce matin M lle Bar- 
ton est arrivée de l'air le plus calme, disant sans s'ex- 
cuser qu'elle n'était pas venue la veille parce que sa 
mère avait du monde chez elle. » 

La seconde visite était une jeune ouvrière, en grand 
deuil ; elle pleurait amèrement et venait demander 
un conseil à Lucie. Son père était mort , on devait 
l'enterrer le même jour; elle avait demandé un congé 
de deux heures pour assister aux funérailles, mais sa 
maîtresse avait paru très mécontente. « Comment se 
peut-il, avait-elle dit, que votre père soit mort au 
milieu de la saison , c'est incroyable ; — si vous allez 
à son enterrement, vous aurez la bonté de ne pas 
revenir chez moi. » — « Je suis obligée d'y aller, 
continua la jeune ouvrière en pleurant, il faut que je 
voie ma petite sœur, nous sommes orphelines; j'ai à 
régler avec la maîtresse de maison de mon père ; à 
prendre des arrangements avec ma tante qui doit 
emmener ma sœur chez elle ; elle sera une véritable 



— 263 — 

mère pour Bessie, je le sais, et je saurai bien me lirer 
d'affaire lorsque je serai seule. 

— Avez-vous donné ces détails à votre maîtresse? 
demanda Lucie. 

— Oh! non, madame, cela n'aurait servie rien, 
répondit la jeune fille d'un ton de surprise : nous 
sommes chez elle pour faire son ouvrage et non pour 
l'ennuyer de nos affaires; elle nous l'a dit souvent; 
elle ne met aucun intérêt à ce qui nous concerne. 
L'autre jour, l'ouvrière chargée des modes s'est trou- 
vée mal en faisant un chapeau très pressé ; elle a été 
obligée de se mettre au lit. Madame en a été très fâ- 
chée : — « N'aurait-elle pas pu attendre, pour se 
trouver mal, que mon chapeau fût fini?» nousa-t-elle 
dit. 

Dans un cas pareil , Mildred offrait des avantages 
inappréciables à une jeune fille placée comme l'était 
celle-ci , orpheline et lancée tout-à-coup sur le pavé 
de la grande ville. Avant la nuit , elle était au nombre 
des pensionnaires de Lucie et à la recommandation 
de M me Herbert elle ne tarda pas à trouver une 
place. 



CHAPITRE XX. 



Puisque nous avons le privilège de savoir ce que 
fait Edouard Herbert , profitons-en pour raccompa- 
gner pendant sa traversée. M. Springfield qui, de- 
puis sa première entrevue avec Nora Cameron, a con- 
tinué à la traiter avec le plus grand respect, est venu 
l'embarquer lui-même à bord du Diomède et ne l'a 
quittée qu'après l'avoir chaudement recommandée au 
capitaine, ainsi que le petit garçon. Cependant M. 
Springfield n'a pas été très précis dans la manière 
dont il a fait inscrire Nora et sa société sur le livre 
du navire: « M me Cameron, enfant et porteur. » Aux 
yeux de M. Springfield, la population de couleur est 
sans exception une race digne de mépris r et il enve- 



— 266 — 

loppe dans ce sentiment Motè avec tous ses frères. 
Pauvre Motè ! il donnait cependant une forte preuve 
de dévouement à son jeune maître en le suivant en 
Angleterre ; quoique chrétien et chrétien déclaré , et 
qu'il ne fût plus sous le joug de la distinction des 
castes , il n'en éprouvait pas moins l'aversion 
presque insurmontable que les Indous ont pour la 
mer, aversion qui n'avait pas été sans quelque in- 
fluence sur la révolte. Par les nouveaux règlements 
militaires mis en vigueur, les Gipayes avaient décou- 
vert que le gouvernement pouvait les faire sortir du 
pays. « Comment pouvons-nous savoir où les Anglais 
nous forceront à aller; ils sont capables de nous en- 
voyer à Londres. » 

Motè obéissait presque sans s'en douter à un cer- 
tain conflit de sentiments. Dès qu'il avait appris que 
M me Herbert vivait encore, l'attachement passionné 
qu'il avait eu pour elle revint plus fort que jamais, et 
pour le bonheur de la voir il aurait bravé les dangers 
de la traversée. Puis il avait tout au fond de son cœur 
une sorte de jalousie, qu'il ne s'avouait pas, contre 
Nora Cameron, mais qui était suffisante pour qu'il ne 
se souciât pas qu'elle seule présentât l'enfant à sa 
mère; il se tenait pour tout aussi responsable qu'elle 
d'une vie si précieuse. Ne lavait-il pas soigné dans 
son enfance? était-ce sa faute s'il l'avait perdu de vue 
pendant deux ans? Il est vrai , et il se plaisait à le 
reconnaître, Nora avait été une véritable mère pour 
Edda, elle avait des droits incontestables à la recon- 
naissance de M me Herbert et à l'affection du petit 
garçon; mais enfin n'était-ce pas lui qui, avec une pa- 
tience que rien n'avait pu rebuter, avait suivi la trace 



— 267 — 

des pas de Nora pendant deux mois, et n'était-ce pas 
grâce à lui qu'Edda allait être rendu à sa mère et 
aux avantages que lui conférait sa naissance ? 

Sur ce dernier point surtout, Motè aimait à s'arrê- 
ter; il s'identifiait avec la famille qu'il avait servie, 
comme il arrive habituellement aux serviteurs dé- 
voués; ses anciennes habitudes d'exagération n'a- 
vaient pas été complètement déracinées par ses nou- 
veaux principes et il se plaisait à décrire pompeuse- 
ment à M me Cameron le luxe et la grandeur de l'état 
de maison du capitaine Herbert. — Certainement, 
ajoutait-il d'un ton de condescendance, Nora faisait 
ce qu'elle pouvait pour le petit garçon, et ce n'était 
pas sa faute si elle ignorait ce qui convenait à un en- 
fant distingué comme Edda. D'ailleurs, M me Cameron 
ne réalisait point aux yeux de Motè l'idéal d'une vraie 
dame , Lucie était restée dans son souvenir le point 
de perfection à cet égard , et tout ce qui s'é- 
loignait de ce modèle n'était pas une dame. Motè se 
tenait donc pour le gardien de la dignité de son jeune 
maître, jusqu'à ce qu'il l'eût remis entre les mains de 
sa mère. M. Springfield avait arrêté pour Nora et le 
petit'Edda des cabines de première classe, à la grande 
satisfaction du fidèle serviteur, enchanté de voir son 
jeune maître et sa protectrice dans la position qui 
leur convenait. Ce qui acheva de bien placer M me Ca- 
meron dans les affections de Motè, ce fut une indis- 
position qui la confina dans sa cabine dès le lende- 
main de son départ; en la voyant souffrante, la ten- 
dresse de cœur naturelle chez Motè se réveilla, il la 
soigna avec dévouement; il agita avec une patience 
sans égale un grand éventail , pendant les heures 



— 268 — 

chaudes de la journée; bref, ses attentions déli- 
cates ne tardèrent pas à établir une harmonie 
complète entre les deux protecteurs du petit garçon. 
Edda, de son côté, ne voulut pas quitter sa fidèle 
amie pendant qu'elle n'était pas bien ; les soins tou- 
chants qu'il lui rendait furent remarqués par l'équi- 
page, qui ne doutait cependant pas qu'il ne fût le fils 
de M me Cameron. Le premier jour qu'elle monta sur 
le pont, le capitaine lui fil compliment sur son réta- 
blissement. 

— Nous vous verrons quelquefois parmi nous , à 
présent que votre mère se porte bien , ajouta-t-il en 
se tournant vers l'enfant, n'est-ce pas, M. Cameron. 

Motè , occupé dans ce moment-là à arranger une 
espèce de tabouret pour les pieds de Nora, la regarda 
d'un air suppliant; elle ne put s'empêcher de sourire 
à cet appel muet et se hâta de réparer une erreur si 
grave aux yeux du brave serviteur. 

— J'ai toute l'affection dune mère pour mon petit 
garçon, mais je n'en ai pas les droits, capitaine; il 
s'appelle Herbert : il me donne le nom de tante, mais 
nous n'avons aucune relation de parenté ; sa mère est 
en Angleterre, elle compte les jours jusqu'au moment 
de son arrivée. 

— Herbert ! s'écria le capitaine Halkins, car c'est 
notre ancienne connaissance, qui commande toujours 
le Diomède, et qui , sauf quelques mèches grises et 
une teinte plus foncée sur les joues, n'a pas beaucoup 
changé. — Herbert ! ah ! je ne prononcerai jamais ce 
nom qu'avec un profond respect; j'ai amené aux 
Indes, il y a quelques années, un capitaine Herbert, 
avec sa jeune femme. Il m'a fait plus de bien pen- 



— 269 — 

dant le peude temps que nous avons passé ensemble, 
que personne ne m'en avait jamais fait auparavant. 

Edda écoutait avec avidité et avant que personne 
pût répondre un mot, il s'écria : — Tante Nora ! c'é- 
tait mon papa! il était le meilleur homme du monde 
entier. Oh! oui, et il m'a souvent raconté des his- 
toires sur un vaisseau , je suis sûr à présent que son 
nom était le Diomède. Il me l'avait dessiné une fois; 
il y avait un M. Péter que papa aimait beaucoup ; il 
aimait aussi ce monsieur, et d'un air malicieux l'en- 
fant désigna le capitaine ; je sais que maman se 
tenait souvent sur le pont et que les jeunes officiers 
prenaient grand soin d'elle. — Et Edda se mit à sau- 
ter de joie en retrouvant tant de souvenirs dans sa 
mémoire. 

— Que Dieu bénisse cet enfant! s'écria le capitaine 
les yeux humides; — Péter sera enchanté ; nous 
parlons souvent du capitaine Herbert ; qu'est-il 
devenu, M me Cameron; — il ne lui est point arrivé 
de malheur, j'espère? 

— Rien que de bon pour lui, monsieur, puisque 
Dieu l'a voulu comme cela, mais selon nos vues, mau- 
vais pour l'enfant , qui n'aura pas de père pour l'éle- 
ver, et pour la jeune veuve qui porte seule le poids 
de son chagrin. 

Nora envoya Edda avec Motè se promener sur le 
pont et admirer l'aménagement du navire: elle ne se 
souciait pas de raconter l'histoire de ses parents de- 
vant lui , mais dès qu'il se fut éloigné elle donna au 
capitaine Halkins tous les détails qu'elle tenait de Motè 
sur le capitaine Herbert et sa femme, et sur la ré- 
volte à Gwalior. 



— 270 — 

— Je vous remercie, M me Cameron, mais vous m'ap- 
prenez la mort d'un homme que je tenais à honneur 
d'appeler mon ami ; aussi j'en suis sincèrement af- 
fligé. Il n'y a pas beaucoup d'hommes comme lui. Il 
aurait pu faire bien du mal s'il l'avait voulu, personne 
ne pouvait lui résister; ah! si vous aviez vu 
nos jeunes officiers l'entourer dès qu'il paraissait, et 
cependant Herbert n'aurait jamais sacrifié ses prin- 
cipes à la popularité dont il jouissait ; il avait des 
mots qui auraient passé pour affectés dans la bouche 
d'un autre, mais chez lui tout était simple et naturel. 
Je n'ai jamais pu me rendre un compte exact de ce 
qui lui donnait une telle influence, car il l'avait, on 
ne peut pas le nier. Jusqu'à ce que je l'eusse connu ; 
je n'avais rien d'arrêté ni de décidé dans mes convic- 
tions; je ne permettais pas qu'on jurât dans le salon, 
mais je n'avais pas institué de prières dans l'entre- 
pont : Herbert me prit par surprise et me donna des 
conseils que je n'ai jamais oubliés. Mon chef d'équi- 
page, Péter, avait justement ce qui me manquait : un 
cœur courageux, qui ne craignait pas d'arborer ses 
couleurs; lorsque je lui dis que j'étais décidé à mar- 
cher en avant et à servir Dieu ouvertement, il me dit 
en me serrant la main : « Voilà donc ce jour pour le- 
quel j'ai tant prié ! » 

Outre le capitaine et le maître d'équipage, il y avait 
à bord plusieurs marins qui avaient connu le capi- 
taine Herbert, et lorsqu'on sut que ce petit garçon 
était son fils, plus d'une main calleuse vint serrer la 
sienne avec amitié. Si Edda avait eu quelque pen- 
chant à la vanité, tant d'empressement aurait pu le 
gâter; mais il était plutôt volontaire que vaniteux. 



— 271 — 

Nora n'était pas fâchée d'ailleurs qu'il se mêlât à la 
société des officiers et même des matelots ; elle crai- 
gnait qu'en vivant toujours avec elle et Motè, son édu- 
cation ne fût trop féminine. 

Le pilote les quitta, lorsque le vaisseau eut dépassé 
les bancs de sable formés à l'embouchure du Gange 
par la masse des dépôts que le courant entraîne 
après lui, et qui rend la navigation de ces parages 
toujours dangereuse. Le pauvre Motè crut se séparer 
pour la seconde fois de la mère-patrie, il restait seul 
au milieu des étrangers à la figure pâle. Quelques 
jours plus tard tout vestige de la terre avait disparu, 
et poussé par un bon vent, le Diomède avançait ra- 
pidement dans la baie de Bengale. 

Edda n'eut pas passé quelques jours à bord qu'il 
prit l'intérêt le plus vif à tous les détails de la vie 
nautique, et son vocabulaire ne tarda pas à s'enrichir 
d'une foule de termes de marine , qui faisaient l'effet 
le plus drôle dans cette bouche d'enfant; il confia en 
secret à Nora « que M. Péter lui enseignait à devenir 
capitaine. * Mais son plus grand bonheur c'était 
lorsqu'on lui permettait de monter dans les haubans, 
suivi de Thomas Collins , son favori parmi les mate- 
lots ; une fois perché là haut, ses cris de joie reten- 
tissaient dans tout le navire. 

Il y avait à bord plusieurs dames qui auraient bien 
voulu attirer à elles et combler de caresses le char- 
mant enfant, mais s'il était habituellement poli, lins- 
tinct de la galanterie n'était pas fortement développé 
chez lui. Il ne tenait pas beaucoup aux baisers, à 
moins qu'il n'aimât tout particulièrement ceux qui 
les lui donnaient ; il se bornait à les subir avec pa- 



— 272 — 

tience ; mais bientôt il levait les yeux en disant : « A 
présent, puis-je m'en aller, s'il vous plait? et vite il 
courait à son ami Péter, se faire raconter des orages 
et des naufrages, 

Mais il était réservé à Edda de voir un orage aussi 
bien que d'en entendre le récit. Le Diomède était en 
mer depuis six semaines; à un vent favorable avait 
succédé un calme plat qui dura quelques jours. — 
« L'effet du second soir était étrange et saisissant f 
racontait un des assistants, la mer était unie et bril- 
lante comme un miroir, le ciel paraissait s'abaisser 
tout autour de nous et nous envelopper; le navire 
lui-même était comme suspendu au milieu d'un globe; 
le silence, la majesté de l'immensité qui nous envi- 
ronnait , tout nous imposait et nous remplissait d'une 
sorte d'effroi. » 

Vers minuit environ , les passagers furent réveillés 
en sursaut par un violent coup de roulis qui fit pen- 
cher le navire, et par le bruit des vagues roulant sur 
le pont. Tout le monde fut appelé à la manœuvre et 
l'équipage avait à peine eu le temps de prendre quel- 
ques dispositions que l'ouragan éclata dans toute sa 
furie ; les éclairs se succédaient avec rapidité, le na- 
vire paraissait marcher dans un océan de feu. Coilins 
était occupé à descendre une voile, lorsqu'une lueur 
livide enveloppa soudain le vaisseau , un éclat terrible 
suivit immédiatement et chacun se crut frappé de la 
foudre. 

On entendit un bruit de pas qui se précipitaient 
sur le pont et ce cri qui domina le tumulte des élé- 
ments en fureur : « Un homme à la mer, Coilins à la 
mer; à la mer la bouée de sauvetage ! » Mais en at- 



— 273 — 

tendant qu'un bateau fût prêt l'homme était déjà bien 
loin. On croyait que la foudre l'avait frappé à mort: 
trois hommes à ses côtés avaient été atteints et 
blessés. 

Le bateau lancé à la recherche de Collins le re- 
trouva cependant : on le découvrit un bras passé au- 
tour de la bouée de sauvetage et la tête hors de 
l'eau; en effet, il avait tout un côté paralysé; en le 
hissant à bord, l'équipage poussa une acclamation en 
son honneur; Collins était le favori de tout le monde ; 
aussitôt le chirurgien s'empressa de lui donner ses 
soins. 

Après cette décharge d'électricité, l'orage se calma 
par enchantement , les étoiles reparurent et le feu 
St-Elme, cette lueur phosphorescente à laquelle les 
marins attachent une certaine superstition, enveloppa 
le sommet du mât d'une flamme bleuâtre qui pâlit 
peu à peu et finit par disparaître à son tour. Pendant 
l'orage, les passagers étaient restés confinés dans 
leurs cabines. M me Cameron serrait étroitement Edda 
dans ses bras, il était impossible de faire entendre 
une seule parole, mais à la lueur des éclairs elle le 
voyait prier les mains jointes. Dès que l'orage fut 
calmé, Motè apporta des nouvelles de Collins, le doc- 
teur l'avait rappelé à la vie et donnait l'espoir qu'il 
se rétablirait complètement de la paralysie ; mais il 
ne pouvait plus quitter l'infirmerie. 

Dès qu'il fut convalescent, le jeune maître, comme 
le vieux matelot appelait Edda, venait s'asseoir à ses 
côtés et lui lisait le naufrage de Paul dans les Actes 
des Apôtres, ou les Psaumes. 

— J'ai entendu quand on a crié que vous étiez 

18 



— 274 — 

tombé à la mer, Thomas ; vous avez eu peur, n'est-ce 
pas? 

— Je ne me suis aperçu de rien, mon maître, jus- 
qu'à ce que la vieille bouée ait passé près de moi ; 
elle m'a comme réveillé. Mais la boussole était en 
règle depuis longtemps, dirigée sur le port; — 
sur le port où je me rends, je le vois bien; heu- 
reusement que Celui qui est au gouvernail est ferme 
au poste. 

Ainsi les jours se passèrent , et il aurait été diffi- 
cile de dire lequel des deux jouissait le plus de la so- 
ciété de l'autre , du vieux matelot ou de son petit 
compagnon. Arthur Herbert se doutait peu , lorsqu'il 
remplissait l'office de chapelain auprès des malades 
à bord du Diomède, que son petit garçon prendrait 
un jour sa place et consolerait, réjouirait ces braves 
gens étendus sur leurs lits de maladie, ou retenus 
par la faiblesse. 



CHAPITRE XXI. 



Ignorant fort heureusement le danger qu'avait 
couru son enfant chéri, Lucie attendait avec impa- 
tience l'arrivée des lettres de Calcutta. Lorsque enfin 
elle les tint entre ses mains, laquelle lut-elle la pre- 
mière? Ce ne fut pas celle de M me Cameron , bien 
qu'elle contînt les informations qu'elle souhaitait si 
vivement avoir ; les yeux de la mère avaient immédia- 
tement distingué la grosse écriture informe, les pâtés 
mêmes, et ce papier-là fut tout d'abord pressé contre 
ses lèvres, et lut enfin aussi bien que ses larmes le 
lui permirent. 

Et cependant qu'était-ce que cette lettre? quelques 
phrases bien enfantines rassemblées àgrand'peine et 



— 276 — 

en tout 1res inférieur à ce qu'on aurait élé en droit 
d'attendre d'un enfant de l'âge d'Edda. Il aimait 
beaucoup sa maman ; il désirait extrêmement la re- 
voir; elle était restée bien longtemps sans revenir, 
mais il avait demandé à Jésus de la garder de tout 
mal. 11 avait bien envie de venir en Angleterre. Tante 
Nora était très bonne pour lui, il l'aimait beaucoup. 
Cela l'amusait de demeurer à Calcutta. Motè lui avait 
montré les arbres de teck dont on construit les vais- 
seaux ; oh! oui, et aussi l'endroit où on construit les 
vaisseaux. Il y en avait un qui serait bientôt fini, 
mais il ne voulait pas attendre qu'il fût tout à fait 
achevé, il aimait mieux venir dans un vieux vaisseau 
pour revoir plus tôt sa chère maman. » 

Ces quelques lignes, qui n'auraient rien élé pour 
un autre, étaient tout pour Lucie; elles faisaient pas- 
ser dans ses veines ce frémissement de bonheur que 
la première preuve de la vie de son enfant devait lui 
causer; celui qu'elle avait pleuré vivait et bientôt sa 
vie se mêlerait à la sienne. Que de fois depuis trois 
ans ne s'était-elle pas reproché le désir ardent qu'elle 
éprouvait de revoir, d'entendre, de toucher celui qui 
avait fait le bonheur de son existence. 

— Mon Sauveur, dit-elle en posant la précieuse 
lettre sur la table et en joignant les mains , c'est de 
ta main miséricordieuse que je reçois cette coupe de 
bonheur ! 

Lucie lut avec plus de calme la longue missive de 
Nora, qui lui donnait tous les détails que nous avons 
racontés plus haut ; elle renfermait une boucle de 
cheveux, une de ces boucles qui avaient miraculeuse- 
ment contribué à la délivrance d'Edda ; une de ces 



— 277 — ] 

boucles après lesquelles Lucie avait, si souvent sou- 
piré. Elle fut très contente d'apprendre que son petit 
garçon ferait la traversée à bord du Diomède. 

Lucie était tout étonnée d'avoir pu lire ses lettres 
en paix, car c'était ordinairement le jour et l'heure 
où elle recevait le plus de visites à Mildred , mais 
Phœbé et M me Hott, la concierge, avaient décidé que 
pour une fois on lui laisserait lire tranquillement ses 
tettres tant attendues ; — elles avaient renvoyé toutes 
les personnes qui pouvaient revenir à un autre mo- 
ment , toutes, sauf une seule qui ne le pouvait pas. 

C'était un de ces cas qui devenaient de plus en 
plus fréquents à mesure que la saison avançait; — 
une santé ruinée par l'excès du travail. Lucie avait 
remarqué cette jeune fille à sa classe biblique, mais 
à peine l'instruction terminée, elle se hâtait de s'en 
aller. Elle était orpheline , elle avait fini son appren- 
tissage dans une ville de province, et on avait jugé 
que le meilleur usage à faire de la petite somme d'ar- 
gent que son père lui avait laissée, ce serait de payer 
un nouvel apprentissage dans un des ateliers les 
plus grands et les plus en renom de Londres ; elle était 
sûre, en revenant chez elle après ce séjour dans la 
grande ville, de s'y établir comme première coutu- 
rière. 

Mais elle n'était pas robuste et l'air de Londres ne 
lui convenait pas ; lorsque l'ouvrage avait augmenté, 
elle était tombée malade , non pas dangereusement , 
mais de manière à la rendre presque incapable de 
travailler. Sa maîtresse lui avait déclaré qu'elle ne 
pouvait pas la garder et que ce qu'elle avait de mieux 
à faire c'était d'aller à l'hôpital. 



— 278 — 

La jeune ouvrière avait une terreur de l'hôpital , 
terreur ridicule , j'en conviens ; on l'avait assurée 
qu'on coupait bras et jambes à tout propos, et comme 
elle souffrait surtout d'une douleur au bras, elle n'a- 
vait aucune envie d'aller dans une maison où selon 
toutes les apparences on commencerait par le lui 
ôter. 

M me Herbert essaya de la rassurer, mais l'effroi de 
la pauvre fille était si grand et si sincère que Lucie 
n'eut pas le courage de lui refuser la permission de 
passer une quinzaine de jours à Mildred. 

Le même jour, M me Herbert eut le plaisir de voir 
arriver Edouard et le petit Herbert. Edouard avait 
reçu par le même courrier une lettre de Nora; elle 
ne lui donnait que l'essentiel, pour les détails elle le 
renvoyait à Lucie. 

Il avait été assez difficile de faire comprendre aux 
enfants Anderson que ce petit cousin, dont on leur 
avait toujours parlé comme d'un ange au ciel , n'était 
pas mort et que tout au contraire il était plein de 
vie. Herbert affirmait qu'il était sorti de la tombe de 
la petite fille de Nora Cameron. « Tous les gens qui 
sont morts doivent sortir une fois de leurs tombeaux, 
disait-il ; Edda en est sorti à présent; ■ — voilà tout. » 

— Je crois que j'aurai peur de le voir, disait-il en 
confidence à sa sœur Flora; sans cela j'aurais bien 
aimé avoir un garçon pour jouer avec moi; — tu 
sais que maman n'aime pas que tu grimpes aux 
arbres, et que tu fasses la culbute; — oh! que je 
plains les filles ! — soupira le petit homme. 

L'idée qu'il se faisait de ce cousin fantôme se mo- 



— 279 — 

difia cependant, lorsque sa tante mit entre ses mains 
la lettre d'Edda. 

— Ah! c'est bon , s'écria-t-il en secouant la tête; 
je commence à croire qu'il n'a pas encore été au 
ciel; j'en suis bien content; mais il ne put s'empê- 
cher de comparer, tout bas , la lettre d'Edda à celle 
qu'il avait écrite à sa bonne pendant une absence; la 
comparaison ne lui fut pas défavorable; — et cepen- 
dant mon cousin a trois mois de plus que moi! répé- 
tait-il avec complaisance. 

Ce qui causaif une satisfaction sans mélange au 
petit garçon , "c'était l'arrivée de Motè : « Je n'ai ja- 
mais vu un véritable Indou en vie! » 

Le dimanche suivant, Lucie ne put s'empêcher de 
faire part à sa classe biblique du bonheur qui l'atten- 
dait : elle fut profondément touchée de la tendre 
sympathie avec laquelle on écouta la lecture de ses 
lettres. 

— Vous trouvez tout naturel, chères amies, dit- 
elle, que le cœur d'une mère déborde de joie lors- 
qu'elle peut dire : « Voici, mon fils qui était mort est 
ressuscité ; il était perdu , mais il est retrouvé ! » 
Mais à un autre point dfc vue, n'en est-il pas quel- 
ques-unes parmi vous qui sont encore mortes et 
perdues? cependant quoique mortes et perdues, n'ê- 
tes-vous pas aimées comme des parents seuls peu- 
vent aimer? Vous voyez mon bonheur! — pourtant il 
n'est qu'une image très affaiblie de la joie de notre 
Père céleste lorsqu'un de ses pauvres enfants perdus 
revient à Lui. Mon fils est bien éloigné de moi encore, 
je ne peux pas le voir, mais votre Père surveille cha- 
cun des pas que vous faites en revenant à Lui. Ne 



— 280 — 

Youlez-vous pas lui donner la joie de vous entendre 
dire : « Je me lèverai et j'irai vers mon Père. » 

Lucie n'entama pas le sujet des arrangements 
qu'elle comptait prendre à l'avenir pour Mildred et ses 
pensionnaires, mais celles-ci avaient déjà pensé que 
le retour du petit garçon emmènerait probablement 
loin d'elles « leur chère dame » ; mais ce n'était pas à 
elles à en parler les premières. D'ailleurs M me Her- 
bert ne les aurait guère éclairées à cet égard , elle 
n'avait formé aucun plan , elle attendait une direc- 
tion à cet égard. La saison d'ouvragS serait passée et 
la plupart des jeunes ouvrières retournées chez elles 
avant que le Diomède fût arrivé. Lucie avait toujours 
dû, à cette époque-là, faire un séjour à Arden, et elle 
était convaincue que lorsque le moment serait venu 
elle verrait clairement devant elle le chemin qu'elle 
devait suivre. « La lumière de chaque jour pour le 
chemin de chaque jour, » était sa devise favorite. 

Lucie regrettait souvent , en respirant un air plus 
doux, en contemplant ce radieux soleil dont les rayons 
bienfaisants couvraient la terre de sa brillante parure 
d'été, elle regrettait , dis-je, que ce beau temps fût 
une cause de souffrance de plus pour les ouvrières 
des ateliers de couture, où on les entassait sans avoir 
égard au plus ou moins de place. Hélène Mather ve- 
nait souvent lui conter ses difficultés et chercher 
quelques conseils auprès d'elle. Elle était première 
ouvrière, et la fatigue de tête était presque aussi 
grande pour elle que la fatigue corporelle. L'atelier 
qu'elle dirigeait dépendait d'un grand magasin de 
soieries, et à plusieurs égards les règles de cet éta- 
blissement étaient très bonnes. 



— 281 — 

— Nous avons une vastepièce, bien aérée, disait-elle, 
on a pratiqué des tuyaux qui emportent les émana- 
tions du gaz et on tient une fenêtre et trois portes 
constamment ouvertes ; nous sommes de vingt à trente 
dans cette chambre, mais c'est la dernière heure qui 
nous est le plus nuisible. Nous soupons à neuf heures 
et demie, et nous travaillons jusqu'à onze. La chaleur 
est excessive, nous avons sommeil , nous ne pouvons 
plus tenir en place. Cette dernière heure est aussi 
longue pour nous que la journée entière. Vous ne 
sauriez croire, madame, combien il m'est difficile 
d'être sévère avec ces jeunes filles, mais il est de mon 
devoir de faire observer les règles de la maison. Le 
magasin se ferme de bonne heure, à huit heures , je 
crois ; les directeurs de la maison appartiennent à 
cette nouvelle association, qui veut essayer d'abolir les 
heures tardives dans les magasins; mais ces mes- 
sieurs ne se doutent pas de l'heure à laquelle on 
ferme les ateliers. Si l'une de leurs femmes voulait 
surveiller la branche de la couture, on saurait à qui 
s'adresser, mais ces dames ne s'en mêlent pas, et des 
hommes ne savent pas ce qui convient à de jeunes 
filles. Pendant la saison chaude , c'est l'heure de dix 
à onze qui exaspère mes ouvrières , elles tiennent des 
propos qui me font frémir. — Ah! oui, je voudrais 
bien savoir ce que nous sommes, si nous ne sommes 
pas des esclaves, vissées sur nos chaises; et jamais, 
du lundi au samedi, jamais nous n'apercevons un brin 
de ciel bleu , jamais nous n'entendons un oiseau , ja- 
mais nous ne voyons une feuille d'arbre; jamais nous 
ne profitons de la belle saison. Ne me parlez pas de 
bonheur ; — qu'est-ce que la vie pour nous? 



— 282 — 

le meilleur de nos jours et de notre santé est ruiné, 
et pourquoi? — pour nous procurer quelques vête- 
ments et un morceau de pain, voilà tout. — J'aime- 
rais mieux être morte ; — à quoi bon vivre ! 

— Vous auriez pu répondre, Hélène? 

— C'est bien difficile, madame. Quand il y a peu 
d'ouvrage, elles ne pensent qu'à s'amuser et ne veulent 
rien écouter de sérieux, et quand l'ouvrage presse, 
elles s'en prennent à Dieu et aux hommes de ce qui 
ne va pas. Cependant j'essaie, et lorsque je ne peux 
pas leur parler je prie pour elles. La jeune personne 
qni m'a accompagnée tout l'hiver à votre classe, me se- 
conde tout à fait à présent. Elle ne dit pas grand 
chose, mais si elle entend quelque mauvais propos, 
sa physionomie devient immédiatement triste et grave; 
ces demoiselles n'aiment pas cela, elle est si gaie et 
si aimable à l'ordinaire, qu'elle maintient tout l'ate- 
lier en joie. Quant à moi, je suis trop sérieuse pour 
elles, dit Hélène tristement. 

— C'est que votre qualité de première ouvrière 
vous donne plus de responsabilité qu'aux autres. — 
J'ai souvent pensé que les différentes descriptions 
qui nous sont faites des demeures éternelles s'adap- 
tent chacune à un état de notre esprit. Nous sentons- 
nous pleins de vigueur et d'activité, « ses serviteurs 
le serviront» (Apoc. XXII, 3) Sommes-nous las et fa- 
tigués, « il reste encore un repos » (Hébr. IV, 9). Ai- 
mons-nous la société de nos semblables, « c'est une 
multitude que personne ne peut compter» (Apoc. VII, 
9). Préférons-nous le tête à tête avec un ami, « au- 
jourd'hui tu seras avec moi» (Luc XXIII, 42). Il me 
semble que j'ai peu de choses à vous dire, chère Hé- 



— 283 — 

lène, exceptez ceci; rejetez avec simplicité votre far- 
deau sur Lui ; seulement alors votre cœur sera sou- 
lagé, et II vous donnera des gages de son amour qui 
vous surprendront par leur exquise délicatesse, et 11 
vous prouvera que rien de ce qui vous touche ne lui 
est indifférent. 

Les derniers quinze jours que Lucie passa à Mil- 
dred, furent si bien remplis qu'elle n'eut pas toujours 
le temps de penser au Diomède. Plusieurs personnes 
à qui elle avait recommandé des ouvrières et des ap- 
prenties lui rendirent le meilleur témoignage du zèle 
et de la fidélité de ses jeunes filles. M me Ford retira 
toutes les déclarations qu'elle avait lancées contre la 
classe biblique; la plupart de ses employées y assis- 
tait. Lucie se vit obligée de suspendre la réunion 
du dimanche pendant quelque temps, mais sa mai- 
son resterait ouverte sous la surveillance de M me Holt 
et continuerait à recevoir les jeunes ouvrières qui ne 
retourneraient pas chez leurs parents. 

Enfin, la dernière séance du Parlement eut lieu, et 
la raison qui retenait à Londres le monde élégant et 
le monde politique cessant, la grande ville se vida 
comme par enchantement; les rues, les promenades, 
les quartiers aristocratiques, qui pendant quelque 
temps avaient présenté l'aspect de la gaîté et de l'ani- 
mation, deviennent déserts, les salons se démeublent, 
les volets se ferment, et toute une partie de la grande 
ville rentre pour un temps dans le silence. — La se- 
maine suivante, le plus grand nombre des jeunes 
filles qui avaient travaillé sans relâche dans les ate- 
liers et les magasins seraient libres de retourner res- 
pirer l'air pur de la campagne et de recouvrer une 



— 284 — 

énergie et une activité qui étaient comme paralysées 
par un travail excessif. Celles qui restaient à Londres 
prouvaient à quel point elles avaient souffert de la 
privation du sommeil par la manière dont elles cher- 
chaient, pendant les premiers quinze jours de calme 
qui succédèrent à l'agitation de la saison, à regagner 
le temps employé à veiller. 

Ce fut le cœur gros d'émotion que Lucie réunit au- 
tour d'elle sa classe biblique le dimanche avant de 
partir pour Arden. Dans l'incertitude où elle était sur 
son avenir, elle se prit à penser qu'elle ne se retrou- 
verait peut-être jamais au milieu de ses jeunes amies, 
et dans tous les cas elle devait dire un adieu définitif 
à quelques-unes d'entre elles. Ses yeux s'arrêtèrent 
sur ces figures pâles, fatiguées, et ces paroles de Jé- 
sus lui revinrent à la pensée : — «Venez-vous-en à 
l'écart dans un lieu retiré et vous reposez un peu, 
car il y avait beaucoup de gens qui allaient et qui ve- 
naient, de sorte qu'ils n'avaient pas même le loisir 
de manger. Ils s'en allèrent donc en un lieu particu- 
lier » (Marc V, 1, 31). — Votre temps de congé et de 
repos n'en sera-t-il pas plus agréable, plus doux, dit- 
elle, si vous emportez cette conviction dans vos cœurs, 
qu'il a remarqué, qu'il a vu votre lassitude, votre fa- 
tigue, la dissipation comme aussi la tension d'esprit 
causées par une occupation incessante; — l'espèce 
de hâte et de précipitation que vous deviez mettre à 
toutes choses ; — Il a vu tout cela et 11 en a eu pitié. 
Il vous dit: « Venez et vous reposez. » Il veut passer 
avec vous ce temps de repos. Cette idée vous ôterait- 
elle de votre joie? Oh ! non , car en sa présence il y a 
plénitude de joie. Vous avez éprouvé des consolations 



— 285 — 

en vous appuyant sur Lui et en cherchant en Lui la 
force dont vous aviez besoin dans le temps de vos 
difficultés ; — cherchez maintenant à l'avoir pour 
compagnon pendant le temps du repos, et vous y trou- 
verez de nouvelles bénédictions. 



CHAPITRE XXII. 



Lucie Herbert est de retour à Arden. On sait que 
le Diomède débarquera ses passagers à Portsmouth, 
et Edouard a pris ses mesures pour être averti par 
le télégraphe, dès que le navire sera en vue. Mais on 
n'attend pas de nouvelles avant une semaine au moins, 
en supposant que le voyage se soit effectué sans en- 
combre. Les jours d'attente passent lentement et ce- 
pendant Lucie jouit de se retrouver dans la demeure 
de son enfance. Arden est charmant avec sa parure 
d'été; quelle fête pour des yeux qui n'ont eu d'autre 
récréation que des murs noircis et des cheminées. 
D'ailleurs elle a bien travaillé , le repos, la liberté. 



— 288 — 

l'absence de soucis sont choses toutes nouvelles pour 
Lucie, qu'elle apprécie d'autant plus vivement qu'elle 
les a bien gagnées. 

Grâce et Edouard la conduisirent dans sa chambre 
à son arrivée : « Mais, s'écria Lucie en s'apercevant 
d'un changement, je n'ai pas oublié mon ancienne 
chambre, et cependant je ne me rappelle pas cette 
porte. » Cette porte était nouvelle, en effet , elle ou- 
vrait dans la chambre à côté qu'on avait arrangée 
pour Edda. 

— Mon enfant, mon enfant bien-aimé , dit-elle at- 
tendrie en serrant dans ses bras son frère et sa sœur: 
chers amis, quel plaisir vous me faites ! 

Dans la soirée, Grâce et Lucie se promenaient dans 
l'avenue, en attendant qu'Edouard les rejoignît ; les 
enfants venaient de les quitter; tante Lucie est redeve- 
nue en un instant leur grande favorite. Qui sait raconter 
aussi bien qu'elle des histoires de tigres, de singes, 
de mouches de feu ; de ces éléphants si sagaces et si 
attachés à leurs maîtres? Elle est d'une rare habileté 
avec ses ciseaux et son papier: cette source inépui- 
sable d'amusement pour les enfants ; aussi les de- 
mandes de bateaux avec des ponts et des cabines se 
succèdent avec rapidité et la bonne n'est pas trop 
contente lorsqu'elle voit tous les bassins et cuvettes 
de sa chambre convertis en lacs et en océans pour la 
navigation de ces flottes improvisées. 

— Qu'il faut peu de chose pour les rendre heureux ! 
dit Lucie lorsque la petite société s'éloigne emportant 
ses trésors et poussant des cris de joie; croyez-vous 
que les anges en disent autant de nous , Grâce? 



— 289 — 

— Je ne crois pas que ce qui nous cause de la joie 
ou du chagrin soit à nous soit à nos enfants, paraisse 
petit ou insignifiant aux yeux des anges ; n'oublions 
pas que , plus que nous , ils ressemblent à Celui 
qui a compté les cheveux de notre tête. Ce ne sont 
pas les circonstances de notre vie qui ont de l'impor- 
tance à leurs yeux, mais l'influence qu'elles ont sur 
nous. Pour un grand événement qui produit une forte 
impression sur nous, mille petits détails dont nous 
nous doutons à peine composent réellement notre 
éducation. 

— C'est vrai, il me semble , ma chère Grâce , que 
telle a été votre éducation à vous ; il me semblait dans 
notre enfance que votre vie était difficile et sévère. 
Je crois que je peux envisager la mienne sous trois 
époques différentes ; celle de mon heureuse enfance 
et de mon mariage avec tout ce qu'elle avait de brillant 
à l'extérieur; et la tendresse la plus profonde et la 
plus pure qu'un mari et qu'un frère puissent donner : 
j'ai bu avidement à ces sources de bonheur, mais 
j'avais encore soif, car ce n'était pas une source d'eau 
vive. Je vivais dans la lumière de l'amour terrestre 
et il a été donné à peu d'en jouir autant qu'à moi : 
mais il était terrestre, et souvent je me prenais à 
trembler en pensant qu'il pouvait disparaître. Mon 
soleil s'éclipsa, le seul que je connusse alors; je fré- 
mis encore au souvenir des ténèbres par lesquelles 
j'ai dû passer; mais Dieu eut pitié de moi et j'éprou- 
vai un désir brûlant de trouver la véritable lumière, 
celle dans laquelle j'avais vu marcher mon mari. Si 
dans les premiers jours de mon veuvage on m'avait 
donné à choisir entre le revoir, lui Arthur auprès de 

19 



— 290 — 

moi comme autrefois, et Christ s'approchant tout près 
de mon âme, je n'aurais pas hésité un instant; c'était 
chez moi un besoin impérieux : « 77 me fallait Christ.» 
Ce moment, qui a été une époque de transition dans 
mon existence, m'amena à la seconde période. A l'ex- 
térieur tout était obscur; une grande ombre s'éten- 
dait sur mon chemin, j'étais dépouillée, mais au- 
dedans j'avais la paix, mille fois préférable à ma 
prospérité d'autrefois. Lorsque j'arrivai à Mildred, le 
nuage qui m'avait accablée s'était en quelque mesure 
dissipé ; j'y trouvai à faire une œuvre variée et d'un 
profond intérêt ; je l'aimais et j'y ai goûté de la joie; 
maintenant, Grâce, me voici avec toutes les espérances 
d'une mère, tout l'intérêt que ces espérances font 
naître; et quoiqu'il reste encore une ombre sur mon 
chemin jusqu'à ce que je rejoigne mon cher Arthur, 
et que cette ombre soit nécessaire pour me rap- 
peler que tout ici est de la terre, et non pas du 
ciel , ne puis-je pas dire : « Les ténèbres sont 
passées et la véritable lumière luit maintenant. » (1 
Jean II, 8.) 

— Oui , et ma sœur chérie a appris la leçon de la 
vie, dit Edouard, qui s'était approché sans être en- 
tendu. 

— Ah ! Edouard, tu écoutes aux portes ! — ah ! je 
n'ai pas de secret pour toi, répondit Lucie en lui ser- 
rant la main. 

— Maintenant , mesdames , hâtons-nous de rentrer, 
si nous voulons échapper à l'orage qui s'approche, 
dit Edouard. 

— Ce n'est qu'un orage tout local , n'est-ce pas 



— 291 — 

Edouard, seulement ici? — Les pensées de Lucie 
voyageaient dans la baie de Biscaye. 

Mais Edda n'était déjà plus dans ces parages éloi- 
gnés; on reçut, le lendemain matin, la dépêche qui 
annonçait la prochaine arrivée du Diomède. Pour la 
première fois , Lucie trouva Phœbé lente dans ses 
mouvements et pour la première fois elle la pressa. 
Lucie avait compté aller à la rencontre du Diomède 
dans le bateau du pilote, mais une forte brise avait 
tellement accéléré la marche du navire que le pilote 
était parti lorsque Lucie et son frère arrivèrent à 
Portsmouth. 

— Veux-tu l'attendre ici au milieu de la foule, ou 
veux-tu rester à l'hôtel, tu pourras voirie débarque- 
ment d'une des fenêtres? demanda Edouard. 

— Non, non, ici; — ils ne te connaissent ni les 
uns ni les autres; — il me reconnaîtra, j'en suis sûre, 
lui 1 

— Il est vrai que tu n'as pas changé , sauf que tu 
parais plus jeune et mieux portante qu'il y a deux 
ans. Mais crois-tu que toi tu le reconnaîtras? 

Lucie n'entendait plus, elle n'avait plus d'yeux que 
pour le Diomède qui était devant elle, à une grande 
distance encore, si grande que même avec une lu- 
nette l'avant du vaisseau lui paraissait couvert d'un 
essaim d'abeilles et non d'hommes. 

— Cette attente est au-dessus de tes forces, Lucie, 
dit Edouard, en sentant sa sœur s'appuyer plus for- 
tement sur son bras. 

— Non , non , elle me donne le temps d'élever mon 
cœur en haut et de remercier Celui qui m'accorde ce 



— 292 — 

bonheur ; 11 est tout près de moi ; il me semble que 
je reçois mon Edda de sa main ! 

La distance diminue rapidement; Lucie croit dis- 
tinguer une figure brune, elle reprend la lunette, elle 
est à peu près sûre que c'est Motè. 11 regarde fixement 
la foule répandue sur le rivage, ses yeux s'arrêtent à 
l'endroit où se trouvent Lucie et son frère ; elle croit 
qu'il l'a reconnue, car il se baisse et dirige la main de 
son côté; — encore un instant et ses doutes se dis- 
sipent et deviennent une réalité. Motè élève Edda 
dans ses bras, l'enfant étend les mains vers sa mère. 

Les sourires et les larmes se disputent à l'envi la 
figure de Lucie, comme le soleil et la pluie au mois 
d'avril, lorsqu'ils se succèdent avec rapidité. 

Elle consent à ce qu'Edouard la conduise à l'écart 
de la foule et là elle attend son fils sans cesser de 
prier. Il y eut un mouvement parmi les spectateurs ; 
— une petite figure se glisse avec rapidité partout où 
se trouve un espace vide, et enfin Edda est dans les 
bras de sa mère. 

— Mon enfant! notre enfant! s'écria-t-el!e ; et dans 
cette étreinte passionnée, il lui semble qu'une partie 
de l'amour de son mari lui est rendu. Il se passa 
longtemps avant qu'Edda détachât ses bras, long- 
temps avant que Lucie pût se relever et regarder au- 
tour d'elle; lorsqu'enfin elle leva les yeux, elle vit 
Nora appuyée sur le bras d'Edouard et Motè dans 
son ancienne attitude d'adoration respectueuse. 

— Vous ne m'en voulez pas, vous me comprenez ! 
dit-elle en saisissant Nora dune main et serrant Edda 
de l'autre; puis vint le tour de Motè et à sa grande 
joie, elle lui parla indouslani, elle lui dit qu'elle lui 



— 293 — 

devait la plus grande partie de son bonheur, et lui 
exprima sa reconnaissance de ce qu'il avait accom- 
pagné son fils en Angleterre. 

Après avoir expédié une dépèche à Arden, on con- 
vint de rester un jour de plus à Portsmouth ; M me Her- 
bert désirait aller à bord du Diomède et renouveler 
connaissance avec le capitaine Halkins. 

L'excès de la joie peut fatiguer et Edouard exigea 
que Lucie se reposât tranquillement à l'hôtel pendant 
les heures les plus chaudes de la journée ; il n'eut 
pas la cruauté de lui enlever Edda ; mais comme 
M me Cameron n'avait aucune envie de se reposer, elle 
passa la matinée à visiter le port avec M. Anderson, 
mais au vrai ils employèrent leur temps à une longue 
conversation qui eut pour résultat de placer Nora 
bien haut dans l'estime et l'intérêt de son compagnon. 
Elle avait une richesse de coeur et une profondeur 
d'esprit qui venaient en partie d'une supériorité natu- 
relle et en partie de l'expérience de la vie et des 
scènes émouvantes par lesquelles elle avait passé, et 
de temps en temps résonnaient chez elle ces cordes 
de mélancolie qui trouvaient toujours un écho chez 
Edouard. Nora ne cherchait point à prendre le ton et 
les manières d'un rang et d'une société à laquelle 
elle n'appartenait pas naturellement ; mais elle avait 
une élévation de sentiment et d'esprit qui lui était 
naturelle, et qui la mettaient à l'aise avec ceux que la 
fortune ou la naissance avaient placés au-dessus 
d'elle. Elle s'attendait évidemment à se séparer bien- 
tôt d'Edda, mais Edouard chercha à éviter ce sujet , 
car il savait que sa sœur n'avait rien décidé encore à 
cet égard. 



— 294 — 

H n'est pas nécessaire de demander à Lucie si elle 
jouit de sa matinée; sa douce physionomie n'exprime 
que la paix et la joie ; elle est étendue sur le canapé, 
et Edda a entrepris de l'arranger confortablement; 
elle se croit encore à Gwalior. Il s'assied sur un ta- 
bouret à côté d'elle et lui parle de tante Nora, de 
Calcutta et surtout de sa vie à bord. Lucie se rap- 
pelle très bien le nom de Péter, mais moins bien 
celui de Gollins. Edda lui raconte dans le plus grand 
détail la manière miraculeuse dont le pauvre Collins 
a été sauvé pendant l'orage, et la tendre amitié qui 
s'est établie entre lui et le petit garçon. « Vous le 
verrez ce soir, maman, n'est-ce pas? Ah! que j'aime- 
rais que nous eussions toujours Collins avec nous! » 

Lucie fut presque tentée de regretter sa visite; tout 
sur le bâtiment lui rappelait si vivement Arthur, leur 
cabine, le coin du salon où ils se tenaient de préfé- 
rence ; le pont où elle avait appris à se promener 
d'un pas ferme en s'appuyant sur son bras; mais ce 
qui la réjouit, ce fut de retrouver d'autres souvenirs 
bien plus précieux que ceux qu'elle avait conservés 
dans sa mémoire: une graine semée par lui et qui 
maintenant portait des fruits. Le capitaine prétendait 
que ce moment avait été le point décisif de sa vie 
spirituelle. Péter avait été réjoui et fortifié. Lorsqu'on 
sut que M mc Herbert était à bord, plusieurs jeunes 
officiers vinrent lui présenter leurs respects et lui 
exprimer leur reconnaissance pour ce qu'ils devaient 
à son mari. 

Mais Edda ne fut content que lorsqu'il l'eut attirée 
auprès de Collins, étendu sur des planches. 

Cette attitude était contraire à toutes les notions de 



— 295 — 

politesse du brave matelot et à ce que , suivant lui , il 
devait à une dame, il ne put que balbutier quelques 
excuses, mais Lucie le rassura en s'asseyant à côté 
de lui et posant sa main sur celle du vieux marin : 

— Je voulais vous remercier de vos bontés pour 
mon petit garçon. 

— Ah ! madame , ce cher enfant a été la plus grosse 
consolation que mon vieux cœur ait goûtée depuis 
longtemps. Vous voyez que j'ai été un peu blessé; il 
a fallu rester sans rien faire ; je ne crois pas que je 
puisse retourner en mer d'ici à quelque temps; — 
ah! il me manquera bien le petit maître; il est son 
père tout craché. Il me rappelle le capitaine tel qu'il 
était, avec les bien-portants et avec les malades. 

— Le meilleur ami du malade, Collins, ne l'aban- 
donne jamais ; vous connaissez le grand médecin , 
n'est-ce pas, mon brave ami? 

— Oui, oui madame, et il m'a dit à moi directe- 
ment plus d'une bonne parole; mais il m'en a fait dire 
plus encore par le jeune maître ici. « Du pain et de 
la viande le matin, du pain et de la viande le soir. » 
Je suis sûr que le prophète a été bien fâché lorsqu'il 
a vu ses corbeaux pour la dernière fois, quoique 
Dieu ne le laissait pas sans nourriture. 

Lucie le combla de joie en lui disant que s'il restait 
à terre, lui et le jeune maître auraient peut-être l'oc- 
casion de se rencontrer. Edda se rendit coupable de 
quelques grosses larmes en se séparant de son ami ; 
elles séchèrent cependant en montrant à sa mère le 
théâtre de ses exploits et de ses ascensions. — Là haut, 
maman, ce hauban c'est le plus élevé, en désignant 



— 296 — 

ce qui aux yeux de Lucie était une hauteur étourdis- 
sante. 

— Je suis bien contente de ne t'avoir pas vu si 
haut, Edda ! 

Edda et sa mère sont depuis huit jours à Arden; 
Lucie s'accoutume à la joie; — elle ne tressaille 
plus lorsque son fils l'appelle , comme si c'eût 
été une voix surnaturelle. Nous pouvons supposer 
qu'elle a passé bien des heures avec M me Cameron, à 
chercher et à renouer les fils de cette histoire inter- 
rompue pendant deux années, et combien lui sont par- 
ticulièrement précieuses les preuves que Nora lui 
donne que le bon grain semé dans l'enfance d'Edda 
et cultivé par une mahf soigneuse a pris racine dans ce 
jeune cœur. 

— Nous ne serons jamais assez reconnaissants 
d'un si grand bienfait, M me Cameron (Lucie disait 
toujours nous en parlant de son fils avec Nora) il a une 
volonté si forte qu'il est nécessaire qu'il apprenne de 
bonne heure à la gouverner. Je l'ai vu plusieurs fois 
depuis quelques jours demander à Dieu la force de 
se contenir. 

— J'ai rarement vu des affections aussi vives que 
les siennes. Ah ! qu'il lui tardait de vous voir, et comme 
il était sûr que vous reviendriez, et cependant il lui 
restait encore assez de tendresse au cœur pour faire 
fleurir comme une rose le désert de tante Nora. Les 
yeux de la pauvre femme se remplirent de larmes en 
parlant. 

Lucie prit la main de son amie entre les siennes et 
lui dit avec affection: « Vous me serez d'un grand 
secours pour m'aider à l'élever. » 

Nora secoua la tète et regarda fixement par la fe- 



— 297 — 

nêtre. Au même instant Motè vint avertir Lucie que le 
jeune sahib (maître) était au lit et qu'il attendait sa 
maman. C'était une petite gâterie que Lucie se passait, 
une conversation le soir avec son fils avant qu'il s'en- 
dormît. Il lui semblait qu'ils étaient plus intimes l'un 
avec l'autre que pendant la journée. Il avait réservé 
un point difficile pour la discussion de ce soir-là. 

— -Maman , sommes-nous obligés d'aimer nos parents 
plus que nos amis? 

— Pourquoi me demandes-tu cela mon bien-aimé ? 

— Parce que, maman, Herbert dit que j'ai grand 
tort d'aimer tante Nora plus que tante Grâce; il pré- 
tend aussi que c'est très-ridicule à moi de l'appeler 
« ma tante »,il me soutient des choses qui me fâchent, 
J'ai été obligé de dire: Seigneur aide moi! sans cela je 
me serais mis en colère ; mais je me suis enfui, et j'ai 
couru donner des centaines de baisers à tante Nora. 
Elle est une dame, n'est-ce pas maman? une vraie 
dame? 

— Herbert n'est qu'un petit garçon, Edda, ce sont 
des choses qu'il ne peut pas comprendre; tu vois com- 
bien maman, l'oncle Edouard et tante Grâce, aiment 
tante Nora. 

— Oui , et la petite Lucie aussi ; elle m'a dit que 
tante Nora avait chanté pendant qu'elle était sous l'ar- 
bre jusqu'à ce qu'elle se fût endormie et elle a rêvé 
que c'était un oiseau. Maman, de tous mes cousins, c'est 
Lucie que j'aime le mieux, dit Edda d'un ton de con- 
fidence. « Je crois que c'est parce qu'elle vous res- 
semble. Ma maman chérie, si nous aimons tout le 
monde au ciel comme je vous aime, que nous y serons 



— 298 — 

heureux! Encore un baiser; — à présent je vous en 
prie, chantez-moi mon hymne ! » 

Pendant que Lucie chantait, les paupières d'Eddase 
fermèrent quoique la petite main retînt encore la 
sienne. Elle demeura quelques instants à s'abreuver 
de tout le bonheur d'une mère, puis elle se retira 
dans la chambre à côté pour répandre son cœur de- 
vant Celui qui était son conseiller de chaque jour. 

Lucie était un peu embarrassée du récit qu'Edda 
lui avait fait de sa conversation avec son cousin; ce 
n'était pas qu'elle craignît pour son fils l'influence des 
sentiments peu généreux d'Herbert à l'égard de M me 
Cameron, mais c'aurait été un vrai chagrin pour Lucie 
que ces propos revinssent auxoreilles de Nora, et il n'é- 
tait que trop probable qu'Edda s'empresserait d'ex- 
primer à tante Nora les raisons de sa généreuse 
indignation. 

Lucie n'avait jamais eu la pensée de séparer Nora de 
l'enfant de son affection , et entre sa considération et 
ses égards pour les sentiments de M rae Cameron et le 
tact exquis de celle-ci en cédant immédiatement la 
place de mère à celle qui en avait tous les droits, au- 
cune fausse note n'avait encore troublé leur harmonie. 
Pour autant qu'elle avait pu former un plan, Lucie 
avait projeté, après l'été passé à Arden, de chercher 
une habitation dans un climat plus doux, où son fils 
pourrait s'habituer peu à peu à l'hiver européen et 
où il trouverait en même temps quelques ressources 
d'éducation. Elle avait fait entrer M me Carmeron dans 
ses plans d'avenir, s'estimant heureuse de l'avoir pour 
amie et pour compagne. Son seul souci, et il était 
grand, c'était de découvrir quelqu'un qui pût la rem- 



— 299 — 

placer à Mildred. Le même soir, l'idée lui vint tout à 
coup que M me Cameron avec son bon sens, son juge- 
ment, son cœur aimant et sympathique, serait une 
acquisition inappréciable pour dirigersa maison, mais 
en même temps Lucie se dit qu'elle ne pourrait jamais 
lui proposer de se séparer d'Edda. 

Elle redonna encore un coup d'œil à son enfant 
endormi; elle n'était jamais lasse de le voir ni de l'en- 
tendre, puis elle retourna dans le petit salon où elle 
avait laissé Nora ; elle la retrouva assise à la même 
place, les yeux fixés sur le ciel maintenant étincelant 
d'étoiles. 

Pendant l'absence de Lucie, Nora avait subi une 
lutte avec elle-même dont elle venait de sortir victo- 
rieuse. Elle n'avait cependant pas entendu les imper- 
tinences d'Herbert ; mais les paroles qu'avait pronon- 
cées M rae Herbert en la quittant, l'avaient fait réfléchir, 
et elle en était arrivée à conclure qu'il vaudrait mieux 
pour tous, et que chacun en serait plus heureux, lais- 
ser son cher enfant aux, seuls soins de sa mère. 

— J'ai eu mon tour, se dit-elle, son affection a consolé 
mon cœur lorsqu'il était malade et désolé; mais je 
sens qu'à présent je serais malheureuse de le voir 
chercher auprès d'une autre ce qu'il avait l'habitude 
de trouver auprès de moi. Je regretterais le temps où 
il n'avait que tante Nora ! Ah ! c'est là un chagrin que 
je ne puis confier qu'à Dieu, découvrir l'égoïsme si 
fortement implanté dans mon cœur. Pourquoi ne puis- 
je aimer les autres comme moi-même et jouir de leurs 
joies comme si elles étaient les miennes? Et cependani 
j'aime la mère de mon garçon; — qui ne l'aimerait? 
Le soleil de Dieu a rarement brillé sur un être plus 



— 300 — 

aimable, sa place est auprès de son enfant. Mais 
Nora, cela te parait dur ! il vaut donc mieux se séparer, 
jusqu'à ce que l'amour céleste remplisse complète- 
ment ton cœur. Ton lot est d'être seule dans ce monde; 
— il n'y en a plus qui puissent t'appeler ma bien-aimée; 

— ils sont là-haut, ils t'attendent ; — ajouta-t-elle en 
levant les yeux vers le ciel ! — Oui, cela vaut mieux 
ainsi. N'ai-je pas encore celui qui a dit : «Je ne t'aban- 
donnerai pas, je ne te laisserai pas. » J'irai où il m'en- 
verra, jusqu'à ce qu'il vienne me chercher pour m'era- 
mener chez lui ; — à la maison. 

Lucie ne se doutait pas des réflexions qu'elle venait 
d'interrompre. Elle s'approcha de la fenêtre, et fit 
quelques remarques sur la beauté de cette soirée 
d'été. 

— Ah ! que je serais heureuse que le soir de ma vie 
fût venu, M me Herbert ! 

— Oh ! je le sais! je connais si bien ce sentiment, 
je l'ai éprouvé dans toute son intensité il y a deux 
ans, dit Lucie avec douceur en s'asseyant à côté d'elle; 

— mais II m'a enseigné à accepter la vie telle que sa 
volonté me la faisait, puis il m'a donné une œuvre 
bénie à faire. Avant que je susse que mon Edda vivait 
encore, j'avais appris la valeur de la vie, — elle s'ar- 
rêta, puis repris un moment après : « A peine avez- 
vous atteint le milieu de votre carrière, vous avez 
beaucoup à faire pour le service de votre maître, chère 
Nora. » 

C'était la première fois que Lucie adoptait ce nom 
familier, fraternel; — il ouvrit comme par magie les 
coins les plus secrets, les plus cachés du cœur de son 



— 301 — 

amie ; — Nora lui raconta la lutte par laquelle elle 
avait passé et la résolution qu'elle venait de prendre. 
Lucie ne pouvait pas la combattre, elle la compre- 
nait trop bien; mais à son tour, elle lui confia ses in- 
quiétudes au sujet de la direction future de Mildred ; 
elle entra dans les détails les plus circonstanciés, sur 
les devoirs et la responsabilité qu'assumerait sur elle 
la personne qui prendrait la place de mère auprès des 
jeunes pensionnaires. 

— Nora trouverait-elle que ce serait lui trop de- 
mander que de lui proposer de se charger de cette 
œuvre? Avait-elle des devoirs plus pressants, plus im- 
périeux qui devaient être satisfaits avant tous les 
autres. 

— Non, personne n'a de droits sur moi, et je crois 
que j'aimerais une œuvre comme celle dont vous me 
parlez. Je vous verrais quelquefois n'est-ce pas, vous 
et mon cher enfant? 

— Très-souvent, répondit Lucie, et si vous vous y 
établissez je croirai demeurer encore à Mildred ; je ne 
vous demande pas de vous décider tout de suite; mais 
je vous avoue, je serais fort soulagée si vous entrepre- 
niez la direction de cette affaire. 

Edouard fut très-satisfait lorsqu'il apprit en quel- 
les mains, selon toutes les probabilités, la maison de 
Mildred allait passer. 

— Impossible de trouver mieux, dit-il, M me Game- 
ron est faite pour une œuvre comme celle-là. 

En quelques jours, tout fut décidé; le chagrin que 
lui témoigna Edda à la perspective d'une séparation 
même momentanée fut un heaume pour le cœur de 
Nora. L'aîle de Mildred inoccupée jusqu'alors fut 



— 302 — 

mise entre les mains des ouvriers. Lucie ne s'en remit à 
personne du soin de choisir le mobilier de la demeure 
de Nora; et au nombre des arrangements qu'elle prit 
pour son bien-être, elle n'oublia pas une petite cham- 
bre, toute semblable à celle d'Arden, et destinée à 
Edda lorsqu'il viendrait de temps en temps faire une 
visite à tante Nora. 



CONCLUSION. 



Notre histoire est à peu près finie ; notre ainie Lu- 
cie Herbert jouit du beau temps après l'orage; — il 
y a toujours un grand vide dans son cœur, celui 
que remplissait son cher Arthur; peut-être même 
sent-elle plus vivement ce qu'elle a perdu avec lui, 
aujourd'hui qu'elle est appelée à remplir seule les 
devoirs d'une mère , que ne donnerait-elle pas par 
moments pour consulter Arthur sur l'éducation de 
leur enfant. Toutefois elle est contente ; elle se rap- 
pelle le penchant de son cœur: aimer avec idolâtrie 
la créature ; — et elle croit qu'il vaut mieux pour elle 
que l'affection la plus forte qu'une femme puisse 
éprouver soit comme un lien entre elle et le ciel. 



— 304 — 

Gomme mère, Lucie possède tout ce que son cœur 
peut désirer; elle sent qu'elle a la clef du caractère 
de son fils, et qu'un mot de sa part, un regard même 
suffit pour le guider; sa seule crainte c'est que le 
désir de lui plaire soit un motif dominant chez Edda. 
Elle en est arrivée à se dompter assez pour ne pas 
donner à la créature la première place dans son cœur, 
et elle veille avec soin à ce que son fils ne tombe pas 
dans le piège. 

Quoique assez retardé pour la partie matérielle de 
l'éducation, le naturel ardent et inquisitif d'Edda le 
fait avancer rapidement dans la voie de l'instruction ; 
et d'ailleurs les heures qu'il passe seul avec sa mère 
développent en peu de temps son intelligence qui est 
réellement au-dessus de l'ordinaire. 

M me Cameron entra en fonctions à Mildred vers la 
fin de l'été; les jeunes filles de la maison furent au 
premier abord un peu intimidées en se trouvant en 
présence d'une personne si différente en apparence 
de « leur chère dame, » mais lorqu'elles découvrirent 
que non-seulement Nora pouvait leur donner des con- 
seils et la sympathie que leurs circonstances exi- 
geaient, mais qu'elle-même avait besoin de leurs con- 
solations et de leur affection, les jeunes ouvrières 
s'attachèrent bientôt à elle de tout leur cœur ; — quel- 
ques-unes même se sentaient plus libres d'accorder 
toute leur confiance à quelqu'un qui leur paraissait 
plus rapprochée d'elles que M mc Herbert. Vous serez 
peut-être bien aise de savoir que Suzanne El ton ne 
retourna pas chez M me Burton. Un jeune fermier fort 
bien dans ses affaires, fit sa connaissance pendant le 
mois de congé qu'elle passa chez ses parents, et 



— 3 05 — 

comme il débuta par se mettre dans les bonnes grâces 
du père avant de parler à la fille, il réussit. Lissie 
commença par ricaner, car disait-elle: « elle avait 
toujours prédit que Suzanne tournerait mal; mais, 
lorsque l'offre fut faite et acceptée, elle changea de 
ton, et se vanta de ce que grâce à elle sa belle-fille 
tournait si bien; » — il est vrai qu'elle entrevoyait 
des œufs et du beurre arrivant tout frais de la ferme 
dont Suzanne serait la maîtresse. 

Lucie conserva pour son usage l'appartement 
qu'elle avait occupé à Mildred ; — elle n'y demeurait 
pas habituellement, elle avait pris une maison dans 
un quartier de Londres plus rapproché de l'école que 
devait suivre Edda. C'était l'orgueil et la joie de Motè 
d'escorter son jeune sahib matin et soir, en allant et 
revenant du collège; — le reste du jour, le brave In- 
dou l'employait à rechercher ceux de ses compatrio- 
tes qui habitaient Londres et à causer avec eux; et 
Lucie à sa demande et par ses soins répandit plus 
d'une Bible en Indoustani parmi les pauvres étrangers . 

M me Gameron s'était prononcée d'emblée et de la 
façon la plus positive contre toute rémunération, c'é- 
tait une œuvre d'amour à laquelle elle se dévouait par 
charité ; et comme elle avait le nécessaire , Lucie 
comprit qu'il ne fallait pas insister; mais elle avait été 
si heureuse elle-même de pouvoir subvenir libérale- 
ment aux différents cas de détresse qui lui étaient pré- 
sentés que non-seulement elle abandonna entièrement 
à Nora les fonds de secours, provenant de la petite 
pension payée chaque semaine par les jeunes habi- 
tuées de la maison, mais elle eut soin que ce qu'elle 
appelait « la bourse Mildred » ne fût jamais vide. Lucie 



— 306 — 

passa à Mildred l'anniversaire du jour où elle avait ou- 
vert sa classe biblique un an auparavant. A la de 
mande instante de Nora, elle y reprit sa place accou- 
tumée le dimanche après-midi. L'affection que lui 
témoignèrent ses anciennes élèves la toucha profon- 
dément; — elle vit aussi autour d'elle de nou- 
velles figures, et enfin elle en cherchait d'autres dont 
les places étaient vides et qu'elle ne reverrait plus. 

Après un second essai de sa maison, sous la direc- 
tion de M me Cameron, Lucie fut de plus en plus con- 
vaincue de l'utilité, de la nécessité pour les jeunes 
ouvrières et apprenties lancées sur le pavé d'une 
grande ville d'avoir à leur portée quelqu'un qui pût 
les guider et les diriger et un asile où elles fussent 
sûres de trouver — «le chez-soi. » 

Ce fut d'après cette conviction que M me Herbert fit 
dresser en bonne forme un acte de donation par le- 
quel elle consacrait Mildred comme un asile pour la 
classe des femmes ouvrières seules et abandonnées 
telles que celles qui habitaient déjà sous son toit hos- 
pitalier. 

Ainsi la maison de Mildred ne fut, ni louée, ni ven- 
due, mais elle devint dans le sens le plus étendu du 
mot: 

UNE DEMEURE DE FAMILLE. 





GRANDES OMBRES 



SUR LE 



SENTIER DE LA VIE 

PAR L'AUTEUR DE'DOING AND SUFFERING 

traduit de l'anglais 

par 

M Ue RILLIET-DE-CONSTANT 



Les ténèbres sont passées et la vraie 
lumière brille maintenant. 

(1 Jean Ch. II, v. 8.) 



NEUCHATEL 
CH. LEIDECRER, EDITEUR, 

12, rue de l'Hôpital. 



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GRASSART, LIBRAIRE, 

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fesseur. fr. 2»25 




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